Interview – Hélène Lam Trong, réalisatrice du clip ‘Asiatiques de France’ : « Ce buzz montre qu’il y avait un besoin »

ENTRETIEN- Le comédien Frédéric Chau, le journaliste Raphal Yem ou, la chanteuse Anggun le chanteur Monsieur Nov font partie des personnalités asiatiques ayant pris part au clip « Asiatiques de France » où iels citent les clichés qu’on leur colle à la peau puis concluent en rappelant qu’iels sont « Français.es » . L’Afro a voulu en savoir plus sur la démarche et a contacté la journaliste chargée de la réalisation de la vidéo  : Hélène Lam Trong.

En combien de temps a été réalisé le projet ?

Tout s’est fait à l’arrache ! Entre le moment où on a décidé du tournage, il s’est passé une dizaine de jours en sachant que je travaille à côté. En tout, il y a trois jours de tournage et un jour de montage et on l’a mis en ligne deux jours après, jeudi dernier.

Je me disais autant que ça se fasse maintenant plutôt que ça se fasse trop tard. J’ai accepté de le faire à condition qu’il n’y ait pas de message politique, car le clip d’origine dont il est inspiré, avec des Asiatiques américains, incitait au vote. Or, je suis journaliste, pas militante et il était hors de question pour moi de porter un discours clivant ou culpabilisant envers celleux qui ne comptent pas voter et considère qu’il y a d’autres moyens d’agir dans la société qu’en se rendant dans un bureau de vote. Mais je pense tout de même que c’était intéressant de la sortir avant les élections. Je pense qu’il y avait un besoin et faire ça, ce n’est pas être militante mais être citoyenne.

Quel est le but du clip ?

C’est de lancer un pavé dans la mare, de déclencher une discussion pas seulement entre Asiatiques mais avec tout le monde. Mais aussi de donner la parole aux Asiatiques de France.

Je trouve que les objectifs d’intégration ne sont pas bien remplis, que ce soit pour les Asiatiques ou pour les autres immigrés ; si on dit qu’un immigré qu’on ne voit pas et qu’on n’entend pas est un modèle d’intégration réussie, c’est qu’il y a un problème.

Je pense que la vidéo a pu être faite aujourd’hui car les immigré.e.s asiatiques issu.e.s de la première ont été accueilli.e.s à bras ouverts donc iels ont pour la plupart le sentiment d’avoir une dette envers la France et même si le pays les a un peu maltraités, iels n’osaient pas râler de peur de passer pour des ingrat.e.s. C’est justement une problématique que les deuxième et troisième générations n’ont plus. Elles sont nées et ont grandi en France et certaines des personnes qui en sont issues ont elles-mêmes des enfants et souhaitent un avenir meilleur pour leurs enfants.

Vous attendiez-vous à un tel succès ?

Pas du tout ! Je savais que ça allait un peu faire parler parce qu’il y a des personnalités dedans,. Mais la plupart ne sont pas super connues ou, en tout cas, pas pour leurs origines asiatiques. Donc je n’étais pas certaine que ça allait prendre mais ça veut dire qu’il y a un vrai sujet mais si j’avais su que ça prendrait autant d’ampleur, j’aurais un peu plus soigné mon approche.

C’est-à-dire ?

En l’espace de quelques jours, on a eu pas mal de commentaires sur la page Facebook Asiatiques de France, la plupart assez fondés et pertinents. Certaines personnes nous ont fait remarquer qu’en égrenant les métiers des participant.e.s à la fin de la vidéo, ça laissait entendre que les gens se définissaient uniquement à travers leur travail, ce qui est, effectivement, un peu maladroit. Et si les gens ont retenu ce message, ça m’embête un peu. On a aussi reçu des messages de personnes originaires d’Asie centrale ou d’Inde nous disant qu’elles sont aussi Asiatiques et auraient pu être incluse dans le projet, ce qui est vrai. Il faut dire que j’ai réalisé le clip suite à une rencontre avec des gens originaires d’Asie de l’est et du sud-est, on a notamment évoqué des insultes comme « chinetoques » ou encore du sketch de Gad Elmaleh et Kev Adams, le clip visait des personnes d’Asie de l’est du sud-est, ce qui veut dire des choses de la société d’aujourd’hui et je reconnais même moi qui suis pour qu’on combatte les clichés, je ne suis pas absoute de certains ; je n’associe pas les Indiens, les Mongoliens à des Asiatiques autant que des Chinois ou des Vietnamiens. Globalement, les retours sont très bons mais j’entends aussi les critiques qui me font réfléchir.

