Interview – Susana Pilar, artiste cubaine : « quand des aîné.es décèdent, une partie de l’histoire s’en va aussi »

ENTRETIEN – Susana Pilar est une artiste cubaine présente pour la première fois en France et ce dans le cadre de AKAA Fair  au Carreau du Temple jusque dimanche 11 novembre. Elle y expose des photographies issues des archives de sa famille dont elle tente de reconstituer l’histoire, de l’esclavage à nos jours.

Comment décririez-vous votre travail ?

Je dirais qu’il est divers mais que ce que l’on retrouve dans l’ensemble, ce sont les performances. J’utilise différents médias : la photographie, des installations sonores, des vidéos … je les choisis en fonction de ce que je veux dire à un instant T.
Mon travail traite des violences faites aux femmes, du racisme, de la migration, les limites de l’être humain, de l’histoire ou de l’absence d’histoire pour les afrodescendant.es et la communauté chinoise en rapport avec mon histoire familiale. Car les histoires de ces populations ne sont pas assez racontées.

Vous évoquez « l’absence d’histoire » concernant votre famille. Où allez-vous chercher vos informations à ce sujet ?

Je consulte les archives cubaines. En général quand on trouve des informations historiques concernant les noir.es, ce sont des choses négatives, liées à l’esclavage, souvent venant des documents en relation avec des esclavagistes. Je pose également des questions aux membres de ma famille. Mais des élements restent manquants et j’utilise mon art et mon imagination pour combler ces vides ; il y avait quelque chose, je préfère donc faire une proposition plutôt que de me dire qu’il n’y avait rien à ces endroits-là.

Qu’avez-vous découvert jusqu’ici ?

Dans le cas de mon arrière-arrière-grand-mère du côté de ma mère, elle a élevé six enfants et est décédée très jeune. C’est ensuite mon arrière-arrière-grand-père qui s’est occupé des enfants. Il était argentier. Ma grand-mère maternelle était une mère célibataire qui a élevé 6 enfants et avait un tas de petits boulots pour subvenir à leurs besoins car elle n’avait aucun soutien financier de la part de mon grand-père. Pour résumer, ils se débrouillaient comme iels pouvaient pour permettre aux génerations suivantes de faire des études et avoir des vies meilleures.

Du côté de mon père, on retrouve beaucoup de professeurs car c’était le métier le plus respectable pour un Noir.e à l’époque. Je suis aussi tombée sur des documents au sujet de ma grand-mère paternelle , apparemment, elle étudiait la musique mais personne n’en a jamais parlé. Peut-être qu’un.e Noir.e prenant cette voie était mal vue et qu’on ne l’a pas laissé poursuivre. C’est une théorie, je continue donc mes recherches pour en savoir plus.

Vous disiez plus tôt avoir des origines africaines et chinoises. Pouvez-vous en dire plus à ce sujet ?

Les esclaves de ma famille étaient de la Sierra Leone et du Congo. En ce qui concerne mes ancêtres chinois, toujours du côté de ma mère, ils viennent de la région du Canton. Les Chinois sont arrivés en bateau pensant qu’ils allaient aux États-Unis dans le but de travailler mais se retrouvaient finalement à Cuba et étaient aussi mal traités que les esclaves. C’est pourquoi beaucoup de familles ayant ces deux héritages.

Susana Pilar (source photo : Galleria Continua)

Quand vous êtes-vous lancée dans ces recherches ?

Il y a quatre ou cinq ans.
Ma grand-mère me montrait souvent une image de sa mère sans m’en dire plus. Cela a réveillé ma curiosité. Quand je les interroge, je me rends compte que certain.es ont des versions différentes des mêmes histoires. Quand des aîné.es n’ont plus toute leur tête parce qu’iels sont trop vie.ux.illes ou quand iels meurent, une partie de l’histoire s’en va aussi. Ce n’est pas valable que pour ma famille. On peut en dire autant de Cuba, du Brésil, du Costa Rica, des États-Unis.
Les esclavagistes consideraient que les histoires de ces personnes n’étaient pas si importante donc on n’ecrivait rien à leur sujet. Ils séparaient les familles et melangeaient des personnes venant de régions différentes pour qu’elles ne puissent pas communiquer, ne parlant pas forcément la même langue.

J’ai également une cousine, Martha, qui écrit un livre pour documenter l’histoire de notre famille. J’aimerais travailler avec elle là-dessus.

Avez-vous déjà montré cette partie de votre travail, mettant en scène les photos de femmes de votre famille issues des archives familiales, à Cuba ?

Non pas encore. Je l’ai montré à Venise en plus d’avoir fait une performance où je tirais un bateau attaché à ma taille, une métaphore de l’héritage que je porte.

Comment a réagi votre famille quand vous avez entrepris ces démarches ?

Je pense qu’iels sont content.es voire reconnaissant.es, particulièrement les plus âgé.es qui peuvent transmettre ce qu’iels savent.

