INTERVIEW – Le chorégraphe Amael Mavoungou met en scène son impossible deuil dans « Les larmes du ventre »

ENTRETIEN – Le chorégraphe et danseur Amael Mavoungou, 35 ans, originaire du Gabon,  a été initié au rite bwiti. En tant que tel, il lui a été interdit de pleurer la mort de son enfant. Avec Les larmes du ventre, spectacle catharsis, il questionne la place de certaines traditions aujourd’hui. L’Afro l’a rencontré lors d’une représentation au centre Ramdam à Lyon.

C’est l’histoire d’un homme qui a perdu son fils peu de temps après sa naissance, qui ne peut pas laisser couler des larmes ni savoir où le petit est enterré, dues à ses traditions et à celles de la mère du bébé. Amael Mavoungou fait sa catharsis dans sa proposition artistique que nous avons pu découvrir en mars dernier au centre culturel Ramdam à Lyon qui soutient son projet.

Comment avez-vous commencé la danse ?

J’ai commencé en 1998 au Gabon, dans une troupe traditionnelle. Le chorégraphe avait déjà une démarche contemporaine avec atelier de recherche chorégraphique, on pratiquait presque toutes les danses traditionnelles. On créait des pièces pour les présenter au centre culturel français devenu Institut français. Je voulais apporter autre chose aux danses traditionnelles, faire ça à ma sauce. Avec un ami, comme on était contraint de rester avec la même troupe et qu’on voulait faire un peu autre chose, on a créé la compagnie Mbolo’h et un spectacle qui s’appelait Espoir, parlant du monde traditionnel et du monde moderne. On l’a présenté lors d’un événement et c’est là que j’ai senti que j’avais des lacunes par rapport à d’autres. J’ai également été formé au Sénégal au Sénégal, en 2008 et en 2009. Je voulais emmagasiner des connaissances, aller à la rencontre de ce que je ne connaissais pas. Je suis ensuite arrivé en France en 2011. J’avais rencontré quelques années plus tôt Sylvain Benenet, associé à la formation de danse contemporaine d’Angers. J’y suis resté deux ans, le temps de faire mon master. C’est pendant la formation que j’ai créé le spectacle. J’ai finalement décidé de rester en France et obtenu un titre de séjour compétence et talent, pour la création d’un projet utile à la France et à mon pays, le Gabon. J’ai fait ce choix pour continuer à travailler professionnellement. Les conditions de travail au Gabon ne me plaisait pas, les autorités négligent les artistes, ne mettant pas à leur disposition des structures et des espaces nécessaires. Le seul lieu disponible est l’Institut français qui est une structure française qui permet aux habitants gabonais de découvrir la culture française.

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Amael Mavoungou dans « Les larmes du ventre »

Pouvez-vous présenter votre projet « Les larmes du ventre » ? Combien de temps a-t-il fallu pour le mettre en place ?

Ma démarche artistique est très ancrée dans le social. En première année de master, j’avait écrit un premier spectacle, « Le piment dans les yeux », un spectacle qui parlait sur les hommes politiques gabonais. J’avais pris une claque car il n’avait pas été bien reçu. Lors de ma première prestation, je pense que j’étais trop en colère et la scénographie était prenante ; je dansais pendant 25 min avec un sac plastique sur la tête, c’était trop violent pour le public qui a pris de la distance. Je devais ensuite proposer un autre projet. C’est là que j’ai décidé de parler de mon fils que je n’ai pas pu pleurer, comme je suis initié au rite Bwiti. Il y a une autre forme de lamentation, des larmes que j’ai fait couler dans mon ventre. Pleurer mon enfant remet en question l’idée selon laquelle les hommes ont du mal à pleurer, à montrer leurs émotions. Pour certains, un homme qui pleure est un signe de faiblesse mais je ne suis pas d’accord. Les femmes qui arrivent à pleurer sont fortes, arrivent à assumer. Ne pas arriver à assumer est justement faire preuve de faiblesse. Je ne sais pas où mon enfant a été enterré, parce d’après les traditions du peuple de mon ex-compagne avec qui j’avais eu le petit, l’homme ne doit pas savoir où l’enfant est enterré et ça me coûte encore aujourd’hui. À chaque fois que je joue ce spectacle, c’est comme si je l’enterrais, avec la pierre que je déplace sur la scène. « Les larmes du ventre », c’est remettre en question les traditions, se demander ce qu’elles apportent à l’humain, si, avec le monde qui évolue, certaines valent encore la peine d’exister. Je danse bwiti comme mon grand-père l’a fait mais pas exactement de la même manière. Le but des traditions est de pouvoir s’épanouir mais ne pas pouvoir pleurer son enfant ne le permet pas. Je trouve qu’il y a des choses qu’il faut gommer.

Au moment de la présentation de la première version- qui durait cinq minutes- je me suis mis à pleurer et je n’ai pas pu présenter dans l’immédiat. Mais ça m’a aidé, si je n’avais pas pleurer, je pense que je n’aurais pas pu le présenter du tout le soir. J’ai continué à travailler le spectacle puis j’ai eu une résidence à Pantin.

