ENTRETIEN – Jean-Claude Barny (« Le Gang des Antillais ») : « Chiwetel Ejiofor pour jouer Fanon, pourquoi pas ? »

Le Gang des Antillais n’est plus en salles, mais ce film de genre, ancré dans l’histoire française du BUMIDOM n’a pas dit toute sa complexité. On a en parlé pour sa sortie en DVD avec son réalisateur, Jean-Claude Barny qui s’est aussi confié sur son prochain long métrage, consacré à l’éminent Frantz Fanon.

Jean-Claude Barny continue d’explorer les grandes figures antillaises qui ont marqué l’histoire, à coup de biopics. Après Le Gang des Antillais, sorti en DVD, qui retraçait l’histoire vraie de Loïc Lery, il travaille sur une fiction consacrée à Frantz Fanon. Il nous a parlé de ces deux films en profondeur : attention, SPOILERS.

Vous disiez que si le public se mobilisait, vous réaliseriez un biopic sur Frantz Fanon ?

Il est en route ! Depuis le début de ma collaboration avec Sébastien Onomo, l’un des rares producteurs afro, nous travaillons sut un triptyque : il y a d’abord eu Le Gang des Antillais, suit le projet sur Frantz Fanon et un autre sur Battling Siki, -le fameux boxeur sénégalais et mort à 28 ans, ndlr-. Sébastien Onomo a une culture franco-camerounaise, donc universelle et est sensible à des projets comme les miens.

À quel état d’avancement en est le film sur Fanon ?

On termine l’écriture, on enchaîne les versions. On pense ouvrir le film avec sa femme Josie. Derrière chaque grand homme, il y a une grande femme et cela a été son cas ici, d’une manière hélas tragique.

Sur quelle partie de sa vie vous concentrez-vous ?

Le moment de son arrivée à Blida, en Algérie, où il va élaborer ses théories sur l’anticolonialisme, jusqu’à la fin de sa vie. C’est une période qui correspond exactement à ce que j’essaie de faire : une fiction dure, avec de l’action mélangée à des propos conscients, pas du cinéma verbeux. C’est également le moment de l’indépendance algérienne. Dans mon film, Fanon est le pivot entre ce moment historique et le colonialisme français. C’est d’actualité avec la question identitaire qui traverse en ce moment la France à travers l’islamophobie notamment.

« Fanon a été un accélérateur de conscience » 

Que voulez-vous raconter à travers ce film ?

La vie de Fanon évidemment, brillant médecin, psychiatre, son travail énorme sur la parole du malade et tant d’autres choses. C’est aussi l’occasion pour moi, grâce à lui qui est le témoin privilégié de pencher sur la question de la colonisation sur d’autres territoires que les Antilles, ou l’Afrique subsaharienne. Il y a selon moi une véritable prise d’otage de cette histoire par les pieds-noirs -les anciens colons d’Afrique du nord, qui en sont parti.e.s au moment des indépendances-, ce qui explique la difficulté d’avoir un véritable débat de part et d’autre.

Quel lecteur de Fanon êtes-vous ?

J’ai eu la chance d’être élevée par une mère militante et lettrée, arrivée en France hexagonale à 20 ans via le BUMIDOM dans les années 70, belle comme un cœur, avec une obsession en tête : se cultiver. Elle a rempli sa bibliothèque de livres, que j’ai lus dès mes 14-15 ans. Je trouvais que les intellectuels afro-américains, qui parlaient de discriminations, représentaient mieux ce que je vivais que ceux des Antilles. Puis, j’ai poussé ma réflexion avec Fanon. Peaux noires, masques blancs a été le premier de ses ouvrages que j’ai lu facilement. Direct, efficace : Fanon a été un accélérateur de conscience pour moi.

Travaillez-vous avec la famille de F. Fanon ? 

Il n’y a pas besoin de l’accord des ayants-droits car son œuvre est tombée dans le domaine public, mais on travaille en collaboration avec son fils Olivier Fanon, et j’espère, prochainement avec Mireille. Comme peu de personnes l’ont connu de son vivant, je fais un gros travail de recherches, je recoupe des informations pour essayer de dégager une certaine réalité de Fanon, le faire vivre à l’écran. Ce qui m’intéresse, ce sont ses parts sombres et lumineuses. Je ne fais pas un biopic à sa gloire, mais je veux en parler à la hauteur de sa complexité.

Avez-vous avancé sur le casting ? 