Quel.les sont les artistes qui vous inspirent ?

Ana Mendieta, artiste cubaine-américaine décédée en 1985 qui travaillait autour des femmes et du rituel.

Un mot de la fin ?

Beaucoup de femmes devaient être à la fois mère et père à la fois, comme ce fut le cas de ma mère et de ma grand-mère. Pour moi, elles sont des exemples à suivre. Elles sont mes piliers.

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Portrait – Djeneba Aduayom ou l’art de la photographie empathique

L’ex-danseuse et désormais photographe franco-togolaise basée à Los Angeles Djeneba Aduayom expose pour la première fois cette année à la Foire d’art contemporain africain AKAA au Carreau du Temple. Elle y présente des pièces de sa série « Capsulated » du 9 au 11 novembre . Portrait d’une artiste introvertie en quête de l’humain.
Avec la photographe Djeneba Aduayom, il faut du mouvement ! Pas étonnant quand on sait qu’avant de dégainer un Canon 5D, elle a suivi une carrière de danseuse, auprès de Prince, Tina Turner, Robbie Williams … jusqu’à ce qu’une opération de la hanche et du genou suite à une grave blessure l’oblige à envisager une reconversion professionnelle. Elle a cependant encore besoin que ça bouge. C’est à ce moment-là qu’elle se met à la photo. Et plus elle shoote, plus elle y prend goût. « Je cherchais quelque chose qui me passionne autant que la danse. Comme j’avais fait de l’architecture d’intérieur, je pensais que ce serait ma carrière numéro 2 mais quand j’ai découvert la photographie, ça m’a mis dans une espèce d’émotion … j’ai donc pris toutes mes économies et j’ai acheté un appareil photo et de belles lentilles. » L’aventure photographique débute il y a 9 ans.
Le mot d’ordre de Djeneba, photographe autodidacte ? La discipline.
A l’âge de six ans, alors que sa famille vit au Togo, elle exprime un voeu clair, net et précis : elle sera danseuse internationale ! Ses parents l’inscrivent à des cours de danse classique. Elle poursuit son apprentissage lorsque sa famille s’installe à Paris quelques années plus tard et toujours plus exigeante, elle réclame une formation d’un niveau supérieur. La voilà inscrite au Lycée Racine option danse. A l’âge de 16 ans, elle s’envole seule vers les Etats-Unis effectuer un stage à New-York. Elle travaille par la suite avec des compagnies de danse dont celle d’Alvin Ailey pour un ballet avant de rentrer dans le monde commercial auprès de grandes stars, des clips vidéos aux tournées internationales. « Des moments exceptionnels ! »
Pour l’amour du mouvement oui, mais pas à n’importe quel prix. Pas de place pour le désordre, il se doit d’être sensé car dans chaque cliché, il y a une intention. D’où la recherche parfois du « mouvement calme » où les modèles ne sont pas nécessairement en train de bouger mais où il y a ce qu’elle appelle « une respiration dans la personne ». « Je suis intéressée par le fait d’extraire des couches d’humanité, des couches d’émotions de l’intérieur d’une personne plutôt que de les faire poser ou de leur faire faire des mouvements qui n’ont ni queue ni tête. » Bienvenue dans la « poésie visuelle » de Djeneba Aduayom.
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« The arrival » de Djeneba Aduayom (Source photo : Galerie Number 8)
Elle s’est notamment fait remarquer pour sa série « Capsulated », publiée sur le site de Vogue Italia en avril dernier. « Le projet est né d’un mix entre mon expérience personnelle et celles des modèles. Je suis très timide même si on ne dirait pas. Faire un show sur une scène devant 60 000 personnes, ce n’est pas un problème pour moi, la scène étant comme une bulle mais danser en boîte, j’en suis incapable ! Etant en plus une artiste et un peu dyslexique, il m’arrive d’avoir l’impression d’être mal comprise. J’ai du apprendre à m’exprimer. J’ai donc souvent eu l’impression d’être dans une bulle. J’ai également rencontré des personnes rejetées de par leur couleur de peau, qu’elles soient foncées de peau, atteinte de dépigmentation ou d’albinisme. Parfois, cela provoque une tristesse chez elles. Il était également pour moi qu’elles soient dégenrées et que le public en posant leurs yeux sur les photos, entre dans cet univers, en apprécie la beauté, sans voir le genre et la couleur du modèle. »
Représentée par Galerie Number 8 qui se focalise « sur l’esthétique noire et la diversité dans la photographie et les techniques mixtes », Djeneba est la fille d’une mère franco-italienne et d’un père togolais. « Je suis à la fois blanche et à la fois noire. Mes modèles le sont aussi. J’ai la chance d’être métisse et de savoir parfaitement qui je suis ».
La photographie est avant tout pour elle une affaire de rencontres et de ressentis. Le choix de ses sujets se fait au coup de coeur ; « je ne suis pas attirée par les personnes qui sont belles et qui n’ont rien à donner mais plutôt par celles qui ont quelque chose dans leurs yeux que je ne peux pas ignorer. Etant empathique, je ressens assez facilement ce qu’une personne peut porter comme émotion sans forcément qu’elle le sache. » La bienveillance et la délicatesse sont palpables dans ses clichés. Elle se félicite d’ailleurs de réussir à capter une partie de leur émotion dont ils n’ont parfois pas conscience.
Basée à Los Angeles depuis 2009, l’artiste n’a pas fini de faire parler d’elle. Elle a été commissionnée par Time Magazine pour l’édition de décembre, chargée de réaliser une série de photos avec une sélection d’artistes choisies par Ava Duvernay qui en sera la guest editor. Elle a également prévu de s’essayer à l’autoportrait, un véritable challenge pour l’introvertie qu’elle est.

