Attentats de Paris : L’après est plutôt morne pour les Noir.e.s de France

REPORTAGE – Comme tous les Français, les Noir.e.s de France sont sous le choc des attentats qui ont eu lieu dans le « quartier parisien de la fête ». Nous sommes allé.e.s à la rencontre de certain.e.s d’entre eux pour parler avec elleux des peurs et des préjudices qu’elleux doivent affronter après le 13 novembre.

À fleur de peau. C’est l’état dans lequel les Parisien.ne.s semblent être en ce moment. Alors que nous traversons le square Léon, à Château-Rouge, la capitale reste inhabituellement silencieuse.

Même si les attentats de vendredi, qui ont tué près de 129 personnes, l’ont laissé « sans voix », comme nous le dit d’abord Abdoul Bah, cela n’a pas changé ses habitudes. Nous le rencontrons, avec son fils dans ce parc où les enfants peuvent jouer après l’école, assis sur un banc avec ses amis.

« Des frères guinéens, maliens et sénégalais qui vivaient à Charonne sont morts », explique l’homme de 45 ans, en France depuis 2000. « Je regardais France-Allemagne à la télé, et l’interview habituelle qui suit les matchs n’a pas eu lieu à cause des événements. » BFM TV lui a donné plus de détails sur la tragédie. « Ce n’est pas okay, dit-il, on veut que ça s’arrête. Les gens qui sont morts étaient innocents. »

« L’Islam, c’est le pardon et l’amour. Un vrai musulman ne tue pas au nom de sa foi »

Abdoul qui est musulman, insiste : sa religion n’a rien à voir avec celle que prônent les terroristes. Malgré tout, des personnalités, comme Mathieu Kassovitz, souhaite que les musulmans condamnent les actes des meurtriers. « Si vous ne le faites pas, vous êtes responsables des amalgames dont vous souffrez », a-t-il tweeté. Il s’est depuis excusé et les messages ont été effacés.

Vendredi 20 novembre dans l’après-midi, les musulmans étaient invités par  le Conseil Français du Culte Musulman à se rassembler devant la Grande Mosquée de Paris « pour exprimer leur attachement à Paris, sa diversité et les valeurs républicaines. » Pour Abdoul, « l’Islam c’est le pardon et l’amour. Un vrai musulman ne tue pas au nom de sa foi, dit-il tranquillement. Je n’ai donc pas à me justifier pour leurs actes. »

Noumbé, 28 ans, se dépêche. « J’ai peur depuis les attaques », explique-t-elle. Avant les terribles événements de vendredi 13, la jeune femme n’avait jamais entendu parler de Daech. « Aucun de mes proches n’a été touché, révèle-t-elle. Le 11e n’est pas une zone où je traîne souvent. »

Cet arrondissement, central, est l’endroit qui concentre bars, salles de concerts et clubs prisés des fêtards. C’est là où nous avons rencontré Séverin, très semblable à la foule jeune, internationale et plutôt artiste, qui aime sortir dans le quartier, un des derniers lieux où il est possible de boire et manger pour pas trop cher.

« Peut-être que dans une semaine, je pourrai (…). Mais là, tous ces morts… Le choc… Là je ne peux pas parler. »

« Les gens doivent comprendre que le débat ne se focalise pas autour de la couleur de peau : tout le monde a été touché, dit-il. On connaît tous quelqu’un qui a perdu quelqu’un. » Comme ses collègues, avec qui il travaille dans un des restaurants situés non loin de l’un des théâtres des attentats, Séverin a éteint sa télé.

Les témoignages et les reportages en pagaille l’ont rendu malade. »Un de mes amis très chers a perdu un bon paquet d’ami.e.s. Je me dois de rester motus et bouche cousue, par respect pour lui. Peut-être que dans une semaine, je pourrai parler. Mais là, tous ces morts… Le choc… Là je ne peux pas parler. »

Certains Afrodescendants, comme Mélissa Laveaux, pensent à l’après. La chanteuse canado-haïtienne, qui vit à Paris depuis quelque temps, était à la Gaîté Lyrique pour un concert et loin de sa copine, au moment des attentats. « Tous mes ami.e.s étaient venu.e.s en couple ce soir-là ; je ne voulais pas mourir loin de ma fiancée », dit-elle.

Inquiète pour sa petite-amie, qui devait rentrer à vélo, Mélissa, une fois rentrée, s’est connectée sur Facebook, triste de voir passer toutes les notifications d’avis de recherche et de décès. Elle a dû aussi s’habituer à voir les drapeaux français recouvrir les photos de profil des abonné.e.s du réseau social et reste persuadée que ces attaques ne seront pas les premières.

En tant que femme noire, au quotidien déjà angoissant « car on a peur de tout : que nos enfants se fassent tabasser par la police, de ne pas avoir de boulot, de devoir en faire 10 fois plus pour réussir », le terrorisme est une angoisse de plus.

Malgré les hashtags #jesuisenterrasse et #tousaubistrot, qui encouragent certain.e.s à sortir dans les bars, d’autres à proposer autre chose, Mélissa a des réticences à recommencer pleinement sa vie sociale. « Les hommes qui ont attaqué Paris sont français en bonne part, insiste -t-elle. C’est donc ici qu’ils deviennent fous et songent à tous nous diviser. » Peut-être qu’ils ont déjà réussi.

« Sans une véritable politique (…) [du] vivre ensemble et qui lutte contre les discriminations, les années à venir risquent d’être  très difficiles »

Kiyemis, qui a demandé à Ebony de ne pas publier son nom, admet que l’émotion l’a empêché de réfléchir un moment. Elle supposait qu’il était évident pour tous qu’elle vivait mal la situation. « J’ai vite déchanté », a admis la jeune femme de 23 ans, une fois capable de raisonner.

Elle a aussi espéré que les auteur.e.s des attentats n’étaient « ni noir.e.s, ni arabes », à cause des amalgames que fait notamment le très raciste Front National. Marine Le Pen, la cheffe du parti, aime lier immigration et islamisme radical, entre autres.

« On se réconforte avec mes ami.e.s. On parle beaucoup et on est assez pessimiste concernant le futur, dit Kiyemis. Les attentats vont conduire plus d’hommes politiques du FN  à occuper des postes à responsabilité, et ils sont loin de défendre nos droits. » Elle s’interrompt. « Sans une véritable politique qui élabore comment on peut vivre ensemble et qui lutte contre les discriminations, les années à venir risquent d’être  très difficiles, surtout pour les personnes habituellement discriminées, dont nous, les Noir.e.s de France. »

L’article a été publié originellement et est à retrouver sur le site du magazine afro-américain Ebony

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