Non. On a des idées, des envies, on pense international. Chiwetel Ejiofor ferait un excellent premier rôle…

Quand sortira le film ?

On aimerait être prêt pour 2018 mais cela dépend aussi de l’intérêt des pouvoirs publics et privés. Or, notre cinéma noir français est plus déprécié, on ne part pas sur la même ligne de départ que d’autres.

Le cinéma noir français existe-t-il vraiment ?

Bien sûr, comme n’importe quel autre cinéma de genre. Sauf qu’il est pubère, nouveau depuis 50 ans, car il a du mal à entrer dans une « commercialisation intelligente ». Tous les 10-15 ans, un cinéaste se distingue : Euzhan Palcy, Christian Lara, Idrissa Ouédraogo, Lucien Jean-Baptiste… ils y sont tous arrivés à la force du poignet. Le cinéma noir se bat pour exister en tant que proposition artistique en tant que telle. Les réalisat.eur.ices en France n’ont pas ce problème : on accepte qu’iels fassent des films d’action ou des romances sans souci.

Vous dites « en France », alors que des Lucien Jean-Baptiste, Christian Lara y travaillent / résident.

C’est un lapsus révélateur, qui résume bien ce que je disais : on est à la fois au cœur de la chose, mais on nous traite comme si on était en dehors. On existe, on est en France, mais on est comme des spectateurs chez nous.

On a la chance d’avoir autre chose à raconter que la vie de couples de quarantenaires qui s’ennuient au lit ou des comédies : le champ historique. Nous, les Afro, avons la chance d’avoir en stock beaucoup d’histoires, la face B de films qui n’ont jamais été faits en France, qui vont renouveler le genre des films sur les grandes révolutions, grands mouvements politiques.

Comment avez-vous monté Le Gang des Antillais financièrement ?

J’ai beaucoup appris par rapport à mes autres films. Il s’est fait dans une économie suicidaire. Grâce au talent de mes techniciens, de mes comédiens et de mon producteur, on a fait un très beau film avec 2 millions d’euros, 3 semaines de préparation et moins de 28 jours de tournage, contre 4 semaines en moyenne pour un long-métrage habituellement. On est tout le temps obligé de faire moins et mieux et le film, c’est ça. En même temps, c’est un piège, car c’est difficile de faire jeu égal avec d’autres productions. Mais quand je regarde le film, je suis content du résultat.

Avez-vous des regrets ? 

Quand on écrit, on pense toujours qu’on a inventé quelque chose. J’étais en train d’écrire en pensant avoir un coup d’avance, alors que ce sont les débats en cours. Je regrette juste de ne pas avoir fait de discussion autour du film. Ce dernier a également pâti du fait que mon regard est afro-caribéen. J’ai le sentiment que si un réalisateur afro-américain l’avait proposé, ça serait passé. Du coup, la question qui se pose, c’est « êtes-vous prêts à devenir nos collègues, à nous suivre sur le terrain économique, à lâcher des postes du fait de nos compétences ? »

La séquence d’ouverture du Gang des Antillais est une archive, et bien qu’impactante, courte et saccadée… 

Tous mes films sont indéboulonnables au niveau historique, je travaille avec des professionnels pour cela. Après c’est un travail de montage, purement technique, qui doit aussi parler au public. Les premières images doivent être dans l’énergie de ce que va être le reste du film et c’est ce que j’ai essayé de faire avec l’intro du Gang des Antillais.

Comment s’est fait le choix des comédien.ne.s ?

Je pense qu’on est assez mûr pour prendre des comédien.ne.s qui soient noir.e.s sans être nécessairement antillais.e.s. pour qu’iels jouent dans mon film. On ne m’a jamais questionné sur le choix des comédien.ne.s aux Antilles. Pareil pour Rose et le soldat, Zita Hanrot a été choisie pour son talent.

On est des Européens ; ne faire un film qu’avec des noir.e.s si ce n’est pas un acte de militantisme, quand on est noir ou blanc, ça a encore du mal à passer contrairement aux États-Unis. Il y a effectivement ce truc à déconstruire. C’est pour cela que tant que le public n’est pas de notre côté pour imposer cette conviction, nous sommes à la merci des financiers.

Les femmes ont la peau claire dans Le Gang des Antillais. Y a-t-il un problème de colorisme dans l’industrie cinématographique ?

