TRIBUNE – « Racism or Just French ? », quand une américaine d’origine coréenne s’interroge sur le racisme en France

Auteure et fondatrice du blog Les Lolos, où elle parle de ses découvertes parisiennes, de sa maternité, et du fait d’être une femme en général, Maggie Kim-Bunuel vit à Paris depuis 9 ans, après avoir quitté New-York par amour. Américaine d’origine coréenne âgée d’une quarantaine d’années, elle est mère de deux enfants, ce qui l’a poussé à adresser les problématiques liées au racisme à travers une série d’articles dont le premier publié sur son blog.

Dans le premier épisode de la série « Racism or Just French? », Maggie Kim-Bunuel s’est intéressée au monde la publicité à travers une campagne lancée par Monoprix, confondant différentes cultures asiatiques, faisant de l’Asie non plus un continent mais un pays. Elle y explique l’impact que ce secteur peut avoir au quotidien sur le racisme ordinaire en perpétuant des clichés.

L’article « Racism or Just French ? Monoprix » a été initialement publié en anglais sur le blog Les Lolos, à retrouver en version originale ici.

Est-ce du racisme ou est-ce juste français ? Le cas Monoprix

En tant que femme américaine de couleur, je remarque de diverses façons que ce pays est à la traîne au niveau de la conscience du racisme et de son caractère sensible. Par exemple, mon fils a appris à l’école maternelle une chanson qui s’intitule « Les petits Chinois« . Voilà ce que donne en gros les paroles : « Les petits Chinois sont comme toi mais bon, ils ne sont pas vraiment comme toi parce qu’ils font des trucs exotiques et bizarres comme rêver de dragons, porter des tongs dans les rues de Hong Kong et ils dessinent leur langue au lieu de l’écrire ». (N.B : j’ai pris quelques libertés artistiques avec les paroles).

Alors que cette chanson semble être un classique français des comptines pour enfants, est-ce que les professeurs la remettent en contexte ? Est-ce qu’ils expliquent aux élèves que les enfants chinois portent désormais des baskets et sont conduits en voiture à l’école (et non plus en vélo), en particulier dans la Chine moderne ? Se rendent-ils compte à quel point cette chanson est stigmatisante ? Si vous dites à un enfant âgé de 4 ans en utilisant un rythme entraînant que ça, c’est la Chine, ne va-t-il pas grandir en croyant que c’est vrai jusqu’à ce qu’on lui explique que ce n’est pas le cas ? Et qui va le lui expliquer ? Je n’ai pas encore décidé si j’allais dire à l’école ce que j’en pense, mais comme j’ai passé deux paragraphes à râler, je devrais probablement le faire.

Ce qui m’amène à notre nouvelle série : est-ce du racisme ou est-ce juste français ?

Pour tenter d’informer, de questionner et d’analyser, je vais faire référence à des choses sur lesquelles je suis tombée en France, qui sont au mieux, de l’ignorance, et au pire, du racisme.  (La paresse et la stupidité se situent quelque part au milieu). Je sais que la plupart des gens n’essaient pas d’être racistes, mais les bonnes intentions n’empêchent pas de faire du mal. Lisez ça à nouveau : les bonnes intentions n’empêchent pas de faire du mal. Bien entendu, ça peut être agaçant de « sans cesse » pointer du doigt des choses comme étant racistes. Pourquoi sommes-nous, les minorités, constamment si sensibles ? Mais vous savez ce qui est pire ? Être « sans cesse » entouré.e.s de personnes qui nous rappellent que nous sommes des citoyen.ne.s de seconde zone à cause de nos origines. Au passage, c’est ce qu’on appelle des micro-agressions.

J’espère que vous verrez cette série de la même manière que moi, c’est-à-dire comme une façon d’entamer un dialogue et d’ouvrir une discussion sur la race et la culture pour améliorer notre société, en particulier quand on éduque des enfants, que l’on soit parents ou pas.

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Monoprix, je vous vois surfer sur la tendance de la beauté asiatique parce que c’était une grande mode il y a deux ans. Mais je suis heureuse de voir mon pays se faire un nom et être respecté par un géant français comme vous. Répandons l’amour pour les produits coréens de soin de la peau.

