« Marche pour la Paix dans le 19ème », quand deux mamans se mobilisent

MOBILISATION – A l’instar de la marche initiée par des mamans à Saint-Denis, deux mères ont également décidé d’agir dans le 19ème arrondissement de Paris pour mettre fin aux violences entre les jeunes, suite à la mort d’un d’entre eux, Boubou Yatera, le 22 septembre dernier. Sandrine Valorus et Cathy Latif sont à l’initiative de la Marche pour la Paix dans le 19ème qui aura lieu samedi 25 novembre.

Un ras-le-bol après une mort « pour rien ». Voilà comment est née la mobilisation dans le 19ème arrondissement de Paris afin de lutter contre les violences entre les jeunes habitants. Quelques voix ont pu se faire entendre à ce sujet -comme le militant associatif Bakary Sakho qui a lancé un appel à la paix le 1er octobre– depuis l’élément déclencheur, la mort de Boubou Yatera, 18 ans, tué par balle le 22 septembre.

Sandrine Valorus et Cathy Latif, mères de famille vivant dans le 19ème, souhaitent également véhiculer un message fort pour qu’enfin cesse cette guerre entre quartiers. La première, âgée de 40 ans, s’est installée à Corentin Cariou il y a 15 ans, la seconde vit depuis toujours dans le 19ème et a élu domicile du côté d’Alphonse Karr après avoir grandi à Stalingrad. Les deux amies ont décidé d’organiser une « Marche pour la Paix dans le 19ème ». « Il y a eu bien d’autres jeunes tués dans les quartiers mais là, c’est la fois de trop pour nous ! » s’indigne Sandrine. « Quand c’est arrivé, nous nous sommes retrouvées toutes les deux pour en parler et on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose. On a donc organisé une première réunion le 12 octobre qui a rassemblé une soixantaine de personnes- dont beaucoup de mamans- et on a été agréablement surprises car on ne s’attendait pas à voir autant de monde », ajoute Cathy. Les deux femmes travaillent auprès de la jeunesse, Sandrine en tant que responsable éducatif ville et Cathy comme animatrice.

Optimistes et dynamiques, elles espèrent pouvoir mettre en place une action pérenne à travers ce collectif d’habitants qu’elles ont lancé, intégrant tous les quartiers de l’arrondissement. « Le but était de rassembler les mamans de tous les coins du 19ème, aussi bien de Place des fêtes en passant par Barbanègre, Botzaris ou Riquet. » Elles espèrent, à l’issue de cette marche, qu’ « une prise de conscience » opérera auprès des jeunes. « Nos enfants sont déjà impliqués, attentifs, fiers et marcheront à nos côtés samedi », précise Sandrine. L’union faisant la force, « nous avons reçu le soutien de toutes les structures associatives du 19ème », assurent-elles presque à l’unisson. Sans oublier celui de la mairie. Mais cela ne concerne pas que cette seule zone située dans le nord-est parisien. « Cette problématique touche aussi le 20ème, le 18ème, Grigny, Les Mureaux … Les personnes avec lesquelles nous avons pu échanger sur ces questions et originaires de ces quartiers feront également le déplacement ». Pour la suite, les deux mamans envisagent tout de même de travailler avec la municipalité mais pour l’heure, « on vous invite tou.te.s à nous rejoindre sur le parvis de la mairie du 19ème samedi 25 novembre à 14h30. »

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INTERVIEW – Grace Ly, la blogueuse qui oeuvre pour une représentation plus juste des Asiatiques en France

ENTRETIEN – Née en France, Grace Ly a utilisé la cuisine comme porte d’entrée pour accéder à la culture cambodgienne transmise par ses parents en y consacrant un blog, « La Petite Banane« . Grace Ly parle volontiers de sa double culture franco-asiatique et a même créé une websérie, « Ça reste entre nous », où d’autres femmes et des hommes s’expriment sur la question. Le dernier épisode mis en ligne à ce jour, le troisième aborde le thème de l’éducation des enfants. Pour les six suivants de la saison 1, elle a décidé avec son équipe de lancer une campagne de crowdfunding qui s’achève dans 46 jours.  Déjà 27% de l’objectif atteint soit 4170€. Pour contribuer, c’est par ici !
Grace Ly fait partie de celleux qui veulent montrer une autre image des Asiatiques en France,  reflétant tout simplement leur quotidien et s’éloignant ainsi des clichés établis par la société.
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Grace Ly © Vanida Hoang

Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Grace Ly, je tiens un blog qui s’appelle « La Petite Banane » où je parle de bonnes adresses de cantines et restaurants asiatiques mais aussi d’identité.