Dans mon premier court-métrage, tout le monde est noir, je le suis, une femme métisse également pour moi. L’industrie a privilégié des femmes blanches et plus claires ; les femmes noires ont été dégagées. Elles sont moins présentes de ce fait, les rares qui sont là le sont par volonté farouche. Mais elles travaillent moins, du coup ne jouent pas pareil… c’est le serpent qui se mord la queue. Il faut donc leur dire « Revenez !! » pour que la proposition puisse être très plus large.

Des femmes talentueuses et à la peau foncée existent pourtant et jouent régulièrement, comme Annabelle Lengronne et bien d’autres…

Je l’ai découverte tardivement, dans La Fine Equipe et elle est vraiment talentueuse. Lors du casting de La Haine, il y avait des dizaines de propositions de 300-400 comédien.ne.s noires, maghrébin.e.s. Aujourd’hui, moins. On manque clairement de mises en connexions efficaces. Grâce aux réseaux sociaux, les femmes se montrent, se maquillent et ce faisant, imposent leurs codes, leurs envies. Comme les réalisateurs ne font pas nécessairement l’effort de chercher, ils ne vont plus les « créer » mais aller les trouver là où elles se mettent en scène.

« Cessons de fabriquer des icônes, il faut faire entendre des voix diverses afrodescendantes »

C’est dramatique d’entendre cela.

C’est schizophrène et c’est pourtant le débat dans lequel on est.

Et cela perpétue le problème de visibilité : celles qui sont les plus visibles seront les plus valorisées.

Sauf si des initiatives particulières de mise en valeur se multiplient et qu’on les laisse croître.

« La question n’est pas raciale, mais sociale », dit le film  : c’est de vous ou de Loïc Léry ?

De moi. Quand je dis ça, c’est une manière de dire qu’il faut passer à un autre niveau, ne plus constater seulement ce que l’on sait, -que l’on subit des discriminations juste parce qu’on est noir.e -, ce que disaient déjà nos grands-parents, nos parents, en Afrique du Sud, partout. Qu’il faut redistribuer les richesses. Qu’il faut qu’on puisse être collègue, dans cette industrie. Philippe Bernard est un homme blanc avec qui je travaille. Il est scénariste, il voyage. La culture afro est à mettre entre toutes les mains des personnes qui la respectent et qui savent la mettre en valeur. Que ne tombent pas sur les trois mêmes réalisateur.ice.s noir.e.s les doléances d’un public gourmand de s’entendre, de se voir représenté.e, mais qu’on laisse plus de place à d’autres.  Je ne fais pas des films en estimant que c’est la pensée définitive d’un homme noir sur des sujets. Il faut qu’on sorte de la pensée unique, même chez nous afrodescendant.e.s. Qu’on cesse de fabriquer des icônes et qu’on donne plutôt les moyens de diffuser des propos, de la création, de la réflexion. Dans Le Gang, le blanc ne montre jamais la voie aux noir.e.s dans le film ; ce sont les noir.e.s qui montrent la voie aux noir.e.s.

Les femmes prennent cher dans le film. Elles sont toutes mutilées, scarifiées. Pourquoi ?

La meilleure façon de dénoncer quelque chose, c’est de le montrer. Dans les années 70, c’était très violent pour les femmes en France, ce n’est pas pour rien qu’il y avait le MLF, elles luttaient pour leurs droits, l’obtention de la pilule.

Mais on ne le voit pas dans le film, du tout !

Ce n’était pas le propos du film.

On aurait pu mieux comprendre ce contexte de violences faites aux femmes, dans le décor, des inserts -on n’est pas cinéaste hein;) -, à part les costumes pour les hommes ou le spectaculaire de certaines de leurs agressions. 

J’ai une sensibilité d’homme. Je vais m’améliorer là-dessus. Je sais que je dois intégrer à mon combat celui des femmes noires de plus en plus. C’en est une qui m’y a initié. Je n’en ai pas à mon catalogue et ce n’est pas un appel mais je le dis : je serai vraiment content de me battre sur un projet de film qui irait dans ce sens. Ce sont des thèmes forts qui doivent exister dans un propos au long court, un film.

INTERVIEW – Daouda Coulibaly parle de Wùlu, son film « qui laisse entrevoir la complexité de la situation au Mali »

[ENTRETIEN] Quatre ans de préparation et de tournage, un rien mouvementé, une intrigue à la fin surprenante, un binôme qui fonctionne… Daouda Coulibaly nous a parlé de Wùlu, son premier long-métrage.

