Qui es-tu… Kengné Téguia, du collectif Black(s) to the future ?

RENDEZ-VOUS – Découvrez Kengné Téguia l’un des artistes du collectif Black(s) to the Future, dont le festival aura lieu au Petit Bain les 16 et 17 septembre. Il y présente une vidéo et une performance le dimanche avec l’artiste Eden Tinto Collins.

On suit le festival Black(s) To The Future depuis sa première édition. On aime le côté visionnaire de la créatrice, Mawena Yehouessi, la fondatrice de la plateforme du même nom, son franc-parler -son interview vidéo pour Vice diffusée sur les réseaux en mai dernier en est un parfait exemple-. Elle a remis l’afrofuturisme sur le devant de la scène et contribué à  structurer une scène artistique créative, vive, qui bouscule. Kengné Téguia en fait partie. Il montrera une partie de son travail, qui prend racine dans sa surdité et d’autres éléments importants de sa vie, le 17 septembre 2017 et nous a parlé de lui, de sa quête en tant qu’artiste. Un récit sincère, intense qui nous a ému. Et un rappel aussi, qu’il reste important de se protéger du VIH en utilisant le préservatif. 

*Petite note avant lecture*

Voici ce que Kengné nous a dit en préambule, avant de répondre aux questions que nous lui avons posé par mail. « Je pense qu’il est important que certaines choses soient dites afin que ma démarche artistique puisse être comprise mais surtout faire écho aux personnes qui ont besoin de ce genre de témoignage pour avoir la force d’avancer dans leur vie et de savoir qu’on pense aussi à elles. » Ce qui suit s’inscrit exactement dans cette lignée. Nous sommes touchées qu’il ait livré certaines choses à L’Afro, auxquelles on ne s’attendait pas. On remercie aussi énormément Annie M.T. d’avoir permis en amont la rencontre et la prise en compte de plein  de facteurs qui nous permettent -on l’espère en tout cas- de prendre en charge ce récit, de le manipuler avec le plus d’attention possible et de le publier ici. Bonne lecture !

Comment j’ai intégré « Black(s) To The Future

« La rencontre avec Mawena a eu lieu en deux temps. D’abord dans un cadre pro, par le biais d’Oliver Tida Tida, que je devais accompagner dans le cadre du partenariat de Blacks to the future avec le Before du Quai Branly pour l’exposition « The Color Line ». Cela n’a finalement pas pu se faire pour des raisons de concordances d’emploi de temps. Et la vie a continué.
On s’est véritablement rencontré avec l’aide de Tarek Lakhrissi, qui est comme un frère et fait partie de  Black(s) to the future. Tout comme Eden Tinto Collins, Josèfa Ntjam, Nadir Khanfour, Fallon Mayanja, Elvira Hsisson, Olivia Foulke. On est tou.te.s en train de travailler un projet traitant de la question du « healing » (le soin) et de comment on pourrait créer un « healing center ». À ce moment-là à travers le coup de foudre amical que j’ai pu avoir avec Mawena que ma place au sein de Black(s) to the future a pris sens, aussi pour ce que j’étais et suis encore. Et que l’endroit où je pouvais m’épanouir dans toute mon entité était celui-ci.

Pour découvrir le festival et tous les artistes programmés -dont Kami Awori-> http://blackstothefuture.com/festival/

Qui suis-je ?

Je m’appelle Kengné TEGUIA, je suis artiste et j’ai 30 ans.
J’ai envie de commencer par le commencement, je suis né avec 80% de surdité. Grâce à des appareils auditifs, j’ai pu avoir accès à l’audition avec les 20% restante. Entre temps, j’ai pu acquérir le langage parlé avec un apprentissage tout à la fois ludique et intensif, grâce un environnement stimulant instauré par mes parents et orthophonistes. J’ai suivi un cursus scolaire classique, c’est-à-dire entouré d’entendants ; pour mes parents, il était hors de question que je ne puisse pas avoir les mêmes chances que tout le monde du fait de mon handicap. Je n’ai donc pas évolué avec des sourds et n’ai donc pas appris la LSF (langue des signes françaises). J’ai eu de la chance d’avoir des parents qui étaient particulièrement attentifs/soucieux de mon épanouissement puisque dès mon plus jeune âge, j’ai pu avoir accès au cinéma grâce à Canal +.