Est-ce que vous vous intéressiez à cette question auparavant ?

Oui, depuis le début de mes études il y a 15 ans, j’ai travaillé dessus. Quand j’étais à Sciences Po, avec le sociologue Patrick Champagne comme directeur de recherche, j’ai rédigé un premier mémoire de sociologie sur l’intégration en France des Vietnamien.ne.s en particulier et des Asiatique.s de façon générale. Je me suis appuyée sur le travail d’un sociologue algérien qui s’appelle Abdelmalek Sayad qui avait écrit La double absence où il expliquait comment les Français d’origine algérienne ne trouvaient leur place ni en France ni dans leur pays d’origine ce qui expliquait les soucis d’intégration en général. Lors de mes études de journalisme au CELSA, j’ai travaillé sur la façon dont la couverture médiatique et la mobilisation politique et sociale pour secourir en mer les « boat people », les centaines de milliers de réfugié.e.s cambodgien.ne.s, laotien.ne.s mais surtout vietnamien.ne.s, a fait qu’on a porté a priori un regard bienveillant sur eux, contrairement à d’autres communautés. Il n’y a plus une telle mobilisation pour les réfugiés aujourd’hui, parce que la situation ici n’est pas la même, les gens considèrent qu’ils ont tellement de problèmes qu’ils ne peuvent pas accueillir les autres. Je pense en tout cas que le regard qu’on porte sur la genèse de l’immigration a beaucoup d’influence sur la qualité de l’intégration future.

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En tant que journaliste, de quel genre de sujets traitez-vous ?

Je suis reporter généraliste depuis 11 ans mais je m’intéresse beaucoup aux questions d’identité et de métissage, étant moi-même franco-vietnamienne. Un de mes premiers films portait sur les enfants de mères vietnamiennes et de G.I afro-américains durant la guerre du Vietnam. Ce sont des questions qui, à mon sens, n’intéressent malheureusement pas encore beaucoup les chaînes. Avec le climat actuel, elles sont frileuses et ont peur qu’on mette en avant du communautarisme. D’ailleurs, j’ai vu des commentaires un peu haineux sur Facebook suite à la sortie du clip, où on nous reprochait d’être tombé.e.s dans le piège du communautarisme, ce qui veut dire en gros, « vous étiez discrets, on vous aimait bien et maintenant vous faites comme les Noir.e.s et les Arabes ». Ou d’autres personnes, un peu plus éduqué.e.s, se demandaient si emprunter cette voie-là était la meilleure façon de faire entendre notre message.

La page Facebook Asiatiques de France va-t-elle continuer à vivre ?

Peut-être mais ce n’est pas moi qui la gérera. Les cinq copains d’enfance que j’ai rencontré et avec qui j’ai pensé le projet , My-Anh, Kim Lys, Kim Anh, Jacques et David, y tiennent en tout cas.

(Crédits photo : Instagram @helenelamtrong)

TRIBUNE – « Racism or Just French ? », quand une américaine d’origine coréenne s’interroge sur le racisme en France

Auteure et fondatrice du blog Les Lolos, où elle parle de ses découvertes parisiennes, de sa maternité, et du fait d’être une femme en général, Maggie Kim-Bunuel vit à Paris depuis 9 ans, après avoir quitté New-York par amour. Américaine d’origine coréenne âgée d’une quarantaine d’années, elle est mère de deux enfants, ce qui l’a poussé à adresser les problématiques liées au racisme à travers une série d’articles dont le premier publié sur son blog.

Dans le premier épisode de la série « Racism or Just French? », Maggie Kim-Bunuel s’est intéressée au monde la publicité à travers une campagne lancée par Monoprix, confondant différentes cultures asiatiques, faisant de l’Asie non plus un continent mais un pays. Elle y explique l’impact que ce secteur peut avoir au quotidien sur le racisme ordinaire en perpétuant des clichés.

L’article « Racism or Just French ? Monoprix » a été initialement publié en anglais sur le blog Les Lolos, à retrouver en version originale ici.