Wùlu, c’est beaucoup de choses. Une histoire autour du trafic de drogues au Mali, du terrorisme en toile de fond, mais aussi la relation fraternelle de deux personnages, interprétés par Inna Modja et Ibrahim Koma, deux jeunes de Bamako qui tentent de trouver leur salut dans une société compliquée. « Le film permet de comprendre combien l’Afrique est l’une des places fortes de la globalisation », nous a confié Daouda Coulibaly, le réalisateur de Wùlu, s’il fallait s’en convaincre. Avant de courir le voir si ce n’est pas déjà fait, explorons avec ce dernier les facettes de ce premier long-métrage ambitieux, un film de genre qui dit beaucoup du Mali contemporain.

Avant Wùlu

« Je suis Daouda Coulibaly, je suis né en 1976 -et pas en 1977, comme on l’a lu parfois, ndlr-. Mon père vient du Mali, ma mère de Guinée-Conakry. Après des études d’économie, je me suis intéressé sur le tard au cinéma. En 2008, j’ai tourné mon 1er court-métrage Il était une fois l’indépendance à Bamako et dans ses environs, puis en 2010 Tinye So. Ces deux courts ont pas mal tourné en festivals et très vite, on m’a demandé à quand le long ? J’ai commencé à travailler sur Wùlu, mon premier film, en 2011. »

Le Mali, lieu de prédilection de ses fictions

 » Je suis allé très jeune au Mali, puis j’ai renoué au début des années 2000 avec le pays. L’affaire dite d' »Air Cocaïne » – un avion a été détourné, avec à son bord des passagers et près de 700 kilos de poudre,- m’a beaucoup intrigué. Comme je ne pouvais pas travailler sur le sujet de France, je me suis installé à Bamako en novembre 2011. Je m’y sens très bien comme jamais je ne me suis senti. Je pensais que j’allais faire ma vie là-bas – pour des raisons personnelles, il en est reparti en 2015, ndlr-. On a eu des difficultés classiques de financement. Il y a eu une crise d’ebola dans la région, un attentat à la Terrasse, un restaurant à Bamako, pendant la préparation du film, on a donc dû délocaliser les scènes intérieures au Sénégal. J’ai rencontré un policier qui m’a permis de faire le tri entre la réalité et les éléments de fiction dans le scénario et d’en garder pour le côté spectaculaire.  »

Le choix des comédien.ne.s

« Inna Modja, qui joue Aminata, la grande soeur, a fait des essais, hyper concluants, elle sait de quoi on parle, elle a grandi à Bamako, parle la langue ; elle collait au personnage, qui n’est pas facile. -on y aperçoit d’ailleurs furtivement son conjoint dans la vie, ndlr-. Je pensais trouver Ladji au Mali et c’est finalement Ibrahim Koma qui a été choisi. J’ai été conquis par sa vivacité, sa détermination, son engagement à glisser dans le rôle. »

Les jeunes, le coeur de Wùlu

« Le personnage de Ladji m’est apparu assez vite ; je ne sais pas s’il a été inspiré par des gens que j’ai connu, des amis … J’en ai rencontré beaucoup pour préparer le film ; certains ont pu me confier des choses de leur vie, ce qui me confère beaucoup de responsabilités. Ce n’est pas la vie d’un criminel qui m’intéressait, mais les faits et comment le trafic peut servir le terrorisme. Ce qui frappe quand on va à Bamako, c’est la jeunesse dont l’avenir questionne, quand on voit le développement important du narcotrafic dans cette zone.
Comment les jeunes vont faire pour ne pas accepter cette activité illégale, criminelle, quand on leur propose peu d’alternatives légales, telles que l’éducation ou des offres d’emploi ?
On s’est habitué à les voir traîner, boire du thé, ne pas pouvoir payer l’université, ni intégrer la fonction publique, faute de moyens. On se retrouve avec des jeunes sans trop de perspective, qui pour certain.e.s, ont 30 ans et n’ont jamais travaillé : on en connaît plein des jeunes comme ça et on ne devrait pas s’y habituer, ne pas l’accepter. On est en train de les condamner. »

… En butte contre des adultes, tous ou presque corrompus

« -On ne vous spoile pas, mais c’est ce qu’on y a vu ;), ndlr- Je ne sais pas si c’est délibéré, mais  il y a effectivement un conflit générationnel. Les adultes représentent un monde, que les jeunes doivent affronter, voire changer. »

