INTERVIEW – Franck Gbaguidi, co-fondateur de SciencesCurls : « Les cheveux texturés permettent d’aborder de vrais problèmes de société » 

ENTRETIEN – Le cheveu comme enjeu sociétal, politique ou militant : c’est ce qu’ont décidé de mettre en avant quatre étudiant.e.s de l’école Sciences Po Paris depuis septembre 2016 en créant SciencesCurls. Parmi les fondateur.ices, un homme : Franck Gbaguidi, 23 ans, responsable du pôle conférence de l’association. L’Afro a souhaité avoir son point de vue sur cette question, presque exclusivement abordée que par des femmes.
Il n’apparaît sur aucune photo présentant les membres de l’association SciencesCurls. Pourtant, il en est l’un des instigateurs. La raison ? « Mettre en avant la parole des femmes. » Franck Gbaguidi espère que son implication au sein de la structure pourra permettre de fédérer davantage d’hommes à la cause pour questionner et célébrer les cheveux crépus, bouclés et frisés.
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Franck Gbaguidi, co-fondateur de SciencesCurls

Quand est né SciencesCurls ?

Avec trois de mes meilleures amies, on parle constamment de la question noire en France et notamment de cheveux. On s’est rendu compte qu’il y avait beaucoup plus de personnes de couleur à Sciences Po maintenant par rapport à 2011, l’année où on y est entré. À l’époque, on n’était pas nombreux du tout, on se connaissait généralement et les coiffures que l’on voyait le plus souvent, c’était des tissages et des perruques. Aujourd’hui, beaucoup plus de personnes à l’école assument leurs cheveux naturels et jouent avec. Au détour d’une conversation dans le hall de Sciences Po, on s’est dit pourquoi pas monter une association pour aborder ces questions. L’association SciencesCurls est finalement née en septembre 2016.

Quel est le concept de l’association ?

L’idée est la suivante : comment, à partir du cheveu on peut soulever tout un tas de discriminations en ayant une approche différente, comment les combattre ou du moins les questionner, comment se sentir bien dans sa peau et en être fier.e. pour les célébrer en étant « unapologetic », c’est-à-dire sans s’en excuser.

On a choisi de mettre l’accent sur le visuel histoire de créer un peu de mystère et susciter des interrogations sans du tout tenter de « surpolitiser » notre discours. Par cette porte d’entrée qui peut paraître anodine pour certains, il y a de vrais problèmes de société que l’on soulève.

Qui a fondé l’association ?

Nous sommes 4 membres fondateurs et chacun apporte une forme de diversité à SciencesCurls. Réjane, la présidente, est martiniquaise, Kémi, la vice-présidente, est d’origine ivoirienne et nigériane, Loubna, la community manager est d’origine algérienne et moi qui m’occupe des partenariats avec les autres associations ; je représente le côté masculin. Cette variété permet de riches échanges parce qu’on ne vient pas tous du même milieu, qu’on n’a pas tous les mêmes expériences. L’idée n’est pas d’avoir une vision unique et singulière de la compréhension du cheveux bouclés, crépus, frisés dans la société mais de montrer une grande diversité d’expériences même si on en partage certaines.

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Réjane Pacquit, 21 ans, présidente de SciencesCurls

Combien y a-t-il de membres actifs aujourd’hui ?

Il y en a 21.

Quel est ton rapport au cheveu ?

C’est assez étonnant mais bizarrement avant de me lancer dans SciencesCurls, je regardais les cheveux uniquement d’un point de vue féminin, à travers ma mère et ma petite sœur en particulier. Par exemple, je me souviens d’un été où ma sœur postulait pour être hôtesse d’accueil et qu’elle m’a raconté que pendant l’entretien, on lui avait demandé comment elle comptait faire avec ses cheveux car le job exigeait qu’ils soient lisses et qu’elle porte toujours des tresses. Là, j’ai réalisé que concrètement, les cheveux pouvaient être une barrière à l’embauche. Puis, en réfléchissant davantage à la question, je me suis rendu compte que je ne m’autoriserais pas à porter un afro de 10-20 cm. Pareil pour les locks. Il y a aussi cette idée que chez les hommes aux cheveux texturés, si la coupe n’est pas courte, ou bien contourée, ça ne fait pas sérieux. Ce sont des barrières intrinsèques qu’on a totalement intégré.

Mettrais-tu les femmes et les hommes sur le même plan à ce sujet ?