Est-ce du racisme ou est-ce juste français ? Le cas Monoprix

En tant que femme américaine de couleur, je remarque de diverses façons que ce pays est à la traîne au niveau de la conscience du racisme et de son caractère sensible. Par exemple, mon fils a appris à l’école maternelle une chanson qui s’intitule « Les petits Chinois« . Voilà ce que donne en gros les paroles : « Les petits Chinois sont comme toi mais bon, ils ne sont pas vraiment comme toi parce qu’ils font des trucs exotiques et bizarres comme rêver de dragons, porter des tongs dans les rues de Hong Kong et ils dessinent leur langue au lieu de l’écrire ». (N.B : j’ai pris quelques libertés artistiques avec les paroles).

Alors que cette chanson semble être un classique français des comptines pour enfants, est-ce que les professeurs la remettent en contexte ? Est-ce qu’ils expliquent aux élèves que les enfants chinois portent désormais des baskets et sont conduits en voiture à l’école (et non plus en vélo), en particulier dans la Chine moderne ? Se rendent-ils compte à quel point cette chanson est stigmatisante ? Si vous dites à un enfant âgé de 4 ans en utilisant un rythme entraînant que ça, c’est la Chine, ne va-t-il pas grandir en croyant que c’est vrai jusqu’à ce qu’on lui explique que ce n’est pas le cas ? Et qui va le lui expliquer ? Je n’ai pas encore décidé si j’allais dire à l’école ce que j’en pense, mais comme j’ai passé deux paragraphes à râler, je devrais probablement le faire.

Ce qui m’amène à notre nouvelle série : est-ce du racisme ou est-ce juste français ?

Pour tenter d’informer, de questionner et d’analyser, je vais faire référence à des choses sur lesquelles je suis tombée en France, qui sont au mieux, de l’ignorance, et au pire, du racisme.  (La paresse et la stupidité se situent quelque part au milieu). Je sais que la plupart des gens n’essaient pas d’être racistes, mais les bonnes intentions n’empêchent pas de faire du mal. Lisez ça à nouveau : les bonnes intentions n’empêchent pas de faire du mal. Bien entendu, ça peut être agaçant de « sans cesse » pointer du doigt des choses comme étant racistes. Pourquoi sommes-nous, les minorités, constamment si sensibles ? Mais vous savez ce qui est pire ? Être « sans cesse » entouré.e.s de personnes qui nous rappellent que nous sommes des citoyen.ne.s de seconde zone à cause de nos origines. Au passage, c’est ce qu’on appelle des micro-agressions.

J’espère que vous verrez cette série de la même manière que moi, c’est-à-dire comme une façon d’entamer un dialogue et d’ouvrir une discussion sur la race et la culture pour améliorer notre société, en particulier quand on éduque des enfants, que l’on soit parents ou pas.

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Monoprix, je vous vois surfer sur la tendance de la beauté asiatique parce que c’était une grande mode il y a deux ans. Mais je suis heureuse de voir mon pays se faire un nom et être respecté par un géant français comme vous. Répandons l’amour pour les produits coréens de soin de la peau.

Mais attendez, je suis un peu perdue. Pratiquement tous les produits ici viennent de Corée- pays qui a été le meilleur dans le secteur cosmétique- pourtant votre titre mentionne « le pays du Soleil-Levant ». Hum, ça, c’est le Japon ; la Corée, c’est le pays du Matin calme. Une recherche rapide vous aurait permis d’avoir cette information. Vous ne pensez pas que le Japon et la Corée, c’est la même chose, si ?

Parce qu’ensuite, vous continuez avec les « kawaii-girls ». « Kawaii » veut dire mignon en japonais. Encore une fois, ce ne sont ni les mêmes pays ni la même population et nous n’y parlons pas la même langue. C’est pourtant simple : le coréen est parlé en Corée et le japonais est parlé au Japon. De plus, la Corée et le Japon ont une relation tendue qui remonte à longtemps alors mieux vaut éviter de les mettre dans le même panier.