Les héros principaux, un binôme tourmenté et complémentaire

« Pour moi, le film c’est presque avant tout l’histoire d’amour, quasi-incestueuse, entre un frère et sa sœur, qui s’aiment, qui ne savent pas ni se le dire, ni faire les bons choix l’un pour l’autre. Ladji, l’homme incarne la sécurité, la stabilité quand Aminata, la grande sœur est plutôt du côté de la liberté. Cette dernière s’est longtemps prostituée et revient de l’enfer ; elle a envie de s’éclater, ce qui lui donne son apparent caractère superficiel, au début du film du moins. Ladji estime qu’il est temps pour lui de jouer le rôle du grand frère, de prendre des responsabilités, de la sortir de cette précarité. »

Les femmes, miroir des jeux de pouvoir dans la société

« Le film est fait pour évoquer les sujets qui fâchent. Si la répartition des activités des personnages semble très genré, c’est malheureusement une certaine réalité : les femmes ont moins de pouvoir que les hommes à divers niveaux dans cette société. Le personnage d’Assitan échappe à cette règle. Elle est libre, sexuellement, professionnellement, socialement. Le personnage d’Aminata subit beaucoup, cela est inscrit dans son corps, au contraire d’Assitan qui choisit sa vie, car asocialement plus avantagée. Elle a un magasin, a fait des études aux États-Unis, a fait le choix de revenir à Bamako. Il y a une scène où Aminata est dans la boutique plutôt chic d’Assitan, qui vend des objets de décoration et des accessoires ; plutôt que d’en claquer la porte, elle en apprend les codes, preuve de son intelligence, de sa faculté à s’adapter. »

La réception du film au Mali

« Beaucoup de gens ont trouvé le film bien et étaient content.e.s qu’on y aborde certains sujets. Après, il n’y a qu’une salle à Bamako, le billet est assez cher pour les classes moyennes, -les gens qu’on y rattache gagnant 4 dollars par jour en moyenne-, la démarche d’aller au cinéma n’est pas la même pratique sociale qu’ici. Pour toutes ces raisons, cela n’a pas suscité le débat comme je l’espérais, mais qui sait, peut-être plus tard. »

La fin du film

« Elle est totalement ouverte.  Le crime paie-t-il ou pas ? Et si c’est le cas, cette manière de gagner de l’argent rend-il heureux.se ? Pas sûr… »

 

 

 

 

[JEU-CONCOURS] voir Wùlu, revoir Le Gang des Antillais for free

Bonjour ! Vous pouvez gagner des places pour voir le film « Wùlu » et 10 DVDs du film « Le Gang des Antillais ».

Pour jouer, c’est simple. Vous pouvez trouver toutes les infos ci-dessous :

http://mailchi.mp/04704f9bedb0/cinema-cinemaaaaaaaaaaaa-et-danser-aussi-1297541

 

INTERVIEW – Nneka Onuorah, réalisatrice de « The Same Difference » : « Je voulais faire un film pour les femmes qui n’adhèrent pas forcément aux labels »

ENTRETIEN – La réalisatrice américaine Nneka Onuorah est invitée par la militante Pierrette Pyram et l’association afro LGBTQI Afrique Arc-En-Ciel Paris IDF (AAEC) à présenter son premier documentaire The Same Difference. Le film, indépendant et sorti en 2015, avait interpellé et séduit le public. Nneka Onuorah y fait dialoguer des anonymes et des comédien.ne.s, artistes aperçu.e.s dans Empire, Orange Is The New Black pour parler de discriminations au sein de la communauté, par rapport à leurs choix de vie.
À cette occasion, l’Afro team anime la discussion qui suivra la projection du film et a échangé avec elle pour parler du documentaire, de la France et de ce que c’est que d’être noire et lesbienne sous l’administration Trump.

Comment allez-vous ?

Très bien, je suis ravie de venir à Paris !

Si l’on vous dit que votre film nous a fait penser à The Aggressives, qu’en pensez-vous ?

The Aggressives a bien inspiré mon film. Regarder ce film m’a permis d’avoir un aperçu sur les lesbiennes se présentant de façon masculine mais je voulais faire un film pour les femmes qui n’adhèrent pas forcément aux labels et au rôle social lié au genre. Je voulais créer un espace pour les personnes qui ne se reconnaissent peut-être pas dans ce statu quo.

Comment avez-vous préparé ce documentaire ? Combien de temps cela vous a-t-il pris ? Qu’est-ce qui a été le plus difficile ?

Cela m’a pris un an et demi. À l’époque, j’étais productrice chez BET. J’ai donc géré à la fois mon travail pour une grande chaîne de télévision, mon documentaire et ma mère atteinte d’un cancer. J’ai mis toutes mes économies dans ce film ; c’était la chose la plus importante pour moi. Je pense que c’est la levée de fonds qui a été le plus difficile, comme je ne connais pas de personnes riches, tout a du venir de moi.