Mais attendez, je suis un peu perdue. Pratiquement tous les produits ici viennent de Corée- pays qui a été le meilleur dans le secteur cosmétique- pourtant votre titre mentionne « le pays du Soleil-Levant ». Hum, ça, c’est le Japon ; la Corée, c’est le pays du Matin calme. Une recherche rapide vous aurait permis d’avoir cette information. Vous ne pensez pas que le Japon et la Corée, c’est la même chose, si ?

Parce qu’ensuite, vous continuez avec les « kawaii-girls ». « Kawaii » veut dire mignon en japonais. Encore une fois, ce ne sont ni les mêmes pays ni la même population et nous n’y parlons pas la même langue. C’est pourtant simple : le coréen est parlé en Corée et le japonais est parlé au Japon. De plus, la Corée et le Japon ont une relation tendue qui remonte à longtemps alors mieux vaut éviter de les mettre dans le même panier.

Jusqu’ici, les références sont japonaises mais les produits ne le sont pas :

  1. La marque Erborian est une collaboration franco-coréenne bien connue
  2. Des mots coréens apparaissent sur l’emballage des masques en tissu Saem

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  1. C’est juste de la paresse. Vous ne pouvez pas dire qu’un produit Maybelline vient « directement de Corée » parce que ce n’est pas vrai. C’est le cas de la technologie de coussin compact mais la marque Maybelline est américaine pur jus (du moins jusqu’au moment où elle a été rachetée par L’Oréal). L’éditrice que je suis est offensée.
  2. Eh bien, tout ça est bien « mignon ». Nous, les Asiatiques, adorons tout ce qui est kawaii !
  3. Est-ce qu’on peut ARRÊTER avec les références aux geishas ? Je ne rêve pas de ressembler pas à une geisha parce que je n’ai pas envie d’avoir l’air de m’être barbouillée le visage avec de la craie. Pourquoi ne pas dire tout simplement « vous rêvez de ressembler à Marcel Marceau ? » Mais si vous tenez à parler des geishas (un conseil en passant : ne le faites pas), montrez un produit japonais et non pas un coréen.

Même si je mets en majeure partie la bêtise de Monoprix qui consiste à dire « ils se ressemblent tous » sur le compte de l’ignorance et de la paresse en ce qui concerne l’équipe de rédaction et  marketing, je n’apprécie pas le fait de confondre les cultures japonaise et coréenne. C’est tellement normal pour eux qu’ils n’ont même pas pris la peine de faire une recherche sur Google au sujet du pays sur lequel ils écrivaient. (J’ai cherché la date à laquelle L’Oréal a acquis Maybelline-parce que c’est ce que font les rédacteur.ices!- et ça remonte à 1996.) C’est ce genre de négligence au quotidien qui font que des gens vont me dire « Konichiwa » dans la rue, pensant que ça fait d’eux des ambassadeurs culturels alors qu’ils sont en fait stupides et offensants. Si vous vendez des produis coréens, ne faites pas référence à la culture japonaise. Ne perpétuez pas l’idée selon laquelle l’Asie est un pays. On ne parle pas de paella française, si ?

Pour finir, faites des vérifications au préalable. On est en 2017, internet est un outil incroyable pour accéder au savoir, si on choisit de l’utiliser de cette manière.

Exclu – Un an après son lancement, la plateforme Afrostream veut mettre en avant la créativité de sa communauté

DIVERTISSEMENT – Afrostream, la plateforme afro où on peut regarder des séries, films et émissions américaines et africaines pour la plupart, fait peau neuve pour fêter sa première année d’existence. Le nouveau site qui se veut plus épuré et encore plus riches et divers en termes de contenu sera présenté au grand public ce jeudi 1er décembre. Marina Wilson, la responsable digitale de la plateforme, et dont on vous avait déjà parlé en tant que dj Cheetah, nous en a révélé les grandes lignes en exclusivité. 

Dans le monde très concurrentiel du streaming de séries et de films, il y a Netflix , le leader mondial en la matière, Iroko TV qui règne en maître au Nigéria et au Ghana et de façon plus général en Afrique anglophone,-une version francophone, Iroko+ a été lancée en partenariat avec Canal + début 2016– et Afrostream, lancé par Tonjé Bakang. Tourné vers la France et le continent africain, la plateforme veut conquérir la diaspora afrofrancophone mais aussi les États-Unis. Le plan pour atteindre son but ? La touche média social. La responsable digitale du site, Marina Wilson nous en dit plus.