Jusqu’ici, les références sont japonaises mais les produits ne le sont pas :

  1. La marque Erborian est une collaboration franco-coréenne bien connue
  2. Des mots coréens apparaissent sur l’emballage des masques en tissu Saem

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  1. C’est juste de la paresse. Vous ne pouvez pas dire qu’un produit Maybelline vient « directement de Corée » parce que ce n’est pas vrai. C’est le cas de la technologie de coussin compact mais la marque Maybelline est américaine pur jus (du moins jusqu’au moment où elle a été rachetée par L’Oréal). L’éditrice que je suis est offensée.
  2. Eh bien, tout ça est bien « mignon ». Nous, les Asiatiques, adorons tout ce qui est kawaii !
  3. Est-ce qu’on peut ARRÊTER avec les références aux geishas ? Je ne rêve pas de ressembler pas à une geisha parce que je n’ai pas envie d’avoir l’air de m’être barbouillée le visage avec de la craie. Pourquoi ne pas dire tout simplement « vous rêvez de ressembler à Marcel Marceau ? » Mais si vous tenez à parler des geishas (un conseil en passant : ne le faites pas), montrez un produit japonais et non pas un coréen.

Même si je mets en majeure partie la bêtise de Monoprix qui consiste à dire « ils se ressemblent tous » sur le compte de l’ignorance et de la paresse en ce qui concerne l’équipe de rédaction et  marketing, je n’apprécie pas le fait de confondre les cultures japonaise et coréenne. C’est tellement normal pour eux qu’ils n’ont même pas pris la peine de faire une recherche sur Google au sujet du pays sur lequel ils écrivaient. (J’ai cherché la date à laquelle L’Oréal a acquis Maybelline-parce que c’est ce que font les rédacteur.ices!- et ça remonte à 1996.) C’est ce genre de négligence au quotidien qui font que des gens vont me dire « Konichiwa » dans la rue, pensant que ça fait d’eux des ambassadeurs culturels alors qu’ils sont en fait stupides et offensants. Si vous vendez des produis coréens, ne faites pas référence à la culture japonaise. Ne perpétuez pas l’idée selon laquelle l’Asie est un pays. On ne parle pas de paella française, si ?

Pour finir, faites des vérifications au préalable. On est en 2017, internet est un outil incroyable pour accéder au savoir, si on choisit de l’utiliser de cette manière.

INTERVIEW – Franck Gbaguidi, co-fondateur de SciencesCurls : « Les cheveux texturés permettent d’aborder de vrais problèmes de société » 

ENTRETIEN – Le cheveu comme enjeu sociétal, politique ou militant : c’est ce qu’ont décidé de mettre en avant quatre étudiant.e.s de l’école Sciences Po Paris depuis septembre 2016 en créant SciencesCurls. Parmi les fondateur.ices, un homme : Franck Gbaguidi, 23 ans, responsable du pôle conférence de l’association. L’Afro a souhaité avoir son point de vue sur cette question, presque exclusivement abordée que par des femmes.
Il n’apparaît sur aucune photo présentant les membres de l’association SciencesCurls. Pourtant, il en est l’un des instigateurs. La raison ? « Mettre en avant la parole des femmes. » Franck Gbaguidi espère que son implication au sein de la structure pourra permettre de fédérer davantage d’hommes à la cause pour questionner et célébrer les cheveux crépus, bouclés et frisés.
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Franck Gbaguidi, co-fondateur de SciencesCurls

Quand est né SciencesCurls ?

Avec trois de mes meilleures amies, on parle constamment de la question noire en France et notamment de cheveux. On s’est rendu compte qu’il y avait beaucoup plus de personnes de couleur à Sciences Po maintenant par rapport à 2011, l’année où on y est entré. À l’époque, on n’était pas nombreux du tout, on se connaissait généralement et les coiffures que l’on voyait le plus souvent, c’était des tissages et des perruques. Aujourd’hui, beaucoup plus de personnes à l’école assument leurs cheveux naturels et jouent avec. Au détour d’une conversation dans le hall de Sciences Po, on s’est dit pourquoi pas monter une association pour aborder ces questions. L’association SciencesCurls est finalement née en septembre 2016.

Quel est le concept de l’association ?

L’idée est la suivante : comment, à partir du cheveu on peut soulever tout un tas de discriminations en ayant une approche différente, comment les combattre ou du moins les questionner, comment se sentir bien dans sa peau et en être fier.e. pour les célébrer en étant « unapologetic », c’est-à-dire sans s’en excuser.

On a choisi de mettre l’accent sur le visuel histoire de créer un peu de mystère et susciter des interrogations sans du tout tenter de « surpolitiser » notre discours. Par cette porte d’entrée qui peut paraître anodine pour certains, il y a de vrais problèmes de société que l’on soulève.