Pourquoi avoir appelé votre blog « La Petite Banane » ? Est-ce un nom qui a choqué certain.e.s ?

Bien sûr, on m’a déjà dit « mais pourquoi utiliser le mot ‘banane’ ? C’est raciste ! » Mais c’est le surnom que me donnait ma mère de façon affectueuse. Elle me disait jaune à l’extérieur et blanche à l’intérieur, du fait de ma double culture -mes parents ont quitté la guerre au Cambodge pour venir en France où je suis née. Ma mère voulait à tout prix que je m’intègre, elle croyait bien faire.

Quand avez-vous créé le blog ? Comment vous est venue l’idée ?

J’ai créé le blog il y a 7 ans. Il est né d’une colère, suite à une série de reportages télévisés qui pointaient du doigt les restaurants chinois pour leur mauvaise hygiène. On parlait d' »appartements raviolis ». Cela a contribué à leur faire une mauvaise réputation, ce que je trouve injuste. A cause d’une minorité, la majorité des restaurateurs sont stigmatisés. Quand on va manger dans un mauvais restaurant par exemple français, on dira « ça peut arriver », « je n’ai pas eu de chance ce coup-ci ». Alors que quand il s’agit d’un restaurant chinois, ce sera « je ne mangerai plus jamais ce type de cuisine, je vais encore tomber malade. » Je suis d’autant plus sensible à ça que mes parents sont eux-mêmes restaurateurs. J’ai également choisi de parler de cuisine car c’est le moyen le plus rapide d’accéder à la culture de mes parents.

Comment est née la websérie « Ça reste entre nous » ? Pourquoi ce nom ?

Le projet, que je réalise avec mon amie Irène Nam à la caméra, est inspiré des discussions que j’ai avec mes proches quand on se retrouve et qu’on échange autour d’un repas. L’idée, c’est de donner la parole à des asiatiques français.e.s, qui parlent de leurs expériences. Il y a un manque de visibilité à ce sujet. Ou alors, on nous limite à des stéréotypes (tou.te.s des restaurat.eur.ices, la minorité modèle etc). Dans cette websérie, on partage des choses personnelles, dont je ne peux, pour ma part, parler que dans un cadre intime. C’est de là que vient le nom « Ça reste entre nous ».

Pour le moment, vous avez réalisé trois épisodes : un sur les femmes, un autre sur les hommes et le dernier sur l’éducation des enfants. Comment avez-vous sélectionné les intervenant.e.s ? A-t-il été difficile de les convaincre de participer ?

Les intervenant.e.s sont des ami.e.s, pour des raisons pratiques ; c’était plus simple pour commencer. Iels  ont tou.te.s  accepté volontiers de participer sauf une femme, qui figure dans le dernier épisode, qui a failli ne pas le faire à la dernière minute. Encore une fois, on parle de choses intimes, elle avait peur de ce qu’aller en penser sa famille. Au final, elle a joué le jeu et m’a même dit que ça lui avait fait du bien.

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Steve Tran © Camy Duong

Avez-vous montré le projet à vos parents ?

Ils ne comprennent pas les questionnements identitaires que je peux avoir. Pour mon père, je suis cambodgienne. Mes parents sont d’une autre génération. Ils se disent, après avoir fui la guerre, qu’ils sont bien contents que ce pays, la France, les a accueilli. Pour eux, je m’invente des problèmes à critiquer les clichés auxquels on est assimilé.e.s et je devrais juste dire merci d’avoir pu naître ici. J’aimerais donc finir certaines choses avant de leur montrer.

Avez-vous tenté de vendre ce concept pour l’adapter à la télévision ?

On a tenté de démarcher quelques chaînes mais elles sont frileuses…

Jugent-elles le programme « trop communautaire » ?