À l’époque, c’était l’une des premières chaînes, pour ne pas dire la seule, qui se souciait de sous-titré leurs films français. Ce qui m’a rendu cinéphile ; je nourris depuis une passion particulière pour le cinéma d’auteur français et international. C‘est aussi pour cette raison que la place de la vidéo a une place importante dans ma pratique artistique.
J’ai toujours été attiré par la musique dès mon plus jeune âge, je pense que le fait qu’elle soit prédominante au sein de mon foyer familial y est pour beaucoup mais elle n’a pas été accessible de premier abord. Du fait de mon audition, je décortiquais d’abord ce qui m’apparaissait comme n « bruit » avant de pouvoir considérer ce dernier comme une mélodie. La lecture des paroles de la chanson, le visionnage du clip vidéo m’y aidait … ce qui me rendait très sensible à ce que pouvait proposer un artiste avec son CD et le livret qui l’accompagnait. Ceci explique pourquoi le son a également une place importante dans ma pratique artistique. À travers les reprises de chansons que j’ai pu faire, comme par exemple, celle de Céline Dion « Pour que tu m’aimes encore », cette dernière fait partie de mon enfance et j’ai pu l’entendre grâce à la pochette d’album que mes parents avaient à la maison.

Par le biais de la mémoire collective, j’invite l’auditeur à pouvoir avoir des repères par rapport à ce qu’il connaît pour pouvoir être dans de bonnes disposition pour être réceptif à ce que j’ai à lui dire. C’est par cette manière que j’essaie, je pense, de permettre à l’autre d’être ouvert à cette autre manière de chanter, d’être ouvert à ces autres questionnements que j’essaie de soulever de manière implicite dans mon art, pour être réceptif à une abstraction proposée en somme.

« Je me mets à  nu, car mon travail introspectif a porté ses fruits »

Puis est arrivée l’adolescence où plusieurs enjeux ont pris de l’importance, la question de ma place en tant que sourd -lorsque la perte d’audition est entre 70% et 80%, on parle de surdité sévère, c’est le dernier palier avant la surdité profonde et enfin totale- quand le handicap est invisible et que son entourage est entièrement entendant, de la question d’être homosexuel dans un environnement où c’est un tabou, du fait que mes parents, nés au Cameroun, n’y étaient pas sensibilisés et du manque de représentations. À cette époque, Internet n’était pas aussi rapide et aussi riche que maintenant.

La difficulté a été de savoir ce que je voulais réellement, de me dépasser pour prouver que je pouvais faire autant qu’un entendant, tout en ayant un handicap lourd et ne jamais se reposer aussi bien dans son foyer familial et à l’extérieur ou dire « fuck ». N’ayant pas de modèles pouvant m’aider à m’affirmer et à embrasser mon handicap, j’ai été plutôt dans la première optique. Ce qui a eu pour conséquence de me mener doucement mais sûrement vers la dépression.

À mes 18 ans, alléluia ! j’ai mon bac mais je reçois une autre nouvelle. Suite à une relation un peu, pour ne pas dire très malsaine, après un test, j’apprends que je suis séropositif. Je suis tombé amoureux d’un mec qui avait plus de 10 ans de plus que moi, allergique à la capote, et malgré le fait que j’étais particulièrement rôdé sur les questions du SIDA, j’ai été contaminé. À cette période, ce qui m’a sauvé, je pense, est le fait que j’étais, déjà, dans une logique de résilience, de survie par rapport à mon passif. Surtout, je me suis posé et me suis dit « hum, hum, il va falloir se regarder en face, faire de l’introspection pour pouvoir régler tes soucis, sinon tu es dans la merde !! » J’ai eu de la chance d’avoir une amie qui m’a accompagné et avec qui on s’auto-analysait, en se disant, « on va en chier pendant 10 ans, en ne pensant qu’à nos soucis à régler mais après on avancera pour de bon et putain, on finira par s’aimer doucement nous-mêmes. »

Entre temps, ne sachant pas quoi faire après le bac, j’ai suivi le cursus « facile », qui est l’informatique, puisque mon père est maître de conférence dans ce domaine. Je sentais bien que ça ne me plaisait pas mais je prends sur moi, le temps des études, 3 ans, le temps de mon taf en tant qu’administrateur réseau, 3 ans, aussi. Et à mes 25 ans, du jour au lendemain, je perds totalement mon audition. On me propose donc une oreille bionique. Cette dernière est aussi appelée implant cochléaire, qui est composée de deux parties : une à l’extérieur qui permet de capter le son, qui relie l’autre partie interne, elle-même connectée au nerf auditif. Après une rééducation intensive, j’entends de nouveau et de manière plus précise.