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Quel est ton rôle chez Afrostream ?

Je suis responsable digitale- je me charge de la communication de la marque en ligne- et directrice artistique et éditoriale.

Que pourra-t-on trouver sur la nouvelle version du site ?

Il y aura 2 grandes nouveautés : un espace « life » et un espace communauté. Dans l’espace lifestyle, on pourra trouver du contenu éditorial préparé par l’équipe de rédaction mais aussi de contributeurs extérieurs, y compris en matière de vidéos qui devraient faire leur apparition au premier trimestre 2017. Dans la partie communauté, les abonné.e.s – en comptant celleux qui sont uniquement inscrits à notre newsletter, iels sont 150 000- pourront partager de l’audio et de la vidéo. Notre public pourra également soumettre des articles et on fera de la curation pour sélectionner les contenus que l’on juge intéressants à publier dans la partie lifestyle. Mais l’important est que l’on crée un espace d’interaction afin de fidéliser les personnes qui nous suivent sans avoir de comptes et d’en fidéliser d’autres. C’est ce que l’on a surnommé « le média social de la créativité afro. »

Le catalogue actuel comprend des webséries britanniques comme Brothers with no game que disponible sur Youtube ou américaines comme Sexless que l’on retrouve sur la webchaîne Black&Sexy TV. Quel est l’intérêt de les ajouter sur Afrostream ?

Le but est de rassembler l’ensemble de contenus que l’on peut trouver sur différents sites sur une seule et unique plateforme en les traduisant en Français. On en aura d’autres cette année comme la webdocumentaire Strolling de Cecile Emeke. On aura aussi de nouvelles séries TV avec l’arrivée de la série comique Black-ish produit par Disney dès le 1er décembre.

Quels sont les objectifs à atteindre sur du moyen/long terme ?

Devenir la référence du point de vue africain et caribéen et ne pas donner uniquement une vision occidentale. On essaie de le faire en élargissant nos contenus -déjà 1 000 heures de visionnage sur le site- et en nous déployant – on est déjà disponible dans 28 pays dont 24 africains comme le Sénégal et la Côte d’Ivoire – parmi lesquels on recense le plus grand nombre d’abonnés avec la France- où l’on espère développer des projets au niveau local. On prévoit également de se mettre à l’événementiel, la meilleure façon d’aller à la rencontre de notre public, où qu’il soit.

 

SÉRIE – Pourquoi c’est important de regarder « Insecure » d’Issa Rae (quand on a OCS)

TÉLÉ – L’Afro a pu voir les premiers épisodes en exclusivité d’Insecure, la nouvelle série créée et interprétée par Issa Rae diffusée dimanche 9 octobre sur HBO (Girls…)   et lundi 10 octobre sur OCS. Ce projet a une histoire, débutée sur Youtube en 2011. On vous la raconte.

Noire et nerd, c’est le parfait point de départ qu’a choisi Issa Rae, une comédienne américaine pour écrire et jouer dans The Misadventures of  Awkward Black Girl, sa série diffusée sur Youtube en 2011. Vingt millions de vues plus tard, le projet a atterri sur HBO et s’appelle Insecure. Même si on n’y aime pas tout, on vous dit pourquoi on a apprécié regarder les premiers épisodes.

The Misadventures of  Awkward Black Girl, c’était l’histoire de J., que joue Issa Rae, qui a également écrit le scenario. « Je suis maladroite et je suis noire. Quelqu’un m’a dit un jour que c’était les deux pires choses que l’on puisse être », dit l’héroïne dès le début du premier épisode. On suit J. dans sa vie d’Afro-américaine moyenne. J. qui se fait larguer par son mec, qui se rase le crâne à la suite de cela, -qui « big chop » comme on dit chez les « nappys »- J. dans son boulot de téléprospectrice pour une entreprise qui vend le nécessaire pour se nettoyer le colon, J. avec ses collègues tous plus ridicules et/ou détestables les un.e.s que les autres.

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Coucou la bonne ambiance

Il y a celui qui parle tellement bas qu’il est inaudible, l’emmerdeuse de première et la cheffe, cerise sur le gâteau, une sorte de Rachel Dolezal, incarnant à merveille le cliché de l’amoureuse de la culture africaine-américaine, n’hésitant pas à arborer d’horribles tresses et à ponctuer ses conversations avec J. de « girlfriend » et autres « sister ».