Oui, parce qu’un programme qui ne réunit QUE des asiatiques … Pourtant, quand on voit le public qui vient quand on organise des projections -comme la seconde qui a eu lieu en novembre au Musée de l’Histoire de l’Immigration– ou même l’audience sur les réseaux sociaux, on voit bien que le sujet ne parle pas qu’aux Asiatiques mais touche tout le monde. Ce sont des questions universelles qu’on aborde : l’amour,  la séduction, la confiance en soi, l’éducation des enfants …

Quelle est la suite du projet ?

Nous allons continuer « Ça reste entre nous » mais cette fois, j’aimerais beaucoup que ce soit des intervenant.e.s extérieur.e.s, des femmes et des hommes que je ne connais pas, qui y prennent part, en proposant des thèmes et en prenant la parole devant la caméra. Nous allons aussi lancer une campagne de crowdfunding car le programme a été réalisé sur nos fonds personnels jusqu’ici.

Vous pouvez retrouver Grace Ly sur la page Facebook La Petite Banane, sur la page Facebook Ça reste entre nous. Elle est également sur Twitter (@BananaGras).

(Crédits photo à la une : Camy Duong)

INTERVIEW – La photographe Joana Choumali, chroniqueuse de la société ivoirienne mais pas que

ENTRETIEN – Elle documente la société ivoirienne, où elle est née, a grandi et continue de vivre. A 43 ans et après dix de carrière comme photographe, Joana Choumali utilise son travail pour répondre à des questionnements identitaires, pour tenter de définir ce qu’est le continent africain et ce que sont censé.e.s être ses habitant.es avec son parcours, loin des clichés et de l’essentialisation de la femme africaine.
Elle est actuellement l’une des 50 femmes artistes à la Foire d’art contemporain AKAA -sur un total de 151 artistes- jusqu’à dimanche où elle présente sa série  « ça va aller… » réalisée l’an dernier à la suite de l’attentat de Grand-Bassam. Elle prendra d’ailleurs part à une discussion samedi à 14h où elle évoquera ce travail qui lui a permis « d’exorciser » ces angoisses après cet événement tragique.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Joana Choumali, je suis artiste visuelle et photographe ivoirienne vivant et travaillant à Abidjan. La plupart de mes projets tournent autour de l’identité, du rapport au corps, de la féminité aussi. Je m’inspire également des faits de société que j’observe.

Comment et quand vous êtes-vous mise à la photographie ?

Depuis l’adolescence, j’y pensais. Je suis devenue officiellement photographe en 2007 quand j’ai démissionné de l’agence de publicité où je travaillais pour créer mon propre studio. Avant ça, je me suis mise sérieusement à la photo en 1999 quand j’étais en école d’arts appliqués à la publicité et au design d’intérieur au Maroc. Des cours de photographie étaient inclus dans mon cursus. J’ai approfondi mes connaissances en prenant des cours particuliers.

Votre famille a-t-elle compris votre choix de carrière ?

A l’adolescence, je n’en parlais pas, j’y étais très intéressée et je prenais des photos de façon amateur, comme tout le monde. Ma famille n’a pas été surprise car j’ai toujours été fascinée par les images, que j’ai toujours eu une touche artistique en moi, tout le monde savait que j’étais un peu spéciale (rires). Mon père est un homme qui aime beaucoup la culture et nous a élevé dans une atmosphère de curiosité culturelle avec beaucoup de musique, de toutes sortes, mais aussi de de cinéma, de littérature …

Votre famille n’a donc pas tenté de vous en dissuader ?

Non, pas du tout.

Awoulaba taille fine Joana Choumali

Comment définissez-vous votre travail ?

Mon travail est un témoignage de mon temps, de ce qui m’entoure, des multitudes de cultures, de sous-cultures et des phénomènes que j’observe, que ce soit sur mon continent ou à l’extérieur. J’aime beaucoup faire des parallèles entre ce qui rapprochent les cultures plutôt que ce qui les divisent. Beaucoup de gens disent que mon travail est empreint d’émotions. Je fais mon travail avec le cœur et j’espère que ça se voit.

Parmi les sujets qui vous intéressent, les critères de beauté des femmes en Afrique et en Occident, la notion d’héritage, de transmission, des invisibles de la société… C’est très sociétal. Comment choisissez-vous les thèmes à traiter ?