« Black(s) to The Future est une plateforme pour donner de l’amour (…) proposer des alternatives à un futur pessimiste »

De nouveaux sons apparaissent, comme celui d’une feuille qui tomberait par terre. Des choses se débloquent chez moi et je commence petit à petit à créer. Notamment à travers le dessin, plus précisément l’autoportrait, une manière sans doute de continuer ce travail d’introspection. La nécessité d’expression prend le dessus sur le confort matériel, social. C’est une renaissance. Je démissionne, je me prends 6 mois, je fais une rencontre décisive avec Laure Riginale, qui avec son atelier Célavie me donne foi dans mon travail artistique, je touche à la peinture grâce à elle. On prépare les beaux-arts de Nantes et j’obtiens mon concours.

« Avoir des oreilles bioniques dans cette société, en retard sur les questions de la surdité, me fait appartenir au futur ! »

De fil en aiguille, je me tourne vers la vidéo. Dans un premier temps, c’est la question plastique qui m’intéresse en tant que médium tout en ne le dissociant pas du son, bien au contraire. Je suis obsédé par les possibilités de langage que peut proposer ce format, qui fait écho au fait qu’il est plus difficile pour moi d’entendre sans voir. À travers les multiples vidéos d’expérimentation, une « méthode de travail » finit par se dessiner. Je crée une structure en utilisant ma voix, à l’aide d’une pédale de loop. Lorsque je chante, je me cale au rythme en plaçant l’enceinte près d’une partie de mon corps – ventre, dos, mains- afin de ressentir les vibrations sonores. À partir de ce ressenti kinesthésique se développe un langage visuel où je me mets en scène. Ceci me conduira à la prise de vue. Lors du montage, je déconstruis ce langage visuel en ayant recours à l’ouïe et force le dialogue entre les images et le son.

>Lire notre interview de Mawena Yehouessi, la créatrice de Black(s) To The Future<

La vidéo, qui me semble la plus aboutie et représentative de mon travail, est celle qui sera visible au festival Black(s) To the future le samedi 16 et dimanche 17 septembre 2017, sous le nom de « I can’t deal with it », elle traite de la question de l’identité au sens large et questionne la trajectoire qui peut avoir entre le langage, la compréhension et la réception. Sinon « SatisfiedGone », pour laquelle j’ai un profond attachement, qui est visible sur ma page Vimeo. Quant aux autres, elles sont, à mon sens, des vidéos d’expérimentations qui m’ont permis de m’améliorer avec ce médium.

Maintenant, parlons de communauté. J’ai constaté une chose, qui n’a cessé de me revenir comme un boomerang : nous allons tous mal. À travers mes différentes expériences dans chacune de mes communautés -sourde, noire, homo et séropo- j’aimerais porter l’attention sur celle de la communauté gay. Cette année, à 30 ans, l’année qui coïncide avec mon arrivée sur Paris, j’ai pu expérimenter le sexe sous « chems », ce qui signifie sous drogue et qui a pour but de stimuler la libido et d’être performant, c’est une pratique qui est de plus en plus répandue et qui peut avoir des conséquences dramatiques sur le long terme, telles que l’addiction aux drogues dures (coke, GHB, etc) mais aussi la montée en puissance des contaminations du VIH et autres MST. Sans compter les décès par overdoses … Et à côté de cela, il y a peu ou pas d’assistance psychologique par rapport à ce nouveau fléau, pour les personnes esseulées et dépendantes, les associations se trouvent dépassées par manque de moyen. C’est quelque chose dont on parle peu, qui est presque tabou et c’est triste. Il ne s’agit pas de juger mais de faire un appel à ceux qui seraient tombés dedans et de leur dire que je pense à eux et qu’ils ne sont pas seuls, qu’on est ensemble. Ceci est valable pour toutes les autres communautés que je pourrais représenter et dont les personnes qui les composent pourraient se trouver en difficulté et auraient besoin de représentations. Ce sont pour ces raisons que je me mets à nu car mon travail introspectif a porté ses fruits, j’ai pu avancer et j’ai le privilège, la chance d’avoir une famille, des amis qui me sont chers et qui ont été capables de se remettre en question pour comprendre ce qu’il pourrait m’arriver.