Comment ont réagi les intervenantes de votre film la première fois qu’elles l’ont vu ?

Elles étaient contentes de constater qu’elles avaient pris en maturité avec le temps ; pas mal de points de vue ont évolué depuis la sortie du film. C’est une chose de s’exprimer sans s’entendre parler mais le documentaire a permis à chacune de vraiment pouvoir le faire et d’extérioriser leurs propos, qu’ils soient bons ou mauvais.

Y a-t-il une plus grande discussion au sein de la communauté LGBTQI noire depuis votre film ?

Oui, le film m’a permis d’ouvrir une plus large discussion. On a pu creuser certains points : pourquoi sommes-nous comme nous sommes ? Qu’est-ce qui nous a poussé à nous imposer des règles strictes ? Pourquoi est-ce si répandu au sein de la communauté noire ? Comment cela nous affecte t-il également au niveau physique et mental ?

Le fait que les gens aient une opinion si mauvaise des Noir.e.s confirme juste à quel point ils veulent nous ressembler.

Pensez-vous que l’on puisse comparer la relation qu’a un homme avec la masculinité avec celle que la communauté LGBT peut avoir selon les standards de la société ?

Oui, absolument. La communauté lesbienne utilise pas mal d’éléments de la société hétéronormative, parce qu’à nos yeux, faire partie de la norme est synonyme de liberté ; c’est tout ce qu’il y a de plus normal pour nous.

Que pensez-vous des problèmes de discriminations liés à la communauté LGBT depuis la sortie du film ?

J’ai l’impression que l’on fait des progrès. Je veux continuer à analyser, à grandir et à éduquer avec chacun des films que je réalise.

Vous disiez dans une interview pour le New York Times en 2011 que la religion était importante pour vous. Comment arrivez-vous à trouver un équilibre entre votre foi et votre orientation sexuelle ?

Je suis plutôt spirituelle. La religion pour moi est institutionnalisée. J’ai besoin de me sentir libre avant tout or, les institutions ne nous autorisent pas à être libres. Mais Dieu est amour et l’amour, c’est la liberté. Je me concentre donc sur Dieu plutôt que sur l’être humain.

« Stud », « butch », « femme », »aggressive »… trouvez-vous que ces appellations aient du sens ? Vous identifiez-vous à une d’elles ?

Je ne me donne aucune étiquette, car si je le fais, cela signifie que je dois me conformer à tout ce qui fait cette identité. C’est-à-dire que si un jour j’ai envie de changer, alors je ne serai pas libre de le faire. Comme je l’ai déjà dit, la liberté est essentielle pour moi.

Comment est-ce qu’être noire et lesbienne après l’élection de Donald Trump ?

Cela rend plus forte. Notre génération voit désormais la vérité sur ce que ce sont les États-Unis et cela nous permet de progresser et de lutter. Le fait que les gens aient une opinion si mauvaise des Noir.e.s confirme juste à quel point ils veulent me ressembler. Je suis noire, je suis lesbienne et je suis une femme ; il n’y a donc personne de mieux préparée que moi pour se battre.

Savez-vous comment se porte la communauté LGBT afrofrançaise ?

Je ne sais pas trop mais je suis impatiente de le découvrir.

Pour participer à la projection-débat le samedi 3 juin à 17h, réservez vos places avant le 30 mai ici (attention, elles sont limitées !)

Pour plus d’infos sur le déroulé de la soirée, rendez-vous ici

Pour suivre l’actualité du film : rendez-vous sur Facebook

(Photo de Joe Swift)

#mediasfrotalk : Blog vs média ?, financement et plagiat… Tout ce qui s’est dit le 22 avril ou presque est là ;)

Negronews, Cité Black, Blackbeautybag, Les Docs Afros… Les fondat.eur.ice.s et rédact.eur.ice.s en chef de ces sites internet, blogs ou magazine ont accepté notre invitation à débattre sur la question des médias afro le samedi 22 avril, veille du premier tour de la présidentielle en France. Une question tellement riche et complexe qu’il aurait fallu au moins 24h pour aborder la plupart des enjeux.