Qui a fondé l’association ?

Nous sommes 4 membres fondateurs et chacun apporte une forme de diversité à SciencesCurls. Réjane, la présidente, est martiniquaise, Kémi, la vice-présidente, est d’origine ivoirienne et nigériane, Loubna, la community manager est d’origine algérienne et moi qui m’occupe des partenariats avec les autres associations ; je représente le côté masculin. Cette variété permet de riches échanges parce qu’on ne vient pas tous du même milieu, qu’on n’a pas tous les mêmes expériences. L’idée n’est pas d’avoir une vision unique et singulière de la compréhension du cheveux bouclés, crépus, frisés dans la société mais de montrer une grande diversité d’expériences même si on en partage certaines.

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Réjane Pacquit, 21 ans, présidente de SciencesCurls

Combien y a-t-il de membres actifs aujourd’hui ?

Il y en a 21.

Quel est ton rapport au cheveu ?

C’est assez étonnant mais bizarrement avant de me lancer dans SciencesCurls, je regardais les cheveux uniquement d’un point de vue féminin, à travers ma mère et ma petite sœur en particulier. Par exemple, je me souviens d’un été où ma sœur postulait pour être hôtesse d’accueil et qu’elle m’a raconté que pendant l’entretien, on lui avait demandé comment elle comptait faire avec ses cheveux car le job exigeait qu’ils soient lisses et qu’elle porte toujours des tresses. Là, j’ai réalisé que concrètement, les cheveux pouvaient être une barrière à l’embauche. Puis, en réfléchissant davantage à la question, je me suis rendu compte que je ne m’autoriserais pas à porter un afro de 10-20 cm. Pareil pour les locks. Il y a aussi cette idée que chez les hommes aux cheveux texturés, si la coupe n’est pas courte, ou bien contourée, ça ne fait pas sérieux. Ce sont des barrières intrinsèques qu’on a totalement intégré.

Mettrais-tu les femmes et les hommes sur le même plan à ce sujet ?

Non, je trouve que c’est beaucoup plus complexe, perfide et poussé chez les femmes. En soi, il faut d’abord gérer le fait d’être une femme en plus d’être non-blanche ; si on ajoute à cela tout le fantasme et l’imagerie sexuelle autour des cheveux… Cela les poursuit non seulement dans le milieu professionnel mais aussi avec leur entourage. Sur notre page Facebook, on ne compte plus le nombre de messages de filles qui nous écrivent pour nous dire qu’on leur touche les cheveux, qu’on leur fait des réflexions, qu’on se moque d’elles.

Penses-tu qu’il y aura plus d’hommes à l’avenir qui rejoindront l’association ?

Il y en a déjà pas mal qui soutiennent l’association et relaient nos informations. Dans notre série de portraits tous les jeudis où quelqu’un parle de ses cheveux texturés, il y a déjà deux hommes qui ont participé et on en attend d’autres. Je pense que ça va se faire et ça ne m’étonnerait pas qu’il y en ait 2 ou 3 qui nous rejoignent l’année prochaine.

Il est important que la parole des femmes de SciencesCurls soient mise en avant mais avec ma petite présence, j’essaie de faire en sorte que les hommes se sentent concernés.

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Kemi Adekoya, 23 ans, vice-présidente de SciencesCurls

Comment ta famille a réagi quand tu as parlé de ton implication au sein de SciencesCurls ?

Comme la plupart des membres de l’association, mes parents font partie de la première génération d’immigrés en France. Pour ma mère, la priorité c’est que je fasse ce qu’il faut pour réussir, que je sois présentable et si j’ai plus d’un demi-millimètre de cheveux sur la tête, c’est déjà trop. On n’a pas du tout la même approche vis-à-vis des cheveux.

Ce qui est drôle, c’est qu’il s’agit d’un des rares sujets où ma sœur et moi apprenons des choses à nos parents ou du moins, on met la lumière sur des discriminations qu’ils auraient occultées ou pas vues. C’est un espèce de rapport inversé puisqu’en général, c’est plutôt eux qui nous apprennent des choses.