Moi, l’afrofuturisme et Black(s) to the future

On en vient à la famille Black(s) to the Future, qui est un collectif et une plateforme, où à travers l’afrofuturisme, j’ai pris conscience que j’avais un lieu où je pouvais partager mes expériences et surtout être dans un espace où nous nous donnerions beaucoup d’amour pour permettre de nous donner des clés afin de trouver ou du moins d’essayer, d’expérimenter afin de trouver des moyens d’être ensemble, de se soigner ensemble afin d’être assez fort.e.s pour pouvoir diffuser de l’amour et ainsi essayer de changer la donne et de proposer une alternative/des alternatives à ce futur, assez pessimiste qui nous est souvent donné à voir et de ce fait de changer la donne par rapport à la question de la communauté, du vivre ensemble.

Me concernant, l’afrofuturisme est un moyen de prendre du recul sur ses affects pour aller vers la création artistique « pure et simple », en évitant le côté victimaire. Par exemple, le fait d’avoir des oreilles bioniques qui ne sont pas intégrées dans cette société, cela ne signifie pas que je suis rejeté mais que cette dernière est en retard. Je fais donc partie du futur et ai beaucoup à vous apprendre !

Pour le festival, Eden Tinto Collins -aka Eden Ô Paradis- et moi, nous allons vous présenter notre projet « La phénoménologie de l’abstraction », il y sera question en quelques mots-clés de rencontre, d’amour, d’homme-machine et bien plus encore. => Dimanche 17 Septembre à 18h30. »

Rendez-vous est pris.

retrouvez toutes les infos sur le festival en allant sur sa page Facebook et celle de l’événement sur le meme réseau social https://www.facebook.com/blackstothefutureonline/

Pour voir les vidéos-performances du travail de Kengné Téguia, vous pouvez aller sur sa chaîne Viméo > https://vimeo.com/user30618527

 

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Dites, Ludo d’ @osonscauser, vous jouiez vraiment au « négro », ado ?

Ludo

Je me permets de vous appeler comme cela car c’est ainsi que vous vous présentez sur votre chaîne Youtube Osons Causer, où vous parlez régulièrement politique. Vous avez une audience large, conquise par vos analyses et le format de vos propos, vos vidéos sont hébergées par Médiapart, les médias vous invitent régulièrement à vous exprimer. Vous savez comme moi que les mots sont importants, surtout dès lors qu’ils tombent dans la sphère publique, qu’ils sont notamment prononcés sur des médias d’état.

Je dois avouer que votre passage dans Jeunesse 2016, l’une des séries de France Culture, ainsi que la retranscription écrite de vos propos, m’a interpellée.

Oui, ça date -août 2016- ; sans doute, le climat politique entourant les élections présidentielles de 2017, entre offre politique plus que décevante, injonctions à aller voter et /ou à faire barrage au FN, sondages et débats à n’en plus finir a fait ressurgir ce podcast où vous parlez de vous. Partagée par plusieurs personnes sur les réseaux sociaux, dont par la blogueuse La Toile d’Alma, qui n’a pas manqué de réagir, ou encore par l’autre co-fondatrice du blog, cette partie de l’interview m’a étonnée par sa teneur et par le fait qu’elle soit passée inaperçue.

J’ai pris le temps de vous écouter évoquer votre enfance à Strasbourg, parler de vos parents.

Et j’ai tiqué. Dès le début.

Pourquoi utilisez-vous des mots et des tournures de phrases hautement racistes et blessantes ?

Vers la 4e minute de l’émission, par exemple, on arrive à ce moment du récit de votre vie, à l’époque du collège, de la pré-adolescence. Et vous dites :  « On jouait au négro ».

Jouer au négro. 2016. Ce n’est pas l’adolescent que vous étiez qui parle, c’est la personne qui a 29 ou 30 ans qui se revoit, avec tendresse, assorti d’un petit rire, évoluer au milieu notamment des personnes qui la fascinent alors : les « Blacks ». Jouer au négro du coup, c’était quoi, pour vous qui étiez « gros et gentil » ? Vouloir ressembler à votre ami noir, connaître le hip-hop de cette époque.