Non, je trouve que c’est beaucoup plus complexe, perfide et poussé chez les femmes. En soi, il faut d’abord gérer le fait d’être une femme en plus d’être non-blanche ; si on ajoute à cela tout le fantasme et l’imagerie sexuelle autour des cheveux… Cela les poursuit non seulement dans le milieu professionnel mais aussi avec leur entourage. Sur notre page Facebook, on ne compte plus le nombre de messages de filles qui nous écrivent pour nous dire qu’on leur touche les cheveux, qu’on leur fait des réflexions, qu’on se moque d’elles.

Penses-tu qu’il y aura plus d’hommes à l’avenir qui rejoindront l’association ?

Il y en a déjà pas mal qui soutiennent l’association et relaient nos informations. Dans notre série de portraits tous les jeudis où quelqu’un parle de ses cheveux texturés, il y a déjà deux hommes qui ont participé et on en attend d’autres. Je pense que ça va se faire et ça ne m’étonnerait pas qu’il y en ait 2 ou 3 qui nous rejoignent l’année prochaine.

Il est important que la parole des femmes de SciencesCurls soient mise en avant mais avec ma petite présence, j’essaie de faire en sorte que les hommes se sentent concernés.

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Kemi Adekoya, 23 ans, vice-présidente de SciencesCurls

Comment ta famille a réagi quand tu as parlé de ton implication au sein de SciencesCurls ?

Comme la plupart des membres de l’association, mes parents font partie de la première génération d’immigrés en France. Pour ma mère, la priorité c’est que je fasse ce qu’il faut pour réussir, que je sois présentable et si j’ai plus d’un demi-millimètre de cheveux sur la tête, c’est déjà trop. On n’a pas du tout la même approche vis-à-vis des cheveux.

Ce qui est drôle, c’est qu’il s’agit d’un des rares sujets où ma sœur et moi apprenons des choses à nos parents ou du moins, on met la lumière sur des discriminations qu’ils auraient occultées ou pas vues. C’est un espèce de rapport inversé puisqu’en général, c’est plutôt eux qui nous apprennent des choses.

Quand je leur ai dit que j’allais prendre part au lancement d’une association autour des cheveux crépus, bouclés, frisés à Sciences Po et qu’il y avait une procédure de reconnaissance exigeant d’obtenir 120 voix pour avoir le statut d’association ou d’initiative associative, mes parents ne pensaient pas qu’on y arriverait. Maintenant, ils voient que ça marche et surtout que ça fédère. Ils n’étaient pas étonné.e.s de mon engagement associatif car je suis déjà impliqué dans plusieurs associations depuis le début de ma vie universitaire mais concernant SciencesCurls, ils ne devaient pas s’y attendre, je n’ai même pas de cheveux ! Mais je pense qu’on peut être un homme et être féministe, ne pas avoir d’afro et être membre actif de SciencesCurls, ne pas être Chinois et faire partie d’une association chinoise. Je ne crois pas en la segmentation des combats. Évidemment, il faut savoir créer des safe spaces où, s’il le faut, les femmes de SciencesCurls feront des ateliers entre elles, mais il ne faut absolument pas que d’autres personnes intéressées se privent de rejoindre le mouvement.

Des exemples de cas où tu as pu apprendre des choses à tes parents ?

Ma sœur et moi avons eu deux discussions intéressantes avec eux : une il y a quelques années sur leur définition d’une coupe « acceptable, présentable », c’est-à-dire courte pour les garçons et « qui ne va pas dans tous les sens » pour les filles. On leur a expliqué en quoi ils intériorisaient et reproduisaient des discriminations systémiques en tenant ce genre de propos. Plus récemment, on a déconstruit tous leurs préjugés sur les locks. Dans les deux cas, ils ont été très réceptifs et se sont rendus compte du caractère non acceptable de ce type de discours. On relaie aussi fréquemment des exemples de discriminations subies par les étudiants-modèles de la série « Curls of Sciences Po » à découvrir sur la page Facebook de l’association. Ça les aide à mieux comprendre.

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Une partie de l’équipe SciencesCurls

Dans quelles autres associations es-tu impliqué ?

Je suis actuellement responsable partenariat associatif de l’ASPA (Association Sciences Po Afrique) et responsable de la filière énergie membre de AEAP (Association de l’école d’affaires publiques) et j’ai fondé SPIV (Sciences Po Paris IV). Quand j’ai étudié à Vancouver de 2013 à 2016, j’étais notamment représentant étudiant du programme “African studies” à l’University of British Columbia.