Coucou les nattes couchées qui marquent mal
Coucou les nattes couchées qui marquent mal

Et la meilleure défense de l’héroïne pour tenir dans cet environnement, c’est l’agressivité passive à coup de rap énervé mais totalement awkward.

Insecure : du droit d’être noire et nerd

Issa Rae a débuté le projet alors qu’elle n’était pas encore diplômée, avec de petits moyens : une équipe de 12 personnes, dont sa meilleure amie – à qui elle apprend à tenir une caméra- et son petit frère – enimaL, rappeur et producteur de la majeure partie de la musique de la websérie. Très vite, l’awkward black girl devient un phénomène sur la toile : la seconde saison est hébergée sur la chaîne Youtube de Pharrell Williams, iamOther et l’ensemble des épisodes des deux saisons totalisent plus de 20 millions de vues à ce jour.

Quand on ne se sent pas représenté.e, on s’en charge soi-même.  C’est ce qu’a fait Issa Rae ; écrire, jouer et réaliser The misadventures of awkward black girl, c’est l’opportunité de se retrouver dans un personnage féminin noir autre que la noire énervée ou la croqueuse d’hommes pour ne citer qu’eux.
Le personnage de J. a diverses facettes, à l’image d’Issa Rae qui avoue « être coupable d’aimer les téléréalités », adorer les délires « ratchet », être fan de Seinfeld et de Donald Glover, qui a contribué à remettre au goût du jour l’image du noir nerd à la télévision par exemple dans le sitcom Community et que l’on connaît aussi comme rappeur sous le nom de Childish Gambino. Ce dernier apparaît d’ailleurs dans l’un des épisodes de la websérie.  J. n’est pas particulièrement sexy, elle n’est pas sous ou surdiplômée mais c’est une « average girl » cherchant l’amour, voulant se faire une place dans la société, s’épanouir professionnellement. Enfin, un personnage normal et marrant qui lui ressemble … et auquel on peut aussi s’identifier  !

Changements locaux pour la version HBO

HBO comprend qu’il y a du potentiel en 2014.

Ce contrat avec la chaîne américaine, c’est un tour de force quand on sait à quel point il est difficile de vendre un concept à une chaîne de télévision. Elle avait notamment été approchée par Shonda Rhimes en 2013 pour réaliser le pilote d’une des Issa Rae productions,  I hate L.A. dudes qui n’a finalement jamais abouti. Mais pour que The Misadventures of awkward black girl, rebaptisé sur le petit écran Insecure voit le jour, il aura fallu près de deux ans de travail, comprenant de nombreuses phases de réécriture.

Dans Insecure, Issa, qui porte son propre nom, est en couple depuis plusieurs années avec un homme qui a du mal à monter sa propre entreprise. Alors qu’elle s’ennuie, elle reprend contact avec son « what if guy », soit celui avec qui il ne s’est jamais vraiment rien passé et qui lui fait se demander ce que serait sa vie si elle s’était mise avec lui.

Dans une interview donnée à CNN, Issa Rae affirme que le rôle qu’elle campe est celui de celle qu’elle serait si elle ne savait pas ce qu’elle voulait faire. Elle a également insisté sur le fait que ce récit n’a aucunement la prétention de représenter la femme noire par excellence mais qu’il s’agit d’une expérience spécifique. Encore une fois, elle démontre la nécessité d’une variété dans les narrations, les façons de les écrire et de les montrer. Les contraintes du format TV -format d’environ 30 min, rythme, le casting vendeur- ont entraîné des changements dans l’oeuvre originale web.

Du renouveau à la télévision américaine ?

Issa Rae a lancé son projet « Color Creative » en 2013, une plateforme visant à « augmenter les chances des auteurs de télé femmes et issus de minorités, de montrer et de vendre leur travail, à la fois au sein et en dehors du circuit classique des studios (…) en formant les futures créateurs et auteurs-producteurs qui aideront à changer le paysage télévisuel. » Si on peut saluer l’initiative, tout n’est pas parfait. La plupart de ses collaborat.eur.ices sont des personnes déjà plus ou moins installées dans le monde de la télévision si hollywoodien, à l’instar de Larry Wilmore qui officie dans le « Daily Show » de Jon Stewart et de Natasha Rothwell qui écrit pour le « Saturday Night Live » et joue dans la série Netflix The Characters.