« Keubla », le verlan du mot noir en anglais -ça faisait jeune dans les années 90 peut-être- ou le terme négro, qui divise et blesse chaque fois qu’il est employé, est-il un usage que vous revendiquez encore en 2017 ?

Vous ne remettez à aucun moment en cause ces termes, dans ce qu’on entend des sept minutes d’émission : pourquoi ?

Comprenez-vous que parler de « jouer au négro » comme on endosserait un déguisement, un costume, puisse blesser, choquer, humilier, faire rire pour ne pas pleurer ?

Au début de l’interview, vous dites avoir grandi à côté de quartiers à Strasbourg et expliquez que c’est pour ça que vous ouvrez vos vidéos en disant « wesh wesh les amis ». Ce serait un marqueur culturel commun que vous utilisez pour vous adresser à celleux avec qui vous avez grandi. N’est-ce pas réducteur ? À vous écouter, il faut donc utiliser une locution spéciale, pour faire un clin d’œil à vos amis venant des quartiers.

Pensez-vous vraiment qu’en faisant cela, vous vous adressez à elleux ?

Vous réagissez à l’actualité politique et l’expliquez ; la question des « quartiers »  a clairement été l’une des grandes absentes du débat, mais également de vos vidéos. Pourquoi ?

C’est vraiment à vous que je m’adresse.

Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre comment vous expliquez ce que vous dites dans cette émission, parce que cela me choque, m’attriste, ainsi que mon entourage au sens large. Nous avons le même âge, vécu à proximité des quartiers populaires, et pourtant j’ai le sentiment de vivre dans un autre monde que le vôtre.

J’espère que vous comprendrez l’objet de ma missive et que vous répondrez aux questions qui y sont soulevées : utiliser des termes inappropriés, racistes, quand on se pose en proximité totale avec les personnes qu’on désigne en est une.

Osons en causer, mais vraiment.

Dolores pour L’Afro

(Source photo : France Culture)

Citation

Aulnay-sous-bois : « Quand cesserons-nous d’avoir peur pour nos frères ? »

Suite au contrôle de police qui a pris un tour criminel pour Théo Luhaka à Aulnay-sous-Bois le 2 février dernier, Vanessa, journaliste qui a passé une partie de son adolescence à Aulnay-sous-Bois, nous a adressé ce texte, à chaud, reflet de ce qu’une personne afrodescendante et plus généralement non-blanche, vivant dans ce qu’on appelle les « quartiers » peut ressentir : bon nombre d’émotions, et en tête : la peur que d’autres continuent d’être victimes de violences policières.

Quatre policiers qui s’acharnent sur un homme, jusqu’à lui enfoncer une matraque dans l’anus.  » Ça aurait pu être mon frère ». Voilà ce que j’ai pensé lorsque j’ai appris ce qui aujourd’hui est appelé « l’affaire Théo ». Impossible pour moi, de ne pas avoir son visage en tête. Lui aussi est un jeune noir de 22 ans, habite Aulnay-sous-bois, dans une cité qui est à deux rues de celle des 3000.

L’histoire de ce jeune homme du même âge que lui m’a bouleversé et me bouleverse encore. Je ne peux m’empêcher de penser à Théo, à sa photo qui s’étale dans les journaux, à mon frère et à tous ceux dont le vrai délit – en réalité- serait de ne pas être blanc.

Je pense à tous ces hommes, à mon frère c’est vrai mais je ne sais quoi lui répondre lorsqu’il m’appelle pour me dire qu’à l’heure où il me parle un hélicoptère survole l’immeuble où vit ma mère, je ne sais quoi lui répondre quand il m’affirme que le soir il n’est pas prudent de sortir mais qu’il n’est pas non plus prudent d’ouvrir les fenêtres puisque la veille, des policiers ont braqué leurs lampes sur son visage comme s’ils étaient à la poursuite d’un dangereux criminel, je ne sais quoi lui répondre lorsqu’il m’explique qu’avec ses amis, ils s’envoient des messages de précaution « parce qu’en ce moment, les flics, ils tabassent fort ».

Je reste silencieuse tout comme je reste silencieuse quand je pense à la vie brisée de Théo Luhaka. Silencieuse parce que ma colère n’intègre plus aucun mot. La chanson des violences policières, nous sommes nombreux à en connaître les paroles.

