ENTRETIEN – Jean-Claude Barny (« Le Gang des Antillais ») : « Chiwetel Ejiofor pour jouer Fanon, pourquoi pas ? »

Le Gang des Antillais n’est plus en salles, mais ce film de genre, ancré dans l’histoire française du BUMIDOM n’a pas dit toute sa complexité. On a en parlé pour sa sortie en DVD avec son réalisateur, Jean-Claude Barny qui s’est aussi confié sur son prochain long métrage, consacré à l’éminent Frantz Fanon.

Jean-Claude Barny continue d’explorer les grandes figures antillaises qui ont marqué l’histoire, à coup de biopics. Après Le Gang des Antillais, sorti en DVD, qui retraçait l’histoire vraie de Loïc Lery, il travaille sur une fiction consacrée à Frantz Fanon. Il nous a parlé de ces deux films en profondeur : attention, SPOILERS.

Vous disiez que si le public se mobilisait, vous réaliseriez un biopic sur Frantz Fanon ?

Il est en route ! Depuis le début de ma collaboration avec Sébastien Onomo, l’un des rares producteurs afro, nous travaillons sut un triptyque : il y a d’abord eu Le Gang des Antillais, suit le projet sur Frantz Fanon et un autre sur Battling Siki, -le fameux boxeur sénégalais et mort à 28 ans, ndlr-. Sébastien Onomo a une culture franco-camerounaise, donc universelle et est sensible à des projets comme les miens.

À quel état d’avancement en est le film sur Fanon ?

On termine l’écriture, on enchaîne les versions. On pense ouvrir le film avec sa femme Josie. Derrière chaque grand homme, il y a une grande femme et cela a été son cas ici, d’une manière hélas tragique.

Sur quelle partie de sa vie vous concentrez-vous ?

Le moment de son arrivée à Blida, en Algérie, où il va élaborer ses théories sur l’anticolonialisme, jusqu’à la fin de sa vie. C’est une période qui correspond exactement à ce que j’essaie de faire : une fiction dure, avec de l’action mélangée à des propos conscients, pas du cinéma verbeux. C’est également le moment de l’indépendance algérienne. Dans mon film, Fanon est le pivot entre ce moment historique et le colonialisme français. C’est d’actualité avec la question identitaire qui traverse en ce moment la France à travers l’islamophobie notamment.

« Fanon a été un accélérateur de conscience » 

Que voulez-vous raconter à travers ce film ?

La vie de Fanon évidemment, brillant médecin, psychiatre, son travail énorme sur la parole du malade et tant d’autres choses. C’est aussi l’occasion pour moi, grâce à lui qui est le témoin privilégié de pencher sur la question de la colonisation sur d’autres territoires que les Antilles, ou l’Afrique subsaharienne. Il y a selon moi une véritable prise d’otage de cette histoire par les pieds-noirs -les anciens colons d’Afrique du nord, qui en sont parti.e.s au moment des indépendances-, ce qui explique la difficulté d’avoir un véritable débat de part et d’autre.

Quel lecteur de Fanon êtes-vous ?

J’ai eu la chance d’être élevée par une mère militante et lettrée, arrivée en France hexagonale à 20 ans via le BUMIDOM dans les années 70, belle comme un cœur, avec une obsession en tête : se cultiver. Elle a rempli sa bibliothèque de livres, que j’ai lus dès mes 14-15 ans. Je trouvais que les intellectuels afro-américains, qui parlaient de discriminations, représentaient mieux ce que je vivais que ceux des Antilles. Puis, j’ai poussé ma réflexion avec Fanon. Peaux noires, masques blancs a été le premier de ses ouvrages que j’ai lu facilement. Direct, efficace : Fanon a été un accélérateur de conscience pour moi.

Travaillez-vous avec la famille de F. Fanon ? 

Il n’y a pas besoin de l’accord des ayants-droits car son œuvre est tombée dans le domaine public, mais on travaille en collaboration avec son fils Olivier Fanon, et j’espère, prochainement avec Mireille. Comme peu de personnes l’ont connu de son vivant, je fais un gros travail de recherches, je recoupe des informations pour essayer de dégager une certaine réalité de Fanon, le faire vivre à l’écran. Ce qui m’intéresse, ce sont ses parts sombres et lumineuses. Je ne fais pas un biopic à sa gloire, mais je veux en parler à la hauteur de sa complexité.