Depuis longtemps, nous voulions réunir différents act.eur.ice.s du secteur pour initier une discussion sur cette « niche » qu’est le média afro. Depuis le lancement de L’Afro, fin octobre 2015, à vrai dire. Car en tant que journalistes, la réflexion sur le rôle et le fonctionnement des médias est perpétuel. Et avant même de se poser la question du média afro en tant que tel, encore faut-il définir ce qu’est un média tout court, qu’on appelle également « 4ème pouvoir ». Ce que l’ensemble des intervenant.e.s s’accordent à dire, peu importe la ligne éditoriale de leur média,  c’est qu’iels ont lancé leur plate-forme d’information parce qu’il ressentait un manque dans les médias mainstream. Mais pour autant, les médias afro font-ils la différence ?

Cette discussion s’est faite en 3 temps.

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De gauche à droite, Sarah Kouaka (rédactrice en chef chez NOFI) et Hortense Assaga (fondatrice de Cité Black et journaliste chez Africa 24)

Les médias afro ont une histoire. Certains, à l’instar du magazine Amina, existe depuis plus de 40 ans, d’autres ont suivi, existent toujours aujourd’hui, ont disparu, sont revenus : Grioo, Afrobiz, Chocolate…, la liste est longue. Pour ouvrir cette soirée, nous avons donné la parole à une des femmes qui a contribué à écrire cette histoire, Hortense Assaga, journaliste officiant aujourd’hui sur la chaîne de télévision Africa 24. Elle a retracé une partie de son expérience de fondatrice et rédactrice de Cité Black tenu pendant 8 ans depuis 2000, la construction du magazine qu’elle a bataillé à faire rentrer puis rester dans les kiosques, selon ses conditions. (on l’avait d’ailleurs interviewée à ce sujet en 2015 dans notre dossier « Femmes noires dans l’audiovisuel »).

À ses côtés, Sarah Kouaka, rédactrice en chef de NoFi; elle a évoqué notamment la problématique du modèle économique. 

À l’origine une marque de Tshirts Noir & Fier, NoFi est devenu une marque tout court à 360°, constituée d’un média, d’une association et d’une agence de communication destinée à aider des entreprises, -pas nécessairement afro-, à cibler un public afrodescendant pour qu’elles puissent leur vendre leurs produits.

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De gauche à droite, Adiaratou Diarrassouba (co-fondatrice de L’Afro) et Sarah Kouaka

On retiendra ici la complexité de faire vivre financièrement parlant et ce, de manière durable, les médias en général ; cette question n’épargne pas les médias mainstream, eux-mêmes bien souvent obligés de faire appel à des investisseurs ou de se faire racheter par de riches banquiers ou entrepreneurs pour subsister.

L’impact de ces médias afro dans la société, c’était l’objet du second temps de la soirée. On est notamment revenu sur la polémique du magazine Elle et son article de 2012 sur la « blackgeoisie », qui aurait découvert le style grâce à Michelle Obama, soulignant qu’avant elle, les Noir.e.s ne savaient pas s’habiller. À l’époque, l’affaire avait fait un tollé, des afronautes en nombre avaient tenu à faire entendre leur colère sur les réseaux sociaux. Une colère partagée par Danielle Ahanda, fondatrice du webzine Afrosomething et du blog BestofD, et sa sœur Patricia qui ont interpellé la rédaction, puis y sont allées pour discuter face caméra avec deux journalistes. Les coulisses de cette vidéo sont beaucoup moins apaisées que ne le montrent les images, a souligné la protagoniste. De ce coup de griffe, mis en scène par la rédaction du magazine, reste une plus grande place faite aux mannequins non-blanc.he.s, constate Danielle ; un sentiment qui n’était pas partagé par toute la salle.

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De g. à d. : Dolores Bakèla, co-fondatrice de L’Afro, Danielle Ahanda, fondatrice d’Afrosomething, Regis Mutombo Katalayi, fondateur de Negronews et Pierre Désiré Cras, co-fondateur des Docs Afro