« Faciès, dérapage, bavure, quartier, embrasement, maghrébin, noir, connu des services de police, inconnu des services de police, rendre la justice, justice pour, sursis ».

Comme d’autres, je l’ai entendu lorsque Zyed Benna et Bouna Traoré sont décédés, lorsque Amine Bentounsi est décédé, lorsque Adama Traoré est décédé et le disque ne se raye pas.

Parfois il se fait discret, on l’entend à peine, tant la liste des hommes victimes de ces sadiques en uniforme est longue, mais il finit toujours par revenir, bien décidé à nous survivre tous. Invariablement, c’est toujours la même partition qui se joue. Une partition où « le jeune de cité », (entendez tout homme, oui à 45 ans aussi, habitant dans un quartier populaire, mais pas blanc, je le répète) est une potentielle victime du bras armé de l’État français.

Une victime mais dont le statut est toujours à prendre avec des pincettes. A-t-elle son « badge de respectabilité », celui qu’il lui faut arborer en toutes circonstances ? C’est ce badge qui pourra éventuellement lui donner le statut de gentil noir ou de gentil arabe, « là au mauvais moment, au mauvais endroit ». Parce que les autres, sait-on jamais, méritaient-ils peut-être qu’on nie leur humanité ou qu’on les tue.

Vidéo

VIDEO – #Cesarssowhite ? On en a discuté avec la crème du cinéma français pt.1

DEBAT – La question de la place des Afrodescendant.e.s à tous les postes de l’industrie audiovisuelle et du spectacle vivant se pose en France. On en a parlé avec Shirley Souagnon, Claire Diao, Annabelle Lengronne, JP Zadi. Discussion animée en vue !

Mieux vaut tard que jamais ! En mars 2016, on avait organisé un débat sur la présence des comédien.ne.s noir.e.s en France dans l’industrie et avions convié des artistes et journaliste au parcours signifiant pour en parler.  A l’époque, Claire Diao, journaliste spécialiste des cinémas afro-urbains, continuait Quartiers Lointains. La manifestation itinérante a voyagé depuis de Pantin à l’Île Maurice en passant par les Etats-Unis ! Shirley Souagnon venait de lancer son site de référence Afrocast. Annabelle Lengronne sortait du tournage du film La Fine Equipe, dans les salles le 30 novembre, pour lequel elle est prénommée aux Césars 2017 (!) et JP Zadi commençait à parler de sa série Craignos, présentée en avant-première au cinéma parisien Luminor ce 16 novembre.

A voir, ça parle vrai de tous côtés. 

CINÉMA – Le film « Divines » mérite-t-il bien tous les hommages qu’il reçoit ?

POINT DE VUE – ATTENTION SPOILERS – Lauréate de la Caméra d’Or au festival de Cannes 2016, la réalisatrice Houda Benyamina, également co-fondatrice de l’association 1000 visages qui permet à des jeunes d’avoir accès au monde du cinéma – a laissé éclater sa joie en direct le 21 mai dernier. Cette femme au bagout certain, à la détermination bien affichée et qui se présente volontiers comme une « guerrière » nous a intrigué … et son film aussi.

Divines, c’est l’histoire de Dounia qui grandit dans une famille pauvre et attirée par la fast life, qui croise la route de Rebecca, reine des dealeuses dans sa cité, en compagnie de son inséparable amie Maïmouna – dont on a kiffé la justesse et qui nous a trop fait rire-. Les critiques se sont emballés unanimement pour le film. On l’a vue et il nous a laissé un drôle de goût.

Pure fantaisie ou film engagé ?

Dès le début, on a du mal à se situer. Est-ce qu’il s’agit d’une fiction pure et dure où, dans ce cas toutes les fantaisies sont de fait admises, ou d’un film coup de poing pour dénoncer les problématiques sociales et politiques qui se posent en banlieue ? On peut aussi trancher la poire en deux et dire qu’Houda Benyamina navigue entre les deux. Accepter le tonton travesti, la mère complètement perdue, alcoolo  et nymphomane et que tout ce petit monde vive, puisque c’est le cas, dans un camp de roms. On comprend bien qu’il fallait des obstacles sur le chemin de l’héroïne pour qu’elle ait une rage de liberté la poussant à se battre dans la vie mais la barque ici est carrément chargée ! Et la magie du conte de fées ne fonctionne pas, en tout cas pas sur nous. C’est tout simplement trop.