Tout simplement, en passant mon temps à observer. J’essaie de garder un regard nouveau, innocent sur les choses. Je m’émerveille d’un rien, je ne suis jamais blasée mais au contraire toujours curieuse à l’idée de faire des découvertes. Souvent, le sujet de mes recherches n’est pas éloigné de mon quotidien. J’observe tout d’un point de vue domestique, quand je pars en voyage ou même quand je me rends tout simplement au marché près de chez moi ou vais chercher mes enfants. J’ai une vie intérieure qui est parfois un peu énervante même parce que je me pose des questions dans ma tête assez souvent (rires).  Je décide ensuite de me poser ces questions à haute voix en utilisant mon appareil photo pour ouvrir une conversation et voir si les avis convergent ou divergent.

Resilients Joana Choumali
De la série « Resilients » © Joana Choumali

Vous parliez plus tôt d’identité, thème central de votre série « Resilients » où des femmes afrodescendantes posent dans les tenues traditionnelles de leur mère ou grand-mère. Dans une interview pour Deuxième page en novembre 2015, vous disiez de ce travail qu’il vous a « permis de renouer avec la mémoire » de votre grand-mère paternelle qui parlait peu le français tandis que vous ne maîtrisiez « pas suffisamment l’Agni », la langue qu’elle parlait. Vu de la France, ou même de l’Occident, cela peut surprendre.  Vous a-t-on par exemple reproché de ne pas parler cette langue ?

Oui, bien sûr ! Quand j’étais adolescente, on me disait « oh ! ce n’est pas une vraie Africaine, elle ne parle pas la langue de sa mère ! »,  « c’est la fille de la blanche », car ma mère n’est pas ivoirienne d’origine mais métisse espagnole équato-guinéenne et on ne le voit pas sur mon visage ou ma peau. Quand on ne rentre pas dans le cliché auquel on nous a assigné, on se retrouve souvent mis de côté. A travers mon travail, j’arrive parfois à nourrir certains questionnements personnels mais qui touchent tout le monde, je pense : Qui suis-je ? D’où je viens ? Où je vais ? Qu’est-ce que je deviens ? Qu’est-ce que je veux devenir ?

L’Afrique d’aujourd’hui est encore plus à propos en ce qui concerne ces questions. Le continent mute très vite et reçoit tellement d’influences en même temps qu’il est parfois difficile de définir qui on est. Mais ce qui est vraiment formidable, c’est que grâce à internet ouvert au monde entier, un jeune qui vit à Bamako ou Kigali peut injecter un peu de sa culture en Islande ou en Allemagne. C’est passionnant de voir qu’autant nous recevons les informations et les cultures américaines ou européennes, autant nous arrivons à faire connaître notre pop culture qui existe.

Ces invisibles Joana Choumali
De la série « Ces invisibles » © Joana Choumali

Arrivez-vous à obtenir des réponses aux questions que vous vous posez à travers votre travail ?

Disons que c’est un voyage encore en cours (rires), encore fragile mais qui m’a apporté, et m’apporte encore beaucoup.

On peut aussi dire que votre travail est cathartique si on évoque votre série « ça va aller… », réalisée deux semaines après l’attentat de Grand-Bassam en mars 2016 ?

Oui complètement ! J’ai travaillé en catharsis total, c’était une sorte de méditation. Répéter le même geste en reproduisant ces tout petits points de broderie sur chaque image, de la modifier physiquement, pouvoir la toucher, c’était une forme de thérapie. Cela m’a permis de calmer une certaine anxiété, une tristesse que je n’arrivais pas à exprimer avec des mots.

Ce qui m’a le plus choqué dans cet événement, c’est le fait que l’information soit passée si vite aux oubliettes. Au départ, je voulais me lancer dans un projet documentaire mais je me suis dit qu’on allait également le jeter à la trappe rapidement. Alors que d’arriver à faire ressentir à l’autre ce qu’on a soi-même ressenti, il n’y a plus de frontière ni de couleur de peau, c’est juste un ressenti humain que l’autre reçoit.

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De la série « ça va aller … »  © Joana Choumali

Quel lien entretenez-vous avec la diaspora ivoirienne et plus largement africaine présente en France  ?

Je viens de temps en temps ici et j’ai des amis ivoiriens ici. J’ai en général de bons retours, y compris en Côte d’Ivoire.