Quand je leur ai dit que j’allais prendre part au lancement d’une association autour des cheveux crépus, bouclés, frisés à Sciences Po et qu’il y avait une procédure de reconnaissance exigeant d’obtenir 120 voix pour avoir le statut d’association ou d’initiative associative, mes parents ne pensaient pas qu’on y arriverait. Maintenant, ils voient que ça marche et surtout que ça fédère. Ils n’étaient pas étonné.e.s de mon engagement associatif car je suis déjà impliqué dans plusieurs associations depuis le début de ma vie universitaire mais concernant SciencesCurls, ils ne devaient pas s’y attendre, je n’ai même pas de cheveux ! Mais je pense qu’on peut être un homme et être féministe, ne pas avoir d’afro et être membre actif de SciencesCurls, ne pas être Chinois et faire partie d’une association chinoise. Je ne crois pas en la segmentation des combats. Évidemment, il faut savoir créer des safe spaces où, s’il le faut, les femmes de SciencesCurls feront des ateliers entre elles, mais il ne faut absolument pas que d’autres personnes intéressées se privent de rejoindre le mouvement.

Des exemples de cas où tu as pu apprendre des choses à tes parents ?

Ma sœur et moi avons eu deux discussions intéressantes avec eux : une il y a quelques années sur leur définition d’une coupe « acceptable, présentable », c’est-à-dire courte pour les garçons et « qui ne va pas dans tous les sens » pour les filles. On leur a expliqué en quoi ils intériorisaient et reproduisaient des discriminations systémiques en tenant ce genre de propos. Plus récemment, on a déconstruit tous leurs préjugés sur les locks. Dans les deux cas, ils ont été très réceptifs et se sont rendus compte du caractère non acceptable de ce type de discours. On relaie aussi fréquemment des exemples de discriminations subies par les étudiants-modèles de la série « Curls of Sciences Po » à découvrir sur la page Facebook de l’association. Ça les aide à mieux comprendre.

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Une partie de l’équipe SciencesCurls

Dans quelles autres associations es-tu impliqué ?

Je suis actuellement responsable partenariat associatif de l’ASPA (Association Sciences Po Afrique) et responsable de la filière énergie membre de AEAP (Association de l’école d’affaires publiques) et j’ai fondé SPIV (Sciences Po Paris IV). Quand j’ai étudié à Vancouver de 2013 à 2016, j’étais notamment représentant étudiant du programme “African studies” à l’University of British Columbia.

Je m’engage dans des thématiques qui ne sont pas forcément liées mais me passionnent toutes et il est important justement de ne pas s’enfermer dans une catégorie et en même temps ne pas s’interdire de prendre part à des combats qui nous touchent. Je me considère comme une personne complexe et je n’ai pas peur de le montrer.

Tu as une vie associative bien remplie !

Oui, car je considère, tout comme ma sœur qui y est aussi, que faire partie d’une école telle que Sciences Po est un privilège. Mais c’est également une plate-forme pour éduquer les autres sur certaines questions. Je me souviendrai toute ma vie de mon voyage en première année à Prague. Pendant le transport, j’enlève mes chaussettes et un de mes camarades, qui est devenu un bon ami, m’interpelle avec insistance « mais Franck, pourquoi tu as la plante des pieds blanche ? ». Il n’avait littéralement jamais vu ça ! Je précise qu’il est dans une grande école, a un bac international, a voyagé … Là, je me suis dit qu’il fallait vraiment faire quelque chose et éduquer ces gens qui peuvent lire tous les bouquins du monde ce qui ne sert à rien s’ils ne savent pas des choses basiques comme celle-là et se retrouvent à m’agresser, car c’est de cette façon que je l’ai vécu, à me poser cette question-avec la connotation bestiale qu’il y a dedans- face à laquelle j’étais confus et n’avais pas su quoi répondre puisque du point de vue biologique, j’ai toujours connu ça. Je me suis demandé comment des personnes qui ont une connaissance limitée de mon corps alors pouvaient comprendre mes problèmes.

Ces personnes seront amenées demain à occuper des postes importants et auront un impact direct sur la vie de mes frères et sœurs et les gens issus des minorités. Et dès le lendemain, je me suis investi au sein de l’ASPA. En repensant à cette épisode, jamais je n’aurais imaginé être cinq ans plus tard un des co-fondateurs d’une association qui parle de cheveux texturés. Je prends mon temps pour tenter d’éduquer car si je ne le fais pas, peut-être que personne ne le fera. Il était hors de question pour moi de rester silencieux et de subir des micro-agressions quotidiennes.