Du coup, la rencontre avec Djigui, agent de sécurité le jour, danseur la nuit, une caricature de poète en baskets, pseudo-mystérieux, pseudo élément perturbateur de la dure vie de l’héroïne a suffi à nous agacer tout le long du film, car il est dessiné à tellement gros traits que l’impression de déjà-vu nous a pris à chaque fois qu’il est apparu à l’écran. Son binôme Maïmouna, elle, vient d’un autre monde : elle est noire et issue d’une famille musulmane qui ne badine pas avec la religion. Les deux acolytes ont en tout cas la même place dans la société, du fait de leur origine sociale.

Un duo à double tranchant

Si elle est sympathique, sa partner in crime est tout à fait problématique ; elle sert de caution ingrate à son amie qui n’a pas froid aux yeux et fait tourner les têtes. Maïmouna, bien que la voix de la sagesse est une invisible dans le film, l’inverse de la frondeuse Dounia. Alors qu’elle est hyper importante. C’est elle qui apporte le relâchement comique, qui soulage dans les moments les plus tendus du film ou les plus légers. Pour nous la meilleure scène, c’est sa critique hilarante du danseur pouet-pouet au cours de son audition avec un chorégraphe, qu’elle observe des cintres et qu’on a trouvé aussi ridicule qu’elle dans sa fausse posture de rebelle sans cause -parce que oui, on n’a toujours pas compris d’où venait sa rage, à lui-.
Houda Benyamina dit s’être inspirée de Laurel et Hardy sur RFI pour créer leur duo… On n’est pas trop fans de la référence. Malgré tout, la réalisatrice réussit à rendre les deux copines attachantes, qu’elles snappent leurs rides dans leur quartier ou qu’elle les montrent en voyage imaginaire dans un pays lointain, alors qu’elles font le guet pour leur patronne dealeuse.

Divines, un film de banlieue … et sur la banlieue

Ce qui est assez fatigant, c’est que finalement, les ingrédients clichés habituels du « genre » avec de la violence partout sont là, et surtout l’idée principale : la seule façon de se sortir du ghetto est de devenir le parrain / la marraine de la bicrave pour illustrer que les  jeunes banlieusard.e.s rêvent de faire de l’argent, comme bon nombre de capitalistes de ce pays. La seule différence avec les films que l’on voit d’ordinaire ? Enlever les sempiternels héros pleins de testostérone et les remplacer par des personnages qui ont « du clito. »

C’est d’ailleurs la scène qui a contribué à marketer le film.  Mais franchement, est-ce que c’est une vraie scène choc ? La comédienne, Jisca Kalvanda, qu’on a par ailleurs aimé dans d’autres oeuvres, qui prononce le fameux « t’as du clito », phrase qui a fait beaucoup parler depuis Cannes, a un rôle caricatural, de faux tatouages qu’on devine dessinés au marqueur, volés de surcroît à la Nuit du chasseur et à Do The Right Thing, une psychologie binaire vue et revue-« tu frappes, puis tu caresses »-. Fait même pas peur.

Ce premier film a les défauts -confus, décousu, superficiel par endroits- de certaines de ses qualités -plein d’énergie, féminin, ancré dans une réalité sociale-. Et loin de nous l’idée de classer la réal qui, on le sait par ailleurs, met autant d’énergie à permettre à d’autres personnes qui n’ont pas accès aux facilités du monde du cinéma d’écrire et de tourner des films. Mais là, c’est trop : à trop vouloir en montrer, on perd le propos. La scène de fin tragique, en dit beaucoup plus que les 1h45 qu’on vient de vivre, sur l’absurdité des violences policières, leur implacabilité envers les jeunes, les rapports de ces dernier.e.s avec les forces de l’ordre et la façon dont iels sont perçu.e.s par la société.

 Le vrai problème, ce n’est pas tant le film au final que la réception générale qui en a été faite. Plein d’énergie, Divines est indémontable donc. Ce n’est pas étonnant que bon nombre de critiques s’émerveillent. Ils y découvrent une réalité outrée, de purs talents – car oui, les comédiennes du film d’Houda Benyamina sont divines-, une manière de raconter une histoire tambour battant, même si un brin poussive.