Ce que je reçois très souvent et de façon directe, c’est sur mon profil Instagram où il y a une forte communauté d’Ivoirien.nes et d’Africain.es de la diaspora qui suivent ce que je fais et mes posts quasi-quotidiens de la ville et commentent en me disant « oh je suis fier.e d’être Ivoirien.ne ! », « qu’est-ce que j’ai envie de rentrer au pays ! », « ça me rappelle mon enfance ».

Y a-t-il une série qui, selon vous, a plus touché la diaspora ?

Je crois que « Resilients » a beaucoup touché les femmes de la diaspora.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Je poursuis la série « ça va aller… ».

La plupart de vos projets sont basés en Côte d’Ivoire ?

Oui, sauf « Adorn » qui est basé au Sénégal – série autour des standards de beauté et du maquillage des femmes sénégalaise ndlr. Mais si Insh’Allah, un projet futur que j’aimerais entamer me permettra de voyager dans d’autres pays africains.

Un mot de la fin ?

Soyez vous-même.

Pour suivre l’actu de Joana Choumali, rendez-vous sur son compte Instagram, sur Facebook et sur son site internet.

INTERVIEW – David Uzochukwu, le photographe autodidacte qui prouve que le talent n’a pas d’âge

ENTRETIEN – Délicatesse, intensité, nature, couleurs… Voilà la marque de fabrique des œuvres photographiques à couper le souffle de David Uzochukwu. Le photographe a écumé les tutos sur internet pour apprendre à maîtriser son art.  Celui qui fêtera ses 19 ans le mois prochain est surtout connu du grand public pour ses clichés réalisés pour la campagne Nike Women dévoilée en janvier dernier mettant en scène l’artiste FKA Twigs -qui en était l’une des directrices artistiques et a spécialement fait appel à ses services. Il présente quelques-unes de ses photos -dont une exclu- à la foire d’art contemporain Also Known As Africa (AKAA) du 10 au 12 novembre. L’occasion de revenir sur son parcours.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis David Uzochukwu, j’ai 18 ans, je viens d’Autriche, j’ai grandi au Luxembourg et à Bruxelles et je viens de m’installer à Vienne pour mes études. Je fais de la photo depuis que j’ai 12 ou 13 ans et j’ai commencé à travailler comme photographe il y a trois ans. J’ai signé chez une agence parisienne, Iconoclast image.

Vous avez commencé la photo en faisant des autoportraits car vous n’étiez pas à l’aise d’aller vers les autres pour leur demander de poser. On voit maintenant pas mal de femmes et d’hommes sur vos photos. La photographie vous a-t-elle rendu moins timide ?

Je pense que oui. C’était aussi en grande partie dû au fait que je déteste faire quelque chose que je juge mauvais, commettre des erreurs et je savais que si je commençais par travailler avec d’autres personnes, j’avais de fortes chances de faire de très mauvais portraits. Donc je voulais avoir cet espace d’expérimentation, cette liberté et ce temps dont j’avais besoin et c’est là que j’ai commencé à faire des autoportraits. Puis avec le temps, quand j’ai pris plus confiance et amélioré mon savoir-faire en matière de photographie, j’ai commencé à inclure d’autres personnes dans mon travail. Je suis convaincu que ça m’a aidé à avoir plus confiance en moi au niveau personnel également et à aller plus facilement vers les autres. Je pense qu’il fallait que je me trouve d’abord.

David Uzochukwu Immortal
« Immortal » © David Uzochukwu / Galerie Number 8

Vous êtes timide mais vous posez souvent nu. Ce n’est pas trop difficile ?

C’est plus facile mais ce n’est jamais facile de prendre une photo dans un premier temps puis de la montrer. Mais en même temps, j’ai un grand sens de l’esthétique, je sais précisément ce que je veux que mes photos reflètent. Comme je ne peux pas souvent prendre de photos dans un environnement conçu par l’homme car je déteste que d’autres personnes façonnent mon image en quelque sorte, la plupart du temps, je me prends en photo sans vêtements. Quand j’avais 13 ans, je n’avais pas accès à de beaux vêtements et comme je n’avais pas de beaux vêtements, j’ai décidé de tout simplement prendre des photos sans vêtements.

Vous êtes pragmatique !