Est-ce que ces personnes que tu dis vouloir éduquer s’intéressent aux activités de SciencesCurls ?

Oui, beaucoup plus qu’on le pense. Notre politique, c’est toucher le plus grand nombre. Évidemment, les personnes aux cheveux texturés se sentent plus concernées et sont les plus nombreuses à venir à nos événements mais notre public est assez varié et c’est une bonne surprise.

Quelle(s) personnalité(s) t’inspire dans cette démarche  ?

Quand on a monté l’association, bizarrement, les étoiles se sont alignées et Solange Knowles a sorti « Don’t Touch my hair »et deux jours après,  on a lancé notre compte Twitter. Solange est l’allégorie de tout ce qu’on essaie de montrer. Son combat n’est pas récent, elle a fait son big chop au moment où ce n’était pas forcément populaire. Je la suis depuis son premier album et j’ai pu voir son évolution. Elle m’inspire énormément par ses paroles, par ses prises de position et par ce qu’elle est, en choisissant d’être elle sans filtre. Il y a aussi Chimamanda Ngozi Adichie qui est notre fer de lance pour ce qu’elle dit, ce qu’elle représente, et surtout, elle arrive à mettre des mots sur des réalités qu’on voit ou qu’on subit et qu’on n’a jamais théorisé, comme le féminisme noir en général.

Quels sont les projets à venir pour SciencesCurls?

La prochaine conférence est prévue le 8 mars sur le thème « Love yourself : et si votre cheveu vous connaissait mieux que vous ? » . Une table-ronde aura lieu le 6 avril en partenariat avec l’ASPA sur les beautés africaines entre création, définition et appropriation. On est actuellement en discussion pour ouvrir une antenne à Sciences Po Reims, pour faire perdurer l’association et que ce ne soit pas le projet d’une seule année.

Un mot de la fin ?

L’école nous a pas mal soutenu dans notre projet et il a été assez facile de mettre l’association sur pied. Je ne sais pas si ça aurait été le cas dans d’autres écoles ou facs françaises, certaines auraient trouvé ça tiré par les cheveux ! À Vancouver, on nous aurait même encouragé à aller plus loin. Et logistiquement parlant, cela aurait été beaucoup plus compliqué il y a 5 ans car il y avait beaucoup moins de personnes concernées, ce qui montre comment les choses ont évolué.

Pour suivre l’actualité de l’association, rendez-vous sur Facebook, Twitter et Instagram

#unjouruneactriceafrofrançaise #40 : Aïssa Maïga

TROMBINOSCOPE – Parce qu’on n’en peut plus d’entendre que les comédien.ne.s noir.e.s en France sont invisibles, qu’on n’en connaît peu, que si, que là… on a décidé d’en présenter un, brièvement, tous les jours. Aujourd’hui : Aïssa Maïga.

Invisibles, les comédien.ne.s afrofrançais.e.s ? Pendant que nous nous demandons si nous sommes capables d’en citer plus de cinq, ces artistes s’affairent sur les plateaux de cinéma, les planches.

Loin de nier la ligne de couleur qui règne au théâtre, au cinéma, à la télévision et malgré des améliorations, nous voulons les mettre en valeur, à la suite d’autres, justement parce qu’il peut être difficile de savoir où et quand illes jouent.

Vous trouverez ici chaque semaine le nom et la photo d’un.e comédien.ne noir.e, sa date de naissance, son premier film, les films marquants dans lesquels ille a joué, son dernier rôle. Aujourd’hui : Aïssa Maïga.

Aïssa Maïga est née en 1975.

Elle apparaît pour la première fois au cinéma dans le long-métrage Saraka Bo de Denis Amar en 1996, avec Richard Bohringer, Yvan Attal et Dani Kouyaté. L’actrice partage l’affiche avec Jérôme Robart dans Jonas et Lila, à demain d’Alain Tanner en 1999. Elle enchaîne les rôles sur grand écran dans Le prof d’Alexandre Jardin avec Yvan Attal, Jean_Hughes Anglade et Hélène de Fougerolles, Marie-Line de Medhi Charef avec Muriel Robin, Fejria Deliba et M’Bembo (2000), No Way d’Owell Brown avec Passi, Lucien Jean-Baptiste et Diouc Koma (2004), Les poupées russes de Cédric Klapisch avec Romain Duris , Audrey Tautou et Cécile de France (2005). En 2006, Aïssa Maïga tient le rôle principal dans Bamako d’Abderrahmane Sissako

Plus récemment, la comédienne était au casting de Prêt à tout de Nicolas Cuche avec Max Boublil (2014) et Bienvenue à Marly-Gomont de Julien Rambaldi avec Max Zinga (2016).