Le centre Ramdam de Lyon m’a permis de pouvoir continuer à le travailler en me soutenant financièrement et en laissant y avoir des résidences. À la fin des résidences, je savais où je voulais aller mais je sentais qu’il manquait une pièce au puzzle. Je suis allé au Gabon pour discuter avec la mère du petit deux ans après pour savoir comment elle avait vécu tout ça. Là, j’ai compris qu’il me fallait son point de vue, en tant que mère de l’enfant. Elle m’a dit qu’elle avait peur d’oublier mais qu’elle voulait passer à autre chose car elle avait eu un enfant entre-temps. À mon retour, j’ai intégré son point de vue à mon projet. J’ai aussi travaillé avec des femmes car le matériau chorégraphique part du bwiti, les hommes étant initiés d’une manière et les femmes d’une autre, chacun ayant sa propre danse.

Qu’avez-vous appris auprès des femmes initiées ? Avez-vous également parlé à des ancien.ne.s ?

Dans le cérémonial, j’ai discuté avec les femmes initiées au Nyembè mais elles n’expliquaient pas le fond.

Dans ce rite initiatique, il y a un rapport de force mais ce sont les femmes qui sont à la source de tout cela et les hommes jouent au coq.

Les pas de danse des femmes sont plus compliquées car plus subtiles plus viscérales et ça fait encore plus travailler en fait ce sont elles qui travaillent plus que les hommes alors que pour les hommes, c’est plus les muscles qui sont mis en avant. Et là, je me demande, qu’est-ce qui définit la force ? C’est avoir un phallus ? On dit que les femmes sont plus faibles mais ce n’est pas le cas, on les voit travailler beaucoup en Afrique notamment.

J’ai aussi discuté avec des hommes. Certains disent que pleurer attire le malheur. Moi, je fais la part des choses, c’est moi qui suis au centre donc au final, je vois ce qui m’épanouis ou pas. Avec mon background culturel et mon expérience, j’ai du négocier pour ne pas les frustrer et attirer leur attention, car ils sont aveuglés par les us et coutumes.

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Amael Mavoungou 

Comment avez-vous construit le spectacle ?

Au tout début, j’étais parti dans une improvisation, inspirée de souvenirs, d’image qui me parlaient et que j’essayais de mettre en scène. Mais les discussions au Gabon ont fait que le spectacle est devenu autre chose. Partir de mes danses traditionnelles pour les emmener vers un langage universel : comment en faire quelque chose d’accessible pour ceux qui ne connaissent pas, c’est le but. Il s’agit d’un conte initiatique où la négociation se fait avec la voix car je parle et je chante en langue loumbou pendant le spectacle. C’est une façon d’accrocher le public à qui je laisse également un espace pour imaginer ce qu’il veut.

Où est-ce que vous vous situez entre vos traditions et votre vie ici en France ?

Je suis universel et international. J’arrive à prendre ce qui est essentiel pour mon épanouissement, notamment l’amour. C’est ce que veut transmettre le bwiti. Mais quand on exclut les femmes, ça ne m’intéresse pas. Ce qui est réducteur, l’ego, je n’y prête pas attention. On discute mais si je trouve que c’est machiste, je n’approuve pas mais je respecte l’expérience et le vécu de la personne en face de moi. Je pense qu’il faut laisser chaque génération faire son expérience pour avancer aussi. Il faut laisser les gens vivre, arrêter d’essayer de tout contrôler.

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Amael Mavoungou

Pouvez-vous traduire quelques chants que l’on peut entendre dans le spectacle ?

Au début du spectacle, ce sont des paroles de bienveillance. J’estime que je ne suis pas seul sur scène, que l’espace où je joue a une entité. Ensuite, je rentre dans le bwiti, ça parle de la nature, de l’humain dans son quotidien, ce sont des paroles aussi de douleur dites à mon enfant, que même s’il est parti, je sais qu’il est là ; son corps est parti mais son énergie est toujours là. Je lui dis que j’accepte, que j’ai lâché prise. J’ai prêté serment et je ne peux pas tout expliquer car la connaissance se transmet et je ne peux pas la transmettre à tout le monde.

Votre sœur est venue voir ton spectacle à Lyon. Qu’en a-t-elle pensé ? Vous en avez discuté ?

Oui, elle m’a dit qu’elle ne savait pas que j’avais autant souffert. Il n’y a pas de nom pour désigner un père qui perd un enfant, pareil pour une mère. Parce qu’humainement, on considère que ce sont les jeunes qui enterrent les plus âgés. Passer aux « Larmes du ventre », ça m’a permis de me concentrer sur moi et de me soigner.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Mardi 20 juin, dans le cadre du festival de Marseille,  je joue dans le spectacle « Samedi Détente » de la chorégraphe Dorothée Munyaneza autour du génocide du Rwanda qu’elle a vécu.

À part cela, en ce moment, je veux transmettre car on parle beaucoup des danses d’Afrique de l’ouest mais il y a une méconnaissance de celles d’Afrique centrale.

Je prépare aussi un nouveau spectacle sur pourquoi et comment les gens donnent leur vote à des politiques qui font que du blabla, la considération de l’humain à la chair alors que des candidats sont prêts à effectuer des décapitations, à utiliser des gri-gris humains en croyant que cela va leur donner plus de pouvoir et leur permettre de devenir les plus grands orateurs.

Pour suivre les actualités d’Amael Mavoungou, rendez-vous sur le site de l’association L’art(sans)frique