Oui, très! (rires) Je déteste les compromis en ce qui concerne mon travail personnel. Je pense qu’il est important de faire entendre sa voix et que le résultat soit satisfaisant pour soi.

Dans la plupart de vos photos, la nature est très présente. Pourquoi ce choix ? Où trouvez-vous votre inspiration ?

J’adore la nature dans la vie de tous les jours. Quand je vois un beau ciel ou un lever de soleil, je suis très ému. J’aime comment la nature nous fait nous sentir et comment notre paysage émotionnel peut ressembler au paysage qui nous entoure d’une certaine manière. J’aime également l’aspect préservé, il y a tellement d’espaces où aller. D’un point de vue purement visuel, il y a des motifs intéressants et de belles couleurs et rien n’a l’air forcé, c’est simplement naturel, organique et c’est juste là. Je trouve cela fascinant.

Pour ce qui est de l’inspiration, c’est assez difficile à expliquer. Plus je pense à un sujet, plus l’idée se précise. C’est plutôt le subconscient qui est à l’œuvre. Finalement, je ne sais pas. Je peux me balader dans la nature, penser à des sujets un peu controversés, me mettre dans un certain état d’esprit en écoutant de la musique, c’est très important pour moi. Après tout cela, les idées émergent du subconscient.

David Uzochukwu Wildfire
« Wildfire » © David Uzochukwu / Galerie Number 8

Votre mère est Autrichienne et votre père est Nigérian. Quel lien entretenez-vous avec ces pays ?

J’ai vécu en Autriche jusqu’à mes six ans et je m’y sens toujours chez moi. Nous avons déménagé plusieurs fois avec ma famille. C’est comme s’il y avait des petits bouts de chez soi partout et qu’en même temps, on n’était pas vraiment à la maison. Le Nigéria, je n’y ai jamais vécu -j’ai passé toute ma vie en Europe. J’ai rendu visite à de la famille à plusieurs reprises là-bas. J’ai adoré ! c’était fantastique, les gens étaient très ouverts, tolérants. Mais en même temps, j’ai le sentiment qu’il y a des points de vue fondamentalement différents. Le Nigéria est beaucoup plus conservateur comparé à pas mal de pays européens. Il y avait donc ce dilemme. Mais je me sens proche de ce pays, où se trouvent mes racines.

Qu’est-ce que cela vous fait d’exposer à un événement qui s’intitule ‘Also Known As Africa’ ?

Je suis très content ! Je trouve que c’était une belle opportunité. J’aime être entouré d’art africain et que mon travail soit placé dans ce contexte en tant que celui de quelqu’un issu d’une minorité, de la diaspora. Je suis très heureux et fier de participer à cet événement.

Vous disiez dans une interview pour le magazine Photo dans le numéro mars-avril de cette année, que vous aviez vécu le racisme partout et sous différentes formes. Utilisez-vous ces expériences dans votre travail ?

Il y a plusieurs choses à dire. Je n’ai pas consacré une série d’autoportraits sur la façon dont le racisme m’a forgé. Mais je pense aussi que, bien que la plupart de mes œuvres plus anciennes ne traitent pas forcément du racisme, cela m’a bel et bien forgé. Je pense qu’on retrouve cela dans d’autres choses que je fais car ça a fortement contribué à faire de moi la personne que je suis.

David Uzochukwu May be it is
« May be it is » © David Uzochukwu / Galerie Number 8

Avez-vous été victime de racisme en tant que photographe ?

Pas que je sache. Récemment, on a vu pas mal de Noir.e.s réaffirmer leur place dans la société et je pense que c’est presque un avantage pour moi de faire partie de cette communauté car je n’aurais pas pu exposer à l’AKAA autrement. C’est tout de même une question difficile.

J’ai peut-être été victime de discrimination mais au final, je m’en sors bien. Si je devais mettre dans une balance le négatif d’un côté et le positif de l’autre, elle pencherait du côté positif.

En novembre 2016, vous avez travaillé sur une campagne contre la dépigmentation de la peau avec l’association Esprit d’Ebene via l’agence Iconoclast. Comment cela s’est passé ? C’est l’association qui vous a contacté ?

Oui, l’association m’a contacté et j’étais très content de prendre part à ce projet. Je trouvais cela important de parler de ce sujet.