Nous avons eu la chance de pouvoir revenir sur cet épisode avec Danielle Ahanda, qui est intervenue aux côtés de Régis Mutombo Katalayi, le rare créateur de Negronews et Pierre Désiré Cras, co-fondateur des Docs Afros. Un plateau particulièrement éclectique : la première est blogueuse, le second, informaticien de formation, le dernier, historien. Aucun n’est journaliste. Pour autant, font-iels fi des règles de déontologie journalistique, essentielle pour les fais.eur.se.s d’information ? Comment le gèrent-t-iels ? Regis Mutombo Katalayi a lancé la page Negronews sur Facebook en 2012, en y relayant exclusivement des articles écrits par d’autres, sans produire de contenu original, dans le but de transmettre des informations qu’il estimait inconnues et indispensables à faire connaître à la « communauté ». En 2015, il affirmait ne relayer plus que 50% d’articles écrits par d’autres médias et 50% de contenu original. La donne est différente pour Pierre Désiré Cras, historien spécialisé dans l’histoire africaine-américaine ; il propose à l’inverse, -avec la co-fondatrice et également historienne Narcy Malanda-, 100% de contenu original sur le site Les Docs Afros, qui a également commencé sous forme de page Facebook. Il explique que sa page a été victime de plagiat de la part d’autres pages ou sites qui ont repris tout simplement en copié-collé du contenu, sans citer la source, ce qui est une règle de base, bien connue des journalistes et des chercheu.r.se.s.

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Danielle Ahanda et Regis Mutomno Katalayi

L’affaire Cais, petit garçon dont les parents soupçonnaient à l’époque qu’il avait été violé par un personnel de l’école, est également évoquée par Danielle Ahanda, suite à un article problématique au niveau de l’éthique liés à son traitement par une rédaction afro. Une manière de dire que même un sujet touchant un membre de ladite communauté peut-être mal traité par un.e membre de ladite communauté travaillant pour un média de ladite communauté, qu’iel n’échappe pas forcément aux travers reprochés aux médias traditionnels, dont le public se méfie de plus en plus. On reproche souvent aux afros – et nous sommes bien placées pour le savoir, l’ayant entendu dans des rédactions mainstream- la question de la distance par rapport au sujet traité. Plus on serait proche du sujet à traiter, moins on serait objectif, l’objectivité étant la qualité la plus souvent mise en avant pour faire un.e bon.ne journaliste. Ce type de raté, évoqué par D. Ahanda, viendrait faire écho à cette affirmation. Vaste champ.

Autre sujet qui a échauffé le public : la question de la solidarité entre médias afro, évoquée par le responsable de Negronews.

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Fatou N’diaye de Blackbeautybag et Mariam Ndour de Djiguene

On a consacré le dernier moment de la soirée aux blogs. Vu comme certains d’entre eux sont suivis, on s’est demandé si on pouvait les considérer comme des médias à part entière. Pour l’occasion, Fatou N’Diaye de Blackbeautybag et Mariam Ndour de Djiguene sont venues en discuter. L’une, 40 ans, écrit sur la beauté depuis maintenant 10 ans et le dit haut et fort : son travail est différent du journaliste. L’autre, 25 ans, écrit sur l’Afrique depuis 1 an. Avec Fatou, qui travaille avec différentes grandes marques de luxe dont L’Oréal, on a abordé la question de l’indépendance quand on est lié à des marques. La blogueuse dit pouvoir choisir d’accepter ou de refuser les contrats proposés, que son caractère lui a permis de s’imposer sur la durée, de la rendre visible dans la sphère afro-française ; ses recommandations auraient même permis à d’autres femmes noires d’être embauchées par de grands groupes. Connue pour son franc-parler, elle a tenu à rappeler combien les fantasmes entourant le fait d’être blogueuse étaient importants. Elle a également fustigé la notion d’influenceur.se, arguant que tout le monde décrétait en être un.e et a évoqué, entre autres, l’achat de followers, décrédibilisant les personnes s’y prêtant auprès de grosses entreprises au fait de ce type de pratiques.

Pour Mariam Ndour, le blog Djiguene est un lieu de relais d’informations sur des initiatives autour de l’Afrique pour valoriser et donner une autre vision du continent. Parlant du printemps africain, qui fleurit dans bon nombre d’institutions parisiennes, Mariam a parlé de son travail, amorcé depuis quelques années vs l’intérêt récent pour le continent et le choc entre les deux. Dans les deux cas, la relation au public est différente. Ce qui conclut la soirée et ouvre le sujet : finalement, à qui ces médias s’adressent-ils ?

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Nous ne sommes pas sûres qu’il était possible de répondre à cette vaste question en trois heures. Les intervenant.e.s , venu.e.s de différents horizons, avaient beaucoup de choses à dire, et qui n’allaient pas forcément dans le sens du vent. Le fonctionnement des médias afro a pu cependant être abordé, dont les entités administratives même posent question ; avant même de pouvoir répondre à cette question, il était important de présenter l’écosystème dans lequel naissent et se développent ces médias.

Nous nous réservons la possibilité de revenir sur tout ce qui s’est dit et d’aller plus loin, une prochaine fois, avec vous, on l’espère 😉