Au théâtre, elle s’est produite en 1997 dans la pièce Bintou de Koffi Kwahulé mise en scène par Gabriel Garran au théâtre international de Langue Française, en 2013 dans Les Grandes personnes de Marie Ndiaye mise en scène par Christophe Perton en 2011 au théâtre de La Colline, en 2015 dans Des gens bien avec Miou-Miou de David Lindsay-Abaire mise en scène par Anne Bourgeois au théâtre Hébertot.

Le petit écran n’est pas en reste, Aïssa Maïga y faisant des apparitions dans des séries comme Caméra Café, Commissaire Moulin, Commissaire Cordier, PJ ou encore Famille d’accueil. Mais aussi dans des téléfilms notamment dans Négro de Karim Akadiri Soumaila (2000), Par accident de Jérôme Foulon avec Michel Boujenah et Jérôme Kircher (2005),  Sexe, gombo et beurre salé de Mahamat-Saleh Haroun avec Diouc Koma (2007), Quand la ville mord de Dominique Cabrera (2009), Toussaint Louverture de Philippe Niang avec Jimmy Jean-Louis (2012), Mortel été de Denis Malleval avec Bruno Solo (2013).

On peut retrouver Aïssa Maïga dans le dernier long de et avec Lucien Jean-Baptiste, Il a déjà tes yeux. Elle interprète le rôle de Doris dans le téléfilm Le rêve français de Christian Faure aux côtés de Firmine Richard, Jocelyne Béroard, Jacques Martial, Yann Gael, Ambroise Michel qui sera diffusé prochainement sur France Télévision.

 (Crédits photo : Agences artistiques)

#unjourunacteurafrofrançais #39 : Ahmed Sylla

TROMBINOSCOPE – Parce qu’on n’en peut plus d’entendre que les comédien.ne.s noir.e.s en France sont invisibles, qu’on n’en connaît peu, que si, que là… on a décidé d’en présenter un, brièvement, tous les jours. Aujourd’hui : Ahmed Sylla.

Invisibles, les comédien.ne.s afrofrançais.e.s ? Pendant que nous nous demandons si nous sommes capables d’en citer plus de cinq, ces artistes s’affairent sur les plateaux de cinéma, les planches.

Loin de nier la ligne de couleur qui règne au théâtre, au cinéma, à la télévision et malgré des améliorations, nous voulons les mettre en valeur, à la suite d’autres, justement parce qu’il peut être difficile de savoir où et quand illes jouent.

Vous trouverez ici chaque semaine le nom et la photo d’un.e comédien.ne noir.e, sa date de naissance, son premier film, les films marquants dans lesquels ille a joué, son dernier rôle. Aujourd’hui : Ahmed Sylla.

Ahmed Sylla est né en 1990.

Le comédien se fait remarquer  à la télévision dans l’émission On ne demande qu’à en rire où il présente des sketchs de 2011 à 2013. Sur petit écran, il apparaît dans des épisodes de la série Alice Nevers, le juge est une femme (entre 2013 et 2015).

En 2012, il présente son premier one-man show, À mes délires suivi trois ans plus tard, de son second spectacle, Ahmed avec un grand a.

Ahmed Sylla fait ses premiers pas au cinéma dans le film Goal of the dead de Thierry Poiraud, aux côtés d’Alban Lenoir,  Charlie Bruneau et Tiphaine Daviot en 2014. Il tient cette année le rôle principal L’Ascension de Ludovic Bernard, inspiré de l’histoire vraie du journaliste Nadir Dendoune qui a gravi l’Everest, relaté dans son livre Un tocard sur le toit du monde. 

Il est actuellement sur le tournage de la comédie Christ-off de Pierre Dudan, avec Philippe Latreau, Élodie Fontan et Bernard Le Coq.

(Crédits photo : Alun[be] photography)