Il n’y a pas de photos du projet sur internet. Elles ne sont pas encore sorties ?

Je ne sais pas et je suis d’ailleurs surpris que vous parliez de cette campagne. Peut-être qu’ils changent certaines choses dans le projet, ce n’est pas toujours facile.

[MISE A JOUR : la campagne « Stop dépigmentation » a été dévoilée le 21 décembre. Elle est à découvrir ici.]

Comment faites-vous pour trouver un équilibre entre votre travail purement artistique et personnel et vos contrats commerciaux -comme quand vous travaillez sur la campagne Nike avec FKA Twigs ?

Les deux contextes sont très différents. Quand je travaille sur mes projets personnels, je travaille parfois seul alors que quand je me consacre à un contrat commercial, il peut y avoir entre 7 et 18 personnes. Dans le cas de Nike, il y avait plusieurs direct.eur.ice.s artistiques, FKA Twigs en était une aussi. Parfois, vous avez de la chance et les personnes avec qui vous travaillez comprennent et sont prêtes à ne pas compromettre votre vision et c’est absolument génial car vous pouvez contrôler la création. Dans d’autres cas, c’est le résultat d’un travail d’équipe et de belles choses en sortent.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? Que pourra-t-on découvrir bientôt ?

Je vais me lancer dans la réalisation d’un premier film qui devrait sortir début 2018. A part ça, je suis toujours très content de continuer à expérimenter de nouvelles choses et faire de mon mieux pour faire du bon travail.

Pour voir plus d’oeuvres de David Uzochukwu, rendez-vous sur le site Galerie Number 8 et Iconoclast image.

Vous pouvez aussi retrouver le photographe sur Instagram , Facebook et Twitter

(Crédits photo à la une: « Rising » David Uzochukwu / Galerie Number 8)

Les Filles de Illighadad : Et le blues touareg se conjugue enfin au féminin

Le groupe sera sur la scène du Hasard Ludique jeudi 9 novembre.

Jusqu’à il y a peu, elles étaient encore trois. Pour créer, et surtout voyager, depuis novembre 2016, où leur carrière a pris un tour international.

Les Filles de Illighadad sont en France -pour la quatrième fois- depuis quatre jours au moment où on les interviewe pour présenter leur premier album Eghass Malan sorti le 29 octobre 2017. Preuve que leur renommée s’accroît, Fatou Seidi Ghali et Alamnou Akrouni viennent de jouer en Israël et au Maroc, en Afrique « où il est important que notre musique soit plus connue ». En attendant, le duo ne montre pas de signes de lassitude de la longue journée passée à promouvoir leur opus.
« On est contentes de pouvoir faire entendre ce que l’on fait, de voyager, de revoir Paris », explique Fatou qui s’exprime en tamasheq, l’une des langues parlées au Niger. Ahmoudou Madassane, membre informel du groupe traduit leurs réponses courtes, parfois ponctuées d’un sourire.
Hormis Zara Moussa, une des rappeuses engagées du pays, en Occident, la musique du Niger est souvent associée au blues touareg. Popularisé par des groupes tels Tinariwen, Bombino et bien d’autres, il est rarement incarné au féminin. Le son singulier des cordes, surmontées des voix des chanteuses donnent naissance à des morceaux lancinants.

Outre la dimension féminine de leur formation, les Filles d’Illighadad se démarquent par le jeu de guitare, qui sonne comme le takamba, qu’on appelle aussi n’goni. « J’ai appris à jouer en regardant mon grand frère », souligne Fatou.  Leurs textes sont également des évocations de leur vie quotidienne. De la direction artistique au choix des titres, les Filles imposent leur style, -sauf le nom qu’on leur a choisi. N’en déplaisent à ceux qui ont encore du mal à envisager qu’une femme puisse jouer d’un instrument, notamment tradit, malgré le talent des musiciennes en Afrique de l’Ouest. « Ce sont surtout les anciens qui tiquent. La nouvelle génération n’a pas de problème avec ça ! », assure Fatou. Pour une femme, il reste compliqué d’être autorisée à composer. « Au Niger, il reste compliqué d’aller librement si on est une femme et qu’on n’est pas mariée », complète Ahmoudou. Fatou Seidi Ghali et Alamnou Akrouni, là encore, dérogent à la règle.