Côté réalisation, on retrouve Melina Matsoukas qui a  réalisé des clips pour Rihanna (« We found love »-pour lequel elle a gagné un Grammy-, « You da one »), Solange (« Losing You »), Beyoncé (« Pretty Hurts », « Diva », « Formation »), Kevin Bray qui a également fait dans les music videos pour Brandy (« Have you ever, Almost doesn’t count) ou encore Whitney Houston (« Your love is my love ») et désormais dans la série TV avec Suits, sans oublier Cecile Emeke et avec Raphael Saadiq et Solange pour une direction musicale au top. Des personnalités pas tout à fait mainstream, mais influentes et installées dans leur domaine.

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Issa et sa BFF Molly dans Insecure

C’est peut-être dans le casting que l’effort de mettre en valeur plus de comédien.ne.s non-blanc.he.s sans trop d’exposition se voit le plus, on aperçoit plusieurs comédien.nes de chaînes Youtube que l’on suit comme Rome et Chaz, deux des six colocataires humoristes de « Dormtainment », enimaL et d’autres qui jouaient dans The « F » word, websérie réalisée par Issa Rae sur la vie d’un groupe de rap un peu à la ramasse qui essaie de percer.

Insecure et awkward black girl : pas le même combat

La grosse déception, c’est surtout la disparition du duo original que formaient J. et son amie indienne Cece, interprétée par Sujata Day, au summum de l’awkwardness,  au profit du tandem Issa et Molly. Cette dernière est l’archétype de la femme noire éduquée, au top de sa carrière mais qui galère pour se caser. Un air de déjà vu dans la série Being Mary Jane ou encore le film Think like a man. Le pire : la talentueuse Sujata Day devient un simple personnage secondaire. Dommage.

Reste que la série est drôle, même s’il nous manque un peu d’awkwardness. On est en tout cas contentes de voir que la volonté d’Issa Rae de montrer d’autres femmes noires différentes sur petit écran, a porté ses fruits. Et c’est fort et symbolique, à l’heure où Girls, l’autre série phare de HBO, créée et interprétée par Lena Dunham s’arrête définitivement après six saisons et de nombreuses polémiques autour de la représentation ou plutôt la non-représentation des femmes non blanches.

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On continuera à la suivre, en espérant qu’elle puisse développer encore d’autres récits, toujours proches de la réalité, avec une touche de fantaisie et surtout avec son humour particulier. Et que d’autres puissent apporter leur pièce à l’édifice également, qu’ils débutent sur le net ou pas.

« Black(s) To The Future » fait son premier festival !

INITIATIVE – Mawena  Yehouessi (au centre sur la photo avec un chapeau) a monté la plateforme Black(s) to the future, un site transmedia qui veut proposer un autre regard sur L’Afrique et la création des artistes du continent et de la diaspora. Et en juillet 2016, l’équipe organise son premier festival ! Rencontre.

MISE À JOUR – Du temps a passé depuis cet article ! Moins d’un an après notre rencontre,  alors que l’organisation d’événements étaient déjà dans l’air, l’équipe de Black(s) To The Future organise son  premier festival au Petit Bain, une salle parisienne sur l’eau les 2 et 3 juillet 2016. Au programme : des conférences, des « voyages audio » -gratuits-, des concerts, dj sets (Mo Laudi, Afronautes d’Oberkampf…) -payants-, l’afrofuturisme étant le liant de toute la manifestation. Nous avions rencontré Mawena Yehouessi, l’une des âmes de la plateforme en décembre dernier, qui nous a parlé de la philosophie du projet. 

Mawena’s curriculum

« Je suis née au Bénin, ma mère est bénino-sénégalaise. Jusqu’à mes douze ans, j’y allais tous les deux ans. On a un pied ici, un pied à Cotonou. Mon rapport à l’Afrique est forcément biaisé, fantasmé et je l’assume totalement ;  J’ADORE cette idée même ! Il y a une vraie richesse dans ce que tu peux inventer dans cet espace-là. Ici, en France, je suis vraiment dans le moule. Même si je suis noire, j’ai fait des études franco-françaises. Là-bas, dans mes pays, je suis un peu la petite Française. J’aime ce jeu. Je crois connaître vraiment le Sénégal et le Bénin, et j’ai aussi suffisamment d’espace pour les critiquer, pouvoir les réinventer tout en étant hyper attachée à leurs traditions. »

Sur la volonté de renouveler le discours

« C’est venu d’un manque visuel. Je ne retrouvais pas dans mon environnement quoi que ce soit qui me rappelle l’Afrique que je connais, ou qui m’en propose quelque chose d’inventif. Et puis le discours est toujours le même, à croire qu’hormis le wax, la sape, les Africain.e.s n’ont rien inventé !! Ce n’est pas représentatif et j’avais envie de contribuer à renouveler cela, grâce à l’afrofuturisme. »

L’afrofuturisme

« On a fait l’interview de Mark Dery qui a contribué à définir ce qu’est l’afrofuturisme, -mouvement culturel émancipateur inventé par les Afro-américain.e.s pour résister artistiquement, spirituellement dans un pays où il ne fait pas bon être non-blanc et qui puise, entre autres, dans ses origines africaines pour ce faire ndlr-. Pour ma collaboratrice Steffi, c’est le moteur d’un progrès universel. J’ai expliqué dans un long article -recommandé, ndlr- ce que cela représente pour moi. »

Pourquoi Black(s) To The Future ?

Dans mon parcours, plutôt classique, -prépa philo-, puis gestion de projets culturels, il y a eu plusieurs déclencheurs. Je savais que je voulais bosser dans l’art contemporain.
En master de philo en 2012, je travaillais sur l’art africain contemporain et questionnais cette grande appellation. Ma direction de recherche m’a souhaité bonne chance et m’a averti : « Vous ne devrez compter que sur vous ». Il n’y avait aucune ressource, pas de spécialiste à la Sorbonne, – Paris I-qui se soit intéressé.e à la question, ce que je trouve dommageable. L’esthétique en dehors de l’occident, ça n’existait pas pour eux. Le deuxième déclencheur, ça a été lors d’un séjour en Italie. J’ai passé six mois à Bologne. L’économie italienne est catastrophique, il n’y a pas d’aides, ni de subventions  pour les artistes mais il y a une émulation culturelle dingue ; le côté Do It Yourself m’a frappé. « 

La composition de l’équipe 

« Je me suis mise à penser le projet et j’ai commencé à créer l’identité visuelle. Et j’ai brainstormé avec une amie, Hélène et mon père. Il vit entre l’Afrique et ici, on n’est pas de la même génération. Il n’est pas ‘2.0’ mais mais ça a été hyper intéressant de confronter ces trois points de vue. On se voyait tous les lundis avec Hélène. Je faisais la navette entre Orléans, où vivent mes parents, et Paris et on passait au moins trois heures à chaque fois à parler du projet. Tout s’est fait de manière assez aléatoire et petit à petit. »

L’appel à contribution financière

« Grâce au crowfunding, une version 0 du site est née en septembre 2015. On a tout de suite pensé aux événements, aux conférences, à la marque, au workshop et à la structure transmedia. Steffi Njoh Monny est responsable du contenu éditorial, c’est une partie très importante de ce que nous faisons. « 

Les projets artistiques

« On fait collaborer des plasticiens avec des écrivains, des activistes sur le format des syncretics. On repère ces artistes en cherchant sur Internet. Ils ne sont pas hyper  connus ou n’ont pas de site web de première main, mais je découvre qu’ils font partie d’un réseau solide d’artistes independants.  Yves Murangwa, un plasticien, et Ytasha Womack, une auteure de science-fiction vont ainsi se rencontrer artistiquement. C’est intéressant car ce sont deux mondes différents mais ils sont animés par la même volonté de proposer un regard novateur sur les choses. »

La suite

« A terme, j’aimerai me consacrer à la partie artistique, chercher des artistes qui ont plaisir à ensuite collaborer ensemble. Le projet pour le moment est bénévole, mais on espère développer le studio, pouvoir travailler sur des projets de graphisme à destination des institutionnels pour faire entrer de l’argent. On va refaire un appel à contribution éditoriale. On a par ailleurs déjà rencontré quelques partenaires, intéressés pour des collaborations d’envergure. Des projets sont en cours. Mais pour le moment, chut ! »

Toutes les informations pour le festival Black(s) To The Future avec Mo Laudi, les Afronautes d’Oberkampf, Gato Preto… au Petit Bain ici  

INTERVIEW – Harold Varango, créateur de ‘Persuasif’, websérie qui questionne la morale

Harold VARANGO
Harold Varango par Jocelyn Rolland
ENTRETIEN – Vous êtes peut-être tombé, au détour d’un clic sur le net, sur la websérie Persuasif. Écrite, créée et réalisée par Harold Varango, l’histoire tourne autour de Nathanaël, personnage complexe et insondable, recouvreur de dettes efficace sans avoir recours à la violence. Produite par Arte Creative, la première saison de cette série est le « premier projet abouti » du réalisateur. L’Afro l’a rencontré.

Qu’avez-vous fait avant de devenir réalisateur ?

Tellement de choses ! J’ai d’abord été dj de 1992 jusqu’à la fin des années 90. Je composais aussi des musiques. Mais j’ai décidé d’arrêter car pour que ça marche, il faut connaître du monde, ça dépend de la bonne humeur de gens qui ne sont en plus pas forcément qualifié. En bref, il fallait trop d’intermédiaires ce qu’internet a changé.

J’ai ensuite commencé à bricoler un peu, à me former au montage autour de début 2000 ; j’avais cette idée, pas forcément justifiée, que j’y arriverai plus facilement dans l’image que dans le son.

J’ai fini par devenir régisseur, je m’occupais de la logistique de tournages, partie musclée, vous êtes le monsieur ou la madame à tout faire. L’idée, c’était de voir comment se passait un tournage. Au bout d’un moment, j’ai senti que j’avais fait le tour et pouvait prendre les commandes.

En fait, je voulais faire des films depuis le collège mais je me disais que ce n’était pas sérieux, à cause de la mentalité de mes parents africains qui me disaient qu’il fallait un vrai boulot. Je l’ai tellement bien intégré que je me suis longtemps censuré.

Dans mon esprit, je suis toujours régisseur. Il faudra beaucoup de temps, et plus de productions, pour pouvoir dire que je suis réalisateur avec conviction. C’est très précaire, comme profession …

Comment a débuté l’aventure Persuasif ?

On a tourné deux épisodes d’une première version de la série en 2010, qui étaient fin prêt en 2012. Dès le début, j’ai voulu le faire pour internet, de façon totalement indépendante. Mais il y a des personnes dans l’équipe qui ont proposé d’essayer de démarcher car je ne pouvais payer personne, l’argent servant uniquement à la logistique. Je me suis dit que je devais bien essayer même si je n’étais pas partant puisque ce n’était pas le but à la base. J’ai constaté que le monde de l’audiovisuel français est très fermé. Parmi ceux qu’on a contacté, Arte. Ils ont été intéressé mais le développement a pris du temps.

Pourquoi spécifiquement pour le web?

Je trouve que cette plate-forme permet aux choses d’aller plus vite et d’éviter de passer par des intermédiaires. On peut aussi y faire tout ce qu’on veut. La télévision en général a tendance à émasculer les choses et que ça ne nous intéressait pas. Ce que je voulais faire au départ, c’était de varier la durée des épisodes, pouvoir en faire un de 20 min, un autre 4 min … mais la chaîne a demandé du 6 min, bien que ce ne soit pas respecté à lettre. Internet est censé être un espace de liberté, si on commence à y mettre des dogmes et des formats fixes, on importe les codes de la télé.

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Comment s’est passée la collaboration avec Arte ?

Arte nous a laissé pas mal de liberté. La version finale de la série est différente de la première mais l’équipe d’Arte n’a pas dénaturé l’esprit original. Elle a été mise en ligne le 10 novembre 2015. Et 3 jours plus tard, il y a eu les événements tragiques que l’on sait à Paris et le net ne parlait bien évidemment que de ça. Donc ça a bien gâché le décollage de la série qui est un peu tombée à la trappe. On a fait nos petites vues mais il a fallu pas mal les soutenir.

Comment vous est venue l’idée du scénario ?

Je voulais raconter une histoire mais avec une continuité d’où le thème du recouvrement de dettes – qui est le fil conducteur – et le choix format série. La presse dit souvent qu’il s’agit d’un polar. Il y a effectivement une structure policière mais je ne l’ai pas écrite en me disant ça. Et d’ailleurs, un polar en dit souvent plus qu’il n’y paraît. Le cœur de la série, c’est le côté sentimental et une vraie réflexion sur la morale : qu’est-ce que c’est que la morale ? Est-ce que la morale de l’un est celle de l’autre ? Comment on se construit sa morale ? À quoi peut-elle résister ? Où est la frontière entre la morale et le légal ?

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Comment avez-vous choisi Blaise Ba pour interpréter Nathanaël, le personnage principal ?

Blaise, je le connais depuis presque 20 ans. On avait déjà fait un petit film en 2003 mais personne ne l’a vu, même pas lui , c’était du grand bricolage ! Ce qui est drôle, c’est que le sujet était sensiblement le même que celui de Persuasif et qu’il était déjà au centre du scénario mais je ne m’en étais pas rendu compte au début.

Et pour le reste des comédien.ne.s ?

Je connaissais une bonne partie des comédiens de la première version. Pour la seconde, je les ai tous rappelé, mais tout le monde n’a pas pu ou voulu revenir. On a fait pas mal de casting. Eriq Ebouaney est venu à nous, je n’y croyais pas ! Pareil pour Bass Dhem. Quand le directeur de casting nous a dit qui était venu, j’étais étonné ! Et ça nous confirme que le scénario convainc les gens, parce que si c’est de la merde, ils ne se déplacent pas. Concernant le tournage, qui a duré 20 jours, c’était dur mais fort humainement.

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Blaise Ba et Eriq Ebouaney dans Persuasif

Vous avez gagné le prix de la web série étrangère au Canada au festival de Vancouver. Est-ce que ça vous a permis d’avoir plus de visibilité ?

Pour moi, ce prix est lourd de sens : on le gagne au Canada, pays de la websérie devant plus de 50 webséries dont des américaines. Mais ce qui se passe est assez paradoxal. Le TéléObs a sorti récemment un article sur le renouveau des webséries françaises, notre travail n’a pas été évoqué. On est une des deux séries d’Arte Creative, ils parlent de l’autre, mais pas de nous. Dans les retours d’anonymes que nous avons pu avoir, certains disent même qu’ils n’ont jamais vu une production de telle qualité en matière de websérie française. On peut donc faire tout ça et malgré tout être ignoré par la presse. Quand on est un.e journaliste qui s’intéresse à l’audiovisuel, on se doit de regarder ce qu’il se passe sur le web. Car si le vent doit souffler dans le domaine, il soufflera par là. C’est là où les créations prennent le plus de risques, car il y a moins d’enjeux financiers. Et ça me paraît difficile de dire qu’on est spécialiste du domaine et qu’on n’a pas vu la série.

Capture persuasif 4

À quoi est-ce que vous vous attendiez ?

Je m’attendais à ce que les gens regardent. On a fait la série en faisant des choses différentes de ce qu’on a l’habitude de voir. On l’a fait et on est appuyé par une chaîne dont le bon vouloir est rarement mis en cause voire jamais. Je ne pensais pas qu’avec ce bagage, on puisse être ignoré de cette manière-là. Cet aspect là était une mauvaise surprise pour moi et me montre que le monde de l’image fonctionne comme celui de la musique.

Vous regardez des webséries ?

Non, en ce moment parce que je n’ai pas le temps et pendant le tournage de Persuasif, c’est parce que j’avais peur d’être influencé. Mais en matière de séries, j’aimais bien Scrubs et X Files. La seule que j’ai regardé à cette période-là, c’est Mad Men. Je pense qu’elle a influencé mon projet au niveau du rythme même si les deux n’ont rien à voir. Ce que j’aime dedans, c’est le fait qu’il n’y ait pas forcément de réponse dans chaque épisode ; la narration est errante, sophistiquée, brillante. Certains ont plutôt tendance à comparer Persuasif à The Wire.

Le long-métrage, ça vous intéresse ?

Bien sûr. Ce que j’aime, c’est raconter des histoires. Si le format série me permet de le faire, ça me va. Mais ce format n’est pas une fin en soi. J’ai d’ailleurs déjà écrit un long-métrage avant de faire Persuasif car je savais que la route serait longue avant de pouvoir réaliser un premier film. J’ai voulu me servir d’internet en me disant que ce serait plus rapide et finalement il aura fallu 5 ans pour que le projet soit enfin prêt et diffusé. Pour la saison 2 de la série, il n’y a aucune certitude pour le moment mais on aimerait en faire une !

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