Je m’engage dans des thématiques qui ne sont pas forcément liées mais me passionnent toutes et il est important justement de ne pas s’enfermer dans une catégorie et en même temps ne pas s’interdire de prendre part à des combats qui nous touchent. Je me considère comme une personne complexe et je n’ai pas peur de le montrer.

Tu as une vie associative bien remplie !

Oui, car je considère, tout comme ma sœur qui y est aussi, que faire partie d’une école telle que Sciences Po est un privilège. Mais c’est également une plate-forme pour éduquer les autres sur certaines questions. Je me souviendrai toute ma vie de mon voyage en première année à Prague. Pendant le transport, j’enlève mes chaussettes et un de mes camarades, qui est devenu un bon ami, m’interpelle avec insistance « mais Franck, pourquoi tu as la plante des pieds blanche ? ». Il n’avait littéralement jamais vu ça ! Je précise qu’il est dans une grande école, a un bac international, a voyagé … Là, je me suis dit qu’il fallait vraiment faire quelque chose et éduquer ces gens qui peuvent lire tous les bouquins du monde ce qui ne sert à rien s’ils ne savent pas des choses basiques comme celle-là et se retrouvent à m’agresser, car c’est de cette façon que je l’ai vécu, à me poser cette question-avec la connotation bestiale qu’il y a dedans- face à laquelle j’étais confus et n’avais pas su quoi répondre puisque du point de vue biologique, j’ai toujours connu ça. Je me suis demandé comment des personnes qui ont une connaissance limitée de mon corps alors pouvaient comprendre mes problèmes.

Ces personnes seront amenées demain à occuper des postes importants et auront un impact direct sur la vie de mes frères et sœurs et les gens issus des minorités. Et dès le lendemain, je me suis investi au sein de l’ASPA. En repensant à cette épisode, jamais je n’aurais imaginé être cinq ans plus tard un des co-fondateurs d’une association qui parle de cheveux texturés. Je prends mon temps pour tenter d’éduquer car si je ne le fais pas, peut-être que personne ne le fera. Il était hors de question pour moi de rester silencieux et de subir des micro-agressions quotidiennes.

Est-ce que ces personnes que tu dis vouloir éduquer s’intéressent aux activités de SciencesCurls ?

Oui, beaucoup plus qu’on le pense. Notre politique, c’est toucher le plus grand nombre. Évidemment, les personnes aux cheveux texturés se sentent plus concernées et sont les plus nombreuses à venir à nos événements mais notre public est assez varié et c’est une bonne surprise.

Quelle(s) personnalité(s) t’inspire dans cette démarche  ?

Quand on a monté l’association, bizarrement, les étoiles se sont alignées et Solange Knowles a sorti « Don’t Touch my hair »et deux jours après,  on a lancé notre compte Twitter. Solange est l’allégorie de tout ce qu’on essaie de montrer. Son combat n’est pas récent, elle a fait son big chop au moment où ce n’était pas forcément populaire. Je la suis depuis son premier album et j’ai pu voir son évolution. Elle m’inspire énormément par ses paroles, par ses prises de position et par ce qu’elle est, en choisissant d’être elle sans filtre. Il y a aussi Chimamanda Ngozi Adichie qui est notre fer de lance pour ce qu’elle dit, ce qu’elle représente, et surtout, elle arrive à mettre des mots sur des réalités qu’on voit ou qu’on subit et qu’on n’a jamais théorisé, comme le féminisme noir en général.

Quels sont les projets à venir pour SciencesCurls?

La prochaine conférence est prévue le 8 mars sur le thème « Love yourself : et si votre cheveu vous connaissait mieux que vous ? » . Une table-ronde aura lieu le 6 avril en partenariat avec l’ASPA sur les beautés africaines entre création, définition et appropriation. On est actuellement en discussion pour ouvrir une antenne à Sciences Po Reims, pour faire perdurer l’association et que ce ne soit pas le projet d’une seule année.

Un mot de la fin ?

L’école nous a pas mal soutenu dans notre projet et il a été assez facile de mettre l’association sur pied. Je ne sais pas si ça aurait été le cas dans d’autres écoles ou facs françaises, certaines auraient trouvé ça tiré par les cheveux ! À Vancouver, on nous aurait même encouragé à aller plus loin. Et logistiquement parlant, cela aurait été beaucoup plus compliqué il y a 5 ans car il y avait beaucoup moins de personnes concernées, ce qui montre comment les choses ont évolué.

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