INTERVIEW – La photographe Joana Choumali, chroniqueuse de la société ivoirienne mais pas que

ENTRETIEN – Elle documente la société ivoirienne, où elle est née, a grandi et continue de vivre. A 43 ans et après dix de carrière comme photographe, Joana Choumali utilise son travail pour répondre à des questionnements identitaires, pour tenter de définir ce qu’est le continent africain et ce que sont censé.e.s être ses habitant.es avec son parcours, loin des clichés et de l’essentialisation de la femme africaine.
Elle est actuellement l’une des 50 femmes artistes à la Foire d’art contemporain AKAA -sur un total de 151 artistes- jusqu’à dimanche où elle présente sa série  « ça va aller… » réalisée l’an dernier à la suite de l’attentat de Grand-Bassam. Elle prendra d’ailleurs part à une discussion samedi à 14h où elle évoquera ce travail qui lui a permis « d’exorciser » ces angoisses après cet événement tragique.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Joana Choumali, je suis artiste visuelle et photographe ivoirienne vivant et travaillant à Abidjan. La plupart de mes projets tournent autour de l’identité, du rapport au corps, de la féminité aussi. Je m’inspire également des faits de société que j’observe.

Comment et quand vous êtes-vous mise à la photographie ?

Depuis l’adolescence, j’y pensais. Je suis devenue officiellement photographe en 2007 quand j’ai démissionné de l’agence de publicité où je travaillais pour créer mon propre studio. Avant ça, je me suis mise sérieusement à la photo en 1999 quand j’étais en école d’arts appliqués à la publicité et au design d’intérieur au Maroc. Des cours de photographie étaient inclus dans mon cursus. J’ai approfondi mes connaissances en prenant des cours particuliers.

Votre famille a-t-elle compris votre choix de carrière ?

A l’adolescence, je n’en parlais pas, j’y étais très intéressée et je prenais des photos de façon amateur, comme tout le monde. Ma famille n’a pas été surprise car j’ai toujours été fascinée par les images, que j’ai toujours eu une touche artistique en moi, tout le monde savait que j’étais un peu spéciale (rires). Mon père est un homme qui aime beaucoup la culture et nous a élevé dans une atmosphère de curiosité culturelle avec beaucoup de musique, de toutes sortes, mais aussi de de cinéma, de littérature …

Votre famille n’a donc pas tenté de vous en dissuader ?

Non, pas du tout.

Awoulaba taille fine Joana Choumali

Comment définissez-vous votre travail ?

Mon travail est un témoignage de mon temps, de ce qui m’entoure, des multitudes de cultures, de sous-cultures et des phénomènes que j’observe, que ce soit sur mon continent ou à l’extérieur. J’aime beaucoup faire des parallèles entre ce qui rapprochent les cultures plutôt que ce qui les divisent. Beaucoup de gens disent que mon travail est empreint d’émotions. Je fais mon travail avec le cœur et j’espère que ça se voit.

Parmi les sujets qui vous intéressent, les critères de beauté des femmes en Afrique et en Occident, la notion d’héritage, de transmission, des invisibles de la société… C’est très sociétal. Comment choisissez-vous les thèmes à traiter ?

Tout simplement, en passant mon temps à observer. J’essaie de garder un regard nouveau, innocent sur les choses. Je m’émerveille d’un rien, je ne suis jamais blasée mais au contraire toujours curieuse à l’idée de faire des découvertes. Souvent, le sujet de mes recherches n’est pas éloigné de mon quotidien. J’observe tout d’un point de vue domestique, quand je pars en voyage ou même quand je me rends tout simplement au marché près de chez moi ou vais chercher mes enfants. J’ai une vie intérieure qui est parfois un peu énervante même parce que je me pose des questions dans ma tête assez souvent (rires).  Je décide ensuite de me poser ces questions à haute voix en utilisant mon appareil photo pour ouvrir une conversation et voir si les avis convergent ou divergent.

Resilients Joana Choumali
De la série « Resilients » © Joana Choumali

Vous parