Interview – Susana Pilar, artiste cubaine : « quand des aîné.es décèdent, une partie de l’histoire s’en va aussi »

ENTRETIEN – Susana Pilar est une artiste cubaine présente pour la première fois en France et ce dans le cadre de AKAA Fair  au Carreau du Temple jusque dimanche 11 novembre. Elle y expose des photographies issues des archives de sa famille dont elle tente de reconstituer l’histoire, de l’esclavage à nos jours.

Comment décririez-vous votre travail ?

Je dirais qu’il est divers mais que ce que l’on retrouve dans l’ensemble, ce sont les performances. J’utilise différents médias : la photographie, des installations sonores, des vidéos … je les choisis en fonction de ce que je veux dire à un instant T.
Mon travail traite des violences faites aux femmes, du racisme, de la migration, les limites de l’être humain, de l’histoire ou de l’absence d’histoire pour les afrodescendant.es et la communauté chinoise en rapport avec mon histoire familiale. Car les histoires de ces populations ne sont pas assez racontées.

Vous évoquez « l’absence d’histoire » concernant votre famille. Où allez-vous chercher vos informations à ce sujet ?

Je consulte les archives cubaines. En général quand on trouve des informations historiques concernant les noir.es, ce sont des choses négatives, liées à l’esclavage, souvent venant des documents en relation avec des esclavagistes. Je pose également des questions aux membres de ma famille. Mais des élements restent manquants et j’utilise mon art et mon imagination pour combler ces vides ; il y avait quelque chose, je préfère donc faire une proposition plutôt que de me dire qu’il n’y avait rien à ces endroits-là.

Qu’avez-vous découvert jusqu’ici ?

Dans le cas de mon arrière-arrière-grand-mère du côté de ma mère, elle a élevé six enfants et est décédée très jeune. C’est ensuite mon arrière-arrière-grand-père qui s’est occupé des enfants. Il était argentier. Ma grand-mère maternelle était une mère célibataire qui a élevé 6 enfants et avait un tas de petits boulots pour subvenir à leurs besoins car elle n’avait aucun soutien financier de la part de mon grand-père. Pour résumer, ils se débrouillaient comme iels pouvaient pour permettre aux génerations suivantes de faire des études et avoir des vies meilleures.

Du côté de mon père, on retrouve beaucoup de professeurs car c’était le métier le plus respectable pour un Noir.e à l’époque. Je suis aussi tombée sur des documents au sujet de ma grand-mère paternelle , apparemment, elle étudiait la musique mais personne n’en a jamais parlé. Peut-être qu’un.e Noir.e prenant cette voie était mal vue et qu’on ne l’a pas laissé poursuivre. C’est une théorie, je continue donc mes recherches pour en savoir plus.

Vous disiez plus tôt avoir des origines africaines et chinoises. Pouvez-vous en dire plus à ce sujet ?

Les esclaves de ma famille étaient de la Sierra Leone et du Congo. En ce qui concerne mes ancêtres chinois, toujours du côté de ma mère, ils viennent de la région du Canton. Les Chinois sont arrivés en bateau pensant qu’ils allaient aux États-Unis dans le but de travailler mais se retrouvaient finalement à Cuba et étaient aussi mal traités que les esclaves. C’est pourquoi beaucoup de familles ayant ces deux héritages.

Susana Pilar (source photo : Galleria Continua)

Quand vous êtes-vous lancée dans ces recherches ?

Il y a quatre ou cinq ans.
Ma grand-mère me montrait souvent une image de sa mère sans m’en dire plus. Cela a réveillé ma curiosité. Quand je les interroge, je me rends compte que certain.es ont des versions différentes des mêmes histoires. Quand des aîné.es n’ont plus toute leur tête parce qu’iels sont trop vie.ux.illes ou quand iels meurent, une partie de l’histoire s’en va aussi. Ce n’est pas valable que pour ma famille. On peut en dire autant de Cuba, du Brésil, du Costa Rica, des États-Unis.
Les esclavagistes consideraient que les histoires de ces personnes n’étaient pas si importante donc on n’ecrivait rien à leur sujet. Ils séparaient les familles et melangeaient des personnes venant de régions différentes pour qu’elles ne puissent pas communiquer, ne parlant pas forcément la même langue.

J’ai également une cousine, Martha, qui écrit un livre pour documenter l’histoire de notre famille. J’aimerais travailler avec elle là-dessus.

Avez-vous déjà montré cette partie de votre travail, mettant en scène les photos de femmes de votre famille issues des archives familiales, à Cuba ?

Non pas encore. Je l’ai montré à Venise en plus d’avoir fait une performance où je tirais un bateau attaché à ma taille, une métaphore de l’héritage que je porte.

Comment a réagi votre famille quand vous avez entrepris ces démarches ?

Je pense qu’iels sont content.es voire reconnaissant.es, particulièrement les plus âgé.es qui peuvent transmettre ce qu’iels savent.

Quel.les sont les artistes qui vous inspirent ?

Ana Mendieta, artiste cubaine-américaine décédée en 1985 qui travaillait autour des femmes et du rituel.

Un mot de la fin ?

Beaucoup de femmes devaient être à la fois mère et père à la fois, comme ce fut le cas de ma mère et de ma grand-mère. Pour moi, elles sont des exemples à suivre. Elles sont mes piliers.

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INTERVIEW – La journaliste Claire Diao, promotrice de cinémas africains et indépendants, se raconte en films

ENTRETIEN- Vous l’avez peut-être vu dans l’émission Le Cercle sur Canal + ou sur TV5 Monde dans le Journal Afrique avec sa chronique cinéma. Vous l’aurez compris, Claire Diao est une journaliste cinéphile. Elle lance d’ailleurs ce vendredi soir à 20h au Ciné 104 de Pantin le coup d’envoi de la saison 5 de Quartiers Lointains, le cycle de courts métrages entre l’hémisphère nord et le sud qui revient cette fois avec quatre productions françaises. Cette cinquième édition, qui a pour thème « l’image de soi », est parrainé par le comédien et réalisateur Lucien Jean Baptiste. L’Afro, partenaire de l’événement, a proposé à la journaliste de se plier à l’intense exercice des humeurs cinématographiques.

Elle se souvient encore de son tout premier article, en 2002, paru dans la revue du Festival du court-métrage de Villeurbanne. Sept ans plus tard, Claire Diao se lance pleinement dans le journalisme et écrit pour Courrier International, le Bondy Blog ou encore So Film. Mais la franco-burkinabè a d’autres ambitions : contribuer à une meilleure diffusion des cinémas africains et français moins privilégiés. C’est ainsi que naît Quartiers Lointains en 2013 ; une sélection de courts métrages où, d’une année à l’autre, sont présentés tantôt des productions africaines tantôt des films français, tous bien différents mais réunis autour d’un thème. Cette année, il s’agit de quatre réalisations françaises mettant en scène l’ « image de soi », avec notamment Le bleu blanc rouge de mes cheveux de Josza Anjembe.

Quartiers Lointains saison 5

Mais Claire Diao, ne s’arrête pas là puisqu’en 2015, elle co-fonde Awotele, revue de critiques de cinéma panafricain, dont le quatrième numéro a été financé par une campagne de crowdfunding. L’année suivante, elle monte Sudu Connexion, société de distribution de films d’Afrique & Diaspora. Elle publie ensuite en 2017 son premier livre Double Vague, la nouvelle vague du cinéma français où elle parle de cette génération de cinéastes français.e.s aux doubles cultures, ayant grandi en province, en banlieue ou dans des quartiers populaires, loin du monde bourgeois et parisien du septième art en hexagone.

Les humeurs cinématographiques de Claire Diao se trouvent à la croisée de tous ces univers, éclectiques.

Le film qui t’a fait tomber amoureuse du cinéma et donner envie de t’y dédier

J’ai toujours aimé le cinéma donc je ne pense pas qu’il y ait un film plus qu’un autre qui m’ait fait tomber « en amour ». Le cinéma a toujours été un échappatoire pour vivre d’autres vies, découvrir d’autres mondes, ressentir des émotions… En revanche, je me souviens précisément que c’est en 2005, à l’occasion d’une projection du film Le pianiste de Roman Polanski au Centre Culturel Français Georges Méliès de Ouagadougou devant 400 lycéens burkinabè, que j’ai eu la révélation de vouloir transmettre le cinéma.

Le film que tu ne te lasses pas de regarder

Étonnamment, je n’aime pas regarder mille fois un film car j’ai souvent mille films à regarder ! Certainement les films de Quartiers Lointains que j’accompagne durant une année ? J’ai beau les voir et les revoir, je découvre toujours une nouvelle séquence, une nouvelle tirade, un nouveau plan qui m’avait échappé.

Le film qui te bouleverse

Récemment, le documentaire Maman Colonelle de Dieudo Hamadi. Pour la ténacité de cette femme gendarme qui tente de réhabiliter des femmes violées, élève plusieurs enfants adoptés, affronte les critiques de la population et fait bouger les lignes d’une République Démocratique du Congo déchirée depuis tant d’années.

Le film qui t’a appris des choses

J’apprends tout le temps et énormément à travers le cinéma. Mais s’il ne faut en citer qu’un, ce serait sans hésiter La bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo, l’une des plus belles reconstitutions cinématographiques sur la guerre d’Algérie, la colonisation française et la révolte d’un peuple en quête d’indépendance.

Le film que tu es particulièrement fière d’avoir fait découvrir au public

Vers la tendresse d’Alice Diop, dans la 3e saison de Quartiers Lointains. Un documentaire d’utilité publique qui met des mots sur des maux que beaucoup de gens connaissent mais dont très peu parlent. Son César a été un immense plaisir car il a permis de révéler un travail d’orfèvre qu’elle mène depuis des années.

LE film classique

La Noire de... de Sembène Ousmane. Pour son propos politique, son approche esthétique et parce qu’il offre un premier grand rôle à une actrice sénégalaise, Thérèse M’Bissine Diop, qui n’a même pas été payée. Voir et revoir ce film, c’est se rappeler qu’il était possible, dans les années 60, de s’élever contre l’ancien colonisateur avec ses armes culturelles et d’être respecté des deux côtés de la Méditerranée.

Le film qui te fait rire

Pee-Wee Big Adventure de Tim Burton, un régal d’humour décalé et de situations rocambolesques (spéciale dédicace à mon beau-frère qui le déteste 😉 ! )

Le film que tu ne peux pas/plus voir

Requiem for a dream de Darren Arronofsky qui a pendant longtemps été mon film préféré. Il m’a tellement secouée que je n’ai pas besoin de le revoir. C’était la première fois, en sortant d’une salle, que je ressentais le besoin de me mettre au soleil pour revenir à la réalité. Il m’a littéralement hantée.

Le film qui symbolise le mieux le Burkina Faso

Buud Yam de Gaston Kaboré, une épopée à travers la variété des paysages burkinabè et la pluralité des peuples qui l’habitent. C’est le deuxième volet d’un diptyque (Wend Kuuni en 1983 puis Buud Yam en 1997) tourné avec les mêmes acteurs. Un grand film qui m’a révélé en images la beauté d’un pays que mon père m’a transmis par les mots.

Le film qui symbolise le mieux la France

Les 400 coups de François Truffaut. Parce qu’il nous parle de la France de la débrouille, celle d’un autre temps, en noir et blanc, où Antoine Doisnel parle comme un adulte, fait l’école buissonnière et se débrouille sans ses parents. Les vieux films français ont souvent été pour moi un moyen d’imaginer la France de mes grands-parents.

Ton dernier coup de coeur

Get Out de Jordan Peele m’a tout à la fois effrayée, amusée, épatée. Beaucoup de sentiments à la fois. J’étais scotchée.

(Crédits photo : Yoann Corthésy/FIFF)

INTERVIEW – La photographe Joana Choumali, chroniqueuse de la société ivoirienne mais pas que

ENTRETIEN – Elle documente la société ivoirienne, où elle est née, a grandi et continue de vivre. A 43 ans et après dix de carrière comme photographe, Joana Choumali utilise son travail pour répondre à des questionnements identitaires, pour tenter de définir ce qu’est le continent africain et ce que sont censé.e.s être ses habitant.es avec son parcours, loin des clichés et de l’essentialisation de la femme africaine.
Elle est actuellement l’une des 50 femmes artistes à la Foire d’art contemporain AKAA -sur un total de 151 artistes- jusqu’à dimanche où elle présente sa série  « ça va aller… » réalisée l’an dernier à la suite de l’attentat de Grand-Bassam. Elle prendra d’ailleurs part à une discussion samedi à 14h où elle évoquera ce travail qui lui a permis « d’exorciser » ces angoisses après cet événement tragique.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Joana Choumali, je suis artiste visuelle et photographe ivoirienne vivant et travaillant à Abidjan. La plupart de mes projets tournent autour de l’identité, du rapport au corps, de la féminité aussi. Je m’inspire également des faits de société que j’observe.

Comment et quand vous êtes-vous mise à la photographie ?

Depuis l’adolescence, j’y pensais. Je suis devenue officiellement photographe en 2007 quand j’ai démissionné de l’agence de publicité où je travaillais pour créer mon propre studio. Avant ça, je me suis mise sérieusement à la photo en 1999 quand j’étais en école d’arts appliqués à la publicité et au design d’intérieur au Maroc. Des cours de photographie étaient inclus dans mon cursus. J’ai approfondi mes connaissances en prenant des cours particuliers.

Votre famille a-t-elle compris votre choix de carrière ?

A l’adolescence, je n’en parlais pas, j’y étais très intéressée et je prenais des photos de façon amateur, comme tout le monde. Ma famille n’a pas été surprise car j’ai toujours été fascinée par les images, que j’ai toujours eu une touche artistique en moi, tout le monde savait que j’étais un peu spéciale (rires). Mon père est un homme qui aime beaucoup la culture et nous a élevé dans une atmosphère de curiosité culturelle avec beaucoup de musique, de toutes sortes, mais aussi de de cinéma, de littérature …

Votre famille n’a donc pas tenté de vous en dissuader ?

Non, pas du tout.

Awoulaba taille fine Joana Choumali

Comment définissez-vous votre travail ?

Mon travail est un témoignage de mon temps, de ce qui m’entoure, des multitudes de cultures, de sous-cultures et des phénomènes que j’observe, que ce soit sur mon continent ou à l’extérieur. J’aime beaucoup faire des parallèles entre ce qui rapprochent les cultures plutôt que ce qui les divisent. Beaucoup de gens disent que mon travail est empreint d’émotions. Je fais mon travail avec le cœur et j’espère que ça se voit.

Parmi les sujets qui vous intéressent, les critères de beauté des femmes en Afrique et en Occident, la notion d’héritage, de transmission, des invisibles de la société… C’est très sociétal. Comment choisissez-vous les thèmes à traiter ?

Tout simplement, en passant mon temps à observer. J’essaie de garder un regard nouveau, innocent sur les choses. Je m’émerveille d’un rien, je ne suis jamais blasée mais au contraire toujours curieuse à l’idée de faire des découvertes. Souvent, le sujet de mes recherches n’est pas éloigné de mon quotidien. J’observe tout d’un point de vue domestique, quand je pars en voyage ou même quand je me rends tout simplement au marché près de chez moi ou vais chercher mes enfants. J’ai une vie intérieure qui est parfois un peu énervante même parce que je me pose des questions dans ma tête assez souvent (rires).  Je décide ensuite de me poser ces questions à haute voix en utilisant mon appareil photo pour ouvrir une conversation et voir si les avis convergent ou divergent.

Resilients Joana Choumali
De la série « Resilients » © Joana Choumali

Vous parliez plus tôt d’identité, thème central de votre série « Resilients » où des femmes afrodescendantes posent dans les tenues traditionnelles de leur mère ou grand-mère. Dans une interview pour Deuxième page en novembre 2015, vous disiez de ce travail qu’il vous a « permis de renouer avec la mémoire » de votre grand-mère paternelle qui parlait peu le français tandis que vous ne maîtrisiez « pas suffisamment l’Agni », la langue qu’elle parlait. Vu de la France, ou même de l’Occident, cela peut surprendre.  Vous a-t-on par exemple reproché de ne pas parler cette langue ?

Oui, bien sûr ! Quand j’étais adolescente, on me disait « oh ! ce n’est pas une vraie Africaine, elle ne parle pas la langue de sa mère ! »,  « c’est la fille de la blanche », car ma mère n’est pas ivoirienne d’origine mais métisse espagnole équato-guinéenne et on ne le voit pas sur mon visage ou ma peau. Quand on ne rentre pas dans le cliché auquel on nous a assigné, on se retrouve souvent mis de côté. A travers mon travail, j’arrive parfois à nourrir certains questionnements personnels mais qui touchent tout le monde, je pense : Qui suis-je ? D’où je viens ? Où je vais ? Qu’est-ce que je deviens ? Qu’est-ce que je veux devenir ?

L’Afrique d’aujourd’hui est encore plus à propos en ce qui concerne ces questions. Le continent mute très vite et reçoit tellement d’influences en même temps qu’il est parfois difficile de définir qui on est. Mais ce qui est vraiment formidable, c’est que grâce à internet ouvert au monde entier, un jeune qui vit à Bamako ou Kigali peut injecter un peu de sa culture en Islande ou en Allemagne. C’est passionnant de voir qu’autant nous recevons les informations et les cultures américaines ou européennes, autant nous arrivons à faire connaître notre pop culture qui existe.

Ces invisibles Joana Choumali
De la série « Ces invisibles » © Joana Choumali

Arrivez-vous à obtenir des réponses aux questions que vous vous posez à travers votre travail ?

Disons que c’est un voyage encore en cours (rires), encore fragile mais qui m’a apporté, et m’apporte encore beaucoup.

On peut aussi dire que votre travail est cathartique si on évoque votre série « ça va aller… », réalisée deux semaines après l’attentat de Grand-Bassam en mars 2016 ?

Oui complètement ! J’ai travaillé en catharsis total, c’était une sorte de méditation. Répéter le même geste en reproduisant ces tout petits points de broderie sur chaque image, de la modifier physiquement, pouvoir la toucher, c’était une forme de thérapie. Cela m’a permis de calmer une certaine anxiété, une tristesse que je n’arrivais pas à exprimer avec des mots.

Ce qui m’a le plus choqué dans cet événement, c’est le fait que l’information soit passée si vite aux oubliettes. Au départ, je voulais me lancer dans un projet documentaire mais je me suis dit qu’on allait également le jeter à la trappe rapidement. Alors que d’arriver à faire ressentir à l’autre ce qu’on a soi-même ressenti, il n’y a plus de frontière ni de couleur de peau, c’est juste un ressenti humain que l’autre reçoit.

CA VA ALLER 6
De la série « ça va aller … »  © Joana Choumali

Quel lien entretenez-vous avec la diaspora ivoirienne et plus largement africaine présente en France  ?

Je viens de temps en temps ici et j’ai des amis ivoiriens ici. J’ai en général de bons retours, y compris en Côte d’Ivoire.

Ce que je reçois très souvent et de façon directe, c’est sur mon profil Instagram où il y a une forte communauté d’Ivoirien.nes et d’Africain.es de la diaspora qui suivent ce que je fais et mes posts quasi-quotidiens de la ville et commentent en me disant « oh je suis fier.e d’être Ivoirien.ne ! », « qu’est-ce que j’ai envie de rentrer au pays ! », « ça me rappelle mon enfance ».

Y a-t-il une série qui, selon vous, a plus touché la diaspora ?

Je crois que « Resilients » a beaucoup touché les femmes de la diaspora.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Je poursuis la série « ça va aller… ».

La plupart de vos projets sont basés en Côte d’Ivoire ?

Oui, sauf « Adorn » qui est basé au Sénégal – série autour des standards de beauté et du maquillage des femmes sénégalaise ndlr. Mais si Insh’Allah, un projet futur que j’aimerais entamer me permettra de voyager dans d’autres pays africains.

Un mot de la fin ?

Soyez vous-même.

Pour suivre l’actu de Joana Choumali, rendez-vous sur son compte Instagram, sur Facebook et sur son site internet.

PORTRAIT – La nuit… de DJ Miss Mak

SOIREE – DJ Miss Mak interviendra ce vendredi dès 18H30 à l’occasion d’un débat autour du hip hop au féminin dans le cadre du Festival de la Banlieue à Villeneuve-Saint-Georges (L’Afro team y sera également). Après plus de dix ans à évoluer dans le milieu de la nuit à mixer aux platines, DJ Miss Mak a accepté de partager son expérience en tant que femme afrodescendante dans le milieu.

Dans le civil, qui es-tu, DJ Miss Mak ? 

Je suis Makamoussou Traoré et j’ai 37 ans.

D’où viens-tu en France ? D’où sont tes parents ?

J’ai grandi dans un village du 77, à Oissery, et j’ai vécu plus de 10 ans à Paris avant de déménager, assez récemment en banlieue, dans le 94.
Mes deux parents sont maliens et vivent en France.

Comment as-tu commencé dans la musique ?

Je suis dans la musique depuis plus de 10 ans maintenant… ça passe vite !!!
Ma passion première était la danse hiphop/jazz puis j’ai découvert la culture hip-hop et tout ce qui va avec.
J’ai débuté dans la musique via l’événementiel et le premier festival que j’ai monté à 19 ans lorsque j’étais encore à la fac. J’ai adoré ! C’était un tremplin de jeunes talents hip hop en plein milieu de l’université de Villetaneuse, une révolution à l’époque. J’ai ensuite bifurqué vers le djing, poussée à mixer en soirée par mes ami.e.s. Pendant ma période à la fac, je sortais beaucoup avec mes amies. On enchaînait les soirées toute la semaine, notamment au Slow Club avec les DJs du B.O.S.S. J’adorais voir les DJs arriver avec leurs vinyles, faire leur sélection, mixer, nous faire kiffer, nous faire danser. C’est ça que je voulais faire. J’ai donc demandé à un pote DJ de m’apprendre. A l’époque, c’était tellement rare de voir des femmes derrière les platines !

Tu mixes depuis un moment, mais ce n’est pas ton activité principale. Pourquoi ?

Le milieu de la musique est assez aléatoire. Parfois, je mixe tous les week-ends pendant trois mois puis ça va être une fois par mois.
Je suis mère d’un enfant que j’élève toute seule, je préfère avoir une certaine stabilité.
J’aime également ce que je fais à côté. J’ai un diplôme supérieur de gestion (bac+4) et j’ai également une formation sur l’industrie musicale. Ces deux formations me permettent de travailler sur différents projets très intéressants.
J’ai été chargée de projet et de communication sur des événements tels que les 20 ans de carrière de Jean-Michel Rotin au Bataclan, le Prix Les Voix Urbaines au Casino de Paris, j’ai travaillé avec K-reen, Gage, Brasco…
Aujourd’hui, je prépare un projet professionnel orienté événementiel qui me permettra vraiment d’allier ma passion pour la musique et mes compétences en gestion et marketing.

Quelles musiques garnissent tes mixes principalement ?

Principalement le hip hop et le R’n’b. Mais en ce moment, je suis aussi à fond afrobeat, future beat ou baile funk. Je sais, ce sont des styles musicaux éloignés mais je trouve qu’il y a une nouvelle vague de producteurs vraiment talentueux qui insuffle une nouvelle énergie musicale qui se ressent même en soirée.

Est-il facile de jouer partout ? Dans quel réseau évolues-tu ?

Je joue particulièrement dans le réseau hip hop parisien. On vient souvent à moi. Facile non, car quoiqu’il en soit dans ce milieu on est de plus en plus nombreux. Les organisateurs ont le choix entre une multitude de DJs ! On est parfois en concurrence avec des DJs qui proposent des prix extrêmement bas… -mais ça, c’est un autre sujet…- Donc il faut réussir à se placer. Les gens de ce milieu savent ce que je joue et ceux qui font appel à moi le font car ils ont confiance et aime ce que je propose.
Ça n’a pas été facile au début, étant presque seule face à cette horde d’hommes (rires) mais il faut s’imposer.
J’aimerais beaucoup aller mixer en Afrique et aux Etats-Unis, me confronter à un autre public.

As-tu un œil sur la scène musicale africaine ? Si oui, mixes-tu des morceaux de là-bas ?

Oui, les deux yeux même ! Wizkid, Davido et consorts. J’aime aussi passer des classiques de la musique africaine !
Depuis peu, je m’intéresse à la scène hip-hop africaine, qui est très intéressante.

As-tu des relations avec le pays d’où tu es originaire ?

J’ai de la famille au Mali. J’y suis allée pour la première fois extrêmement tard. Je viens d’une famille nombreuse et mes parents n’avaient pas les moyens de nous envoyer tous là-bas.
Je ne connais pas bien mais je prévois d’y aller mixer et en même temps de faire un petit tour de plusieurs pays d’Afrique.

Penses-tu que le fait d’être noir.e est un frein / un plus dans le milieu dans lequel tu évolues ?

Je ne pense pas que ce soit un frein. Par contre, comme dans tous les secteurs, il ne faut pas se leurrer : sans le savoir, parfois, le « white privilège » est présent…
Il faut donc travailler plus car je suis une femme et que je dois continuellement faire mes preuves mais 10 fois plus encore étant une femme noire.

As-tu déjà eu des expériences désagréables dans ton activité de DJ dûes au fait que tu es une femme ? Une femme noire ?

Plutôt des expériences marrantes en tant que femme.
Je me souviendrai toute ma vie d’une soirée où je mixais sur les Champs.
A l’époque, il n’y avait pas de serato, pas de contrôleur… si tu voulais mixer, il FALLAIT savoir mixer…. et il n’y avait quasiment pas de femmes DJ.
J’arrive dans la boîte avec mon sac de vinyles, je commence à préparer mon set derrière le DJ qui passait avant moi. Ma soeur, venue avec moi, était à quelques pas, sur un fauteuil.
Elle m’a raconté, après la soirée, qu’il y avait une bande de mecs assis à côté d’elle qui disaient des choses du genre : « Qu’est ce qu’elle fait là, elle ? C’est une potiche, une copine du DJ, elle ne va pas mixer quand même ? blablabla blablabla ». Et quand j’ai commencé à mixer, ce sont ces mêmes personnes qui dansaient, sautaient même, sur les fauteuils de la boîte de nuit.
J’ai dû faire mes preuves, puis tout a roulé.

Tu mixes depuis un moment. Comment le monde de la nuit a évolué selon toi ?

Oh oui, il a sacrément évolué. Déjà en tant que DJ, comme je disais, avant si tu ne savais pas mixer, tu ne t’aventurais pas à mixer en soirée !
Aujourd’hui, ça s’est tellement démocratisé, c’est incroyable. Tout le monde mixe. Tu appuies sur une touche, les morceaux se synchronisent. Il faut vivre avec son temps tu me diras. Il y a de bons côtés à l’évolution comme le fait de ne plus devoir se déplacer avec des centaines de vinyles et se casser le dos.
Je trouve que le DJ a perdu de la valeur aux yeux des gens.
Ensuite, les organisateurs de soirées ne sont pas assez créatifs pour moi, on retrouve partout la même proposition, les mêmes DJs, la même population, c’est ennuyeux parfois.

Mixeras-tu quelque chose en particulier pour ta prochaine soirée ?

Je fais beaucoup de freestyle en soirée donc ça sera au feeling. Je peux passer du hip hop, de la dance des années 90, de l’afro, du funk, de l’électro, de la varièt’, tout quoi !

Décris-nous ta nuit idéale.

Quelque chose de très simple où j’allie potes, rigolade et musique.
Par exemple : après avoir couché mon fils, on se prépare et rejoint nos potes au Schwartz pour manger un bon burger, ensuite on se fait un before au Mama Shelter pour y prendre un verre de vin blanc et on finit au Djoon pour une Reunion Party avec les copains DJ Jp et Sly Jonhson. Et je mixe, bien sûr !

Des projets en cours, une prochaine soirée ?

Oui, pas mal de choses se passent pour moi en 2017-2018 !

* un nouveau mix diffusé sur mixcloud au moins une fois par mois.

* je fais également partie des DJs officiels de la nouvelle plateforme de musique panafricaine DEEDO-start up qui a remporté le premier Prix MaMA Invent Crédit Mutuel– où des playlists variés de DJs du monde entier seront proposés chaque mois.

* Courant novembre, j’organise avec l’association que j’ai monté la 3ème édition du FAME DAY (FAME : Femme Ambition Motivation Education).

* Le vendredi 24 novembre, j’organise à l’Etage Club la 2ème édition de la soirée DRÔLES DE DAMES : j’ai réuni toutes mes potes djs pour faire une soirée avec uniquement des femmes derrière les platines, avec notamment Emii, Ayane, Mayah Level et moi-même.

* Je me remets également sur mon site beautefemmenoire.com

Pour suivre la DJ sur ses réseaux, il y a Facebook.
Sur Instagram , Snapchat et Twitter où  elle a le même nom : @djmissmak
Et pour le site pro, c’est par ici.

#Fraicheswomen2017 n°5 : Penda Diouf, auteure et co-fondatrice de Jeunes textes en liberté

« Je souhaite que les plateaux de théâtre ressemblent à la France telle qu’elle est actuellement, avec tous types de physique, d’âge, d’origines ethniques et d’autres rôles que ceux habituellement proposés. »
THEÂTRE – Penda Diouf milite pour plus de diversité dans les textes et sur les planches.  C’est d’ailleurs ce qu’elle fait avec Jeunes Textes en liberté dont elle est co-fondatrice. Elle compte aussi bien donner la parole à des aut.eur.ice.s racisé.e.s avec la revue littéraire hEXagones dont elle est l’une des initiatrices. On pourra y retrouver les écrits du rappeur Rocé, du chanteur Blick Bassy ou encore de la metteure en scène Eva Doumbia. Une campagne de crowdfunding, qui s’achève dans 6 jours, a été lancée. Pour faire un geste, c’est par ici. Pour en savoir plus sur l’autrice Penda Diouf, poursuivez votre lecture ;).
Comment définissez vous votre travail?
Je travaille sur la question de la représentation. Pour Jeunes textes en liberté, le festival itinérant de lectures de textes de théâtre contemporain centré sur la question de la « diversité » que je co-organise, cela se joue sur deux niveaux.
Sur le plateau, les comédiens peuvent être noir.e.s, arabes ou asiatiques, iels peuvent jouer n’importe quel rôle. Il ne s’agit pas de les cantonner, comme cela se fait habituellement dans le théâtre français à des personnages stéréotypés de dealer, sans papier, migrant, femme de ménage, femme de migrant, personne en difficulté à aider. Non. Cela ne correspond pas du tout ni à ma réalité de femme noire de France, ni à mon quotidien ou à celui de mes proches. Alors pourquoi est-ce que ces rôles seuls sont valorisés au théâtre pour les racisé.e.s ?
Je souhaite que les plateaux de théâtre ressemblent à la France telle qu’elle est actuellement, avec tous types de physique, d’âge, d’origines ethniques et d’autres rôles que ceux habituellement proposés.
La question de la narration est importante également dans le festival. Achille Mbembe dit : « Le fait est que les vaincus sont obligés, pour survivre, de connaître non seulement leur propre histoire mais aussi celle de leurs dominants. Les dominants, eux, non ». Et de fait, nos histoires d’anciens peuples colonisés -et pas forcément vaincus-, sont invisibilisées ou racontées selon le même modèle paternaliste et condescendant, du type « L’homme africain n’est pas assez rentré dans l’histoire » . C’est à nous de démontrer que notre histoire est riche et doit être étudiée par tous.
En tant qu’autrice, je fais mienne la citation de Chinua Achebe : « Tant que les lions n’auront pas leurs historiens, l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur. » Je suis plutôt du côté du lion. Mon écriture tourne autour du patriarcat, des questions d’identité, de la folie, de l’oppression mais aussi de la magie. Je suis très mystique. 
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Crédits photo : Noellal
Sur quoi travaillez vous en ce moment?
Je travaille avec Anthony Thibault, mon binôme sur Jeunes textes en liberté, sur la saison #3 qui a pour thème « Espoirs ». Nous sommes en résidence à Mains d’Oeuvres à Saint Ouen et continuons les lectures des textes dans différents lieux partenaires comme la MC93, le théâtre de la Loge et d’autres lieux hors les murs comme la bibliothèque d’Issy -lès-Moulineaux ou le restaurant « Chez Betty ».  La prochaine en Ile-de-France, ce sera le 26 novembre dans le cadre du « Relais festival » au Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis à 15h. Je lirai en préambule mon texte Pistes.
Et ensuite c’est une lecture de Jeunes textes en liberté: Tabaski de Marine Bachelot Nguyen mise en lecture par Laëtitia Guédon.
Je prépare une version longue de mon dernier texte, en partie autobiographique Pistes qui évoque mon vécu de femme noire en France, la découverte de la Namibie, ancienne colonie allemande où s’est déroulé le premier génocide (complètement oublié) du XXe siècle. Je vais le jouer en Guinée, dans le cadre du festival « L’univers des mots »  en novembre prochain.
Je voudrais aussi écrire un texte sur la solitude de la femme noire. J’ai déjà quelques poèmes sur le thème, je ne sais pas quelle forme cela va prendre au final.
Je travaille également sur une revue littéraire à paraître début 2018 où tous les auteurs de la revue sont racisés.
Quelle est votre principale source d’inspiration?
Je ne parle bien que de ce que je connais. Alors je pars de moi, de mes sensations, de mon corps, de mes expériences intersectionnelles. Pour élargir à mon entourage, des femmes racisées, des amis, des gens que j’ai la chance de côtoyer, de leur vécu. Pour élargir davantage et essayer d’embrasser un maximum de personnes. J’aime quand la petite histoire rencontre la grande et que personne n’est laissé sur le bas-côté. 
Et il y a un personnage qui me parle beaucoup depuis quelques années, c’est celui de la Reine Pokou, qui est à l’origine du peuple Baoulé en Côte d’Ivoire. Elle a permis, par le sacrifice de son unique fils, de sauver son peuple qui fuyait le Ghana. Chez les Baoulé -l’ethnie de ma mère-, la société est matriarcale.  Je crois qu’il y a un peu de Pokou, de sa force dans mes dernières pièces.