Avez-vous avancé sur le casting ? 

Non. On a des idées, des envies, on pense international. Chiwetel Ejiofor ferait un excellent premier rôle…

Quand sortira le film ?

On aimerait être prêt pour 2018 mais cela dépend aussi de l’intérêt des pouvoirs publics et privés. Or, notre cinéma noir français est plus déprécié, on ne part pas sur la même ligne de départ que d’autres.

Le cinéma noir français existe-t-il vraiment ?

Bien sûr, comme n’importe quel autre cinéma de genre. Sauf qu’il est pubère, nouveau depuis 50 ans, car il a du mal à entrer dans une « commercialisation intelligente ». Tous les 10-15 ans, un cinéaste se distingue : Euzhan Palcy, Christian Lara, Idrissa Ouédraogo, Lucien Jean-Baptiste… ils y sont tous arrivés à la force du poignet. Le cinéma noir se bat pour exister en tant que proposition artistique en tant que telle. Les réalisat.eur.ices en France n’ont pas ce problème : on accepte qu’iels fassent des films d’action ou des romances sans souci.

Vous dites « en France », alors que des Lucien Jean-Baptiste, Christian Lara y travaillent / résident.

C’est un lapsus révélateur, qui résume bien ce que je disais : on est à la fois au cœur de la chose, mais on nous traite comme si on était en dehors. On existe, on est en France, mais on est comme des spectateurs chez nous.

On a la chance d’avoir autre chose à raconter que la vie de couples de quarantenaires qui s’ennuient au lit ou des comédies : le champ historique. Nous, les Afro, avons la chance d’avoir en stock beaucoup d’histoires, la face B de films qui n’ont jamais été faits en France, qui vont renouveler le genre des films sur les grandes révolutions, grands mouvements politiques.

Comment avez-vous monté Le Gang des Antillais financièrement ?

J’ai beaucoup appris par rapport à mes autres films. Il s’est fait dans une économie suicidaire. Grâce au talent de mes techniciens, de mes comédiens et de mon producteur, on a fait un très beau film avec 2 millions d’euros, 3 semaines de préparation et moins de 28 jours de tournage, contre 4 semaines en moyenne pour un long-métrage habituellement. On est tout le temps obligé de faire moins et mieux et le film, c’est ça. En même temps, c’est un piège, car c’est difficile de faire jeu égal avec d’autres productions. Mais quand je regarde le film, je suis content du résultat.

Avez-vous des regrets ? 

Quand on écrit, on pense toujours qu’on a inventé quelque chose. J’étais en train d’écrire en pensant avoir un coup d’avance, alors que ce sont les débats en cours. Je regrette juste de ne pas avoir fait de discussion autour du film. Ce dernier a également pâti du fait que mon regard est afro-caribéen. J’ai le sentiment que si un réalisateur afro-américain l’avait proposé, ça serait passé. Du coup, la question qui se pose, c’est « êtes-vous prêts à devenir nos collègues, à nous suivre sur le terrain économique, à lâcher des postes du fait de nos compétences ? »

La séquence d’ouverture du Gang des Antillais est une archive, et bien qu’impactante, courte et saccadée… 

Tous mes films sont indéboulonnables au niveau historique, je travaille avec des professionnels pour cela. Après c’est un travail de montage, purement technique, qui doit aussi parler au public. Les premières images doivent être dans l’énergie de ce que va être le reste du film et c’est ce que j’ai essayé de faire avec l’intro du Gang des Antillais.

Comment s’est fait le choix des comédien.ne.s ?

Je pense qu’on est assez mûr pour prendre des comédien.ne.s qui soient noir.e.s sans être nécessairement antillais.e.s. pour qu’iels jouent dans mon film. On ne m’a jamais questionné sur le choix des comédien.ne.s aux Antilles. Pareil pour Rose et le soldat, Zita Hanrot a été choisie pour son talent.

On est des Européens ; ne faire un film qu’avec des noir.e.s si ce n’est pas un acte de militantisme, quand on est noir ou blanc, ça a encore du mal à passer contrairement aux États-Unis. Il y a effectivement ce truc à déconstruire. C’est pour cela que tant que le public n’est pas de notre côté pour imposer cette conviction, nous sommes à la merci des financiers.

Les femmes ont la peau claire dans Le Gang des Antillais. Y a-t-il un problème de colorisme dans l’industrie cinématographique ?

Dans mon premier court-métrage, tout le monde est noir, je le suis, une femme métisse également pour moi. L’industrie a privilégié des femmes blanches et plus claires ; les femmes noires ont été dégagées. Elles sont moins présentes de ce fait, les rares qui sont là le sont par volonté farouche. Mais elles travaillent moins, du coup ne jouent pas pareil… c’est le serpent qui se mord la queue. Il faut donc leur dire « Revenez !! » pour que la proposition puisse être très plus large.

Des femmes talentueuses et à la peau foncée existent pourtant et jouent régulièrement, comme Annabelle Lengronne et bien d’autres…

Je l’ai découverte tardivement, dans La Fine Equipe et elle est vraiment talentueuse. Lors du casting de La Haine, il y avait des dizaines de propositions de 300-400 comédien.ne.s noires, maghrébin.e.s. Aujourd’hui, moins. On manque clairement de mises en connexions efficaces. Grâce aux réseaux sociaux, les femmes se montrent, se maquillent et ce faisant, imposent leurs codes, leurs envies. Comme les réalisateurs ne font pas nécessairement l’effort de chercher, ils ne vont plus les « créer » mais aller les trouver là où elles se mettent en scène.

« Cessons de fabriquer des icônes, il faut faire entendre des voix diverses afrodescendantes »

C’est dramatique d’entendre cela.

C’est schizophrène et c’est pourtant le débat dans lequel on est.

Et cela perpétue le problème de visibilité : celles qui sont les plus visibles seront les plus valorisées.

Sauf si des initiatives particulières de mise en valeur se multiplient et qu’on les laisse croître.

« La question n’est pas raciale, mais sociale », dit le film  : c’est de vous ou de Loïc Léry ?

De moi. Quand je dis ça, c’est une manière de dire qu’il faut passer à un autre niveau, ne plus constater seulement ce que l’on sait, -que l’on subit des discriminations juste parce qu’on est noir.e -, ce que disaient déjà nos grands-parents, nos parents, en Afrique du Sud, partout. Qu’il faut redistribuer les richesses. Qu’il faut qu’on puisse être collègue, dans cette industrie. Philippe Bernard est un homme blanc avec qui je travaille. Il est scénariste, il voyage. La culture afro est à mettre entre toutes les mains des personnes qui la respectent et qui savent la mettre en valeur. Que ne tombent pas sur les trois mêmes réalisateur.ice.s noir.e.s les doléances d’un public gourmand de s’entendre, de se voir représenté.e, mais qu’on laisse plus de place à d’autres.  Je ne fais pas des films en estimant que c’est la pensée définitive d’un homme noir sur des sujets. Il faut qu’on sorte de la pensée unique, même chez nous afrodescendant.e.s. Qu’on cesse de fabriquer des icônes et qu’on donne plutôt les moyens de diffuser des propos, de la création, de la réflexion. Dans Le Gang, le blanc ne montre jamais la voie aux noir.e.s dans le film ; ce sont les noir.e.s qui montrent la voie aux noir.e.s.

Les femmes prennent cher dans le film. Elles sont toutes mutilées, scarifiées. Pourquoi ?

La meilleure façon de dénoncer quelque chose, c’est de le montrer. Dans les années 70, c’était très violent pour les femmes en France, ce n’est pas pour rien qu’il y avait le MLF, elles luttaient pour leurs droits, l’obtention de la pilule.

Mais on ne le voit pas dans le film, du tout !

Ce n’était pas le propos du film.

On aurait pu mieux comprendre ce contexte de violences faites aux femmes, dans le décor, des inserts -on n’est pas cinéaste hein;) -, à part les costumes pour les hommes ou le spectaculaire de certaines de leurs agressions. 

J’ai une sensibilité d’homme. Je vais m’améliorer là-dessus. Je sais que je dois intégrer à mon combat celui des femmes noires de plus en plus. C’en est une qui m’y a initié. Je n’en ai pas à mon catalogue et ce n’est pas un appel mais je le dis : je serai vraiment content de me battre sur un projet de film qui irait dans ce sens. Ce sont des thèmes forts qui doivent exister dans un propos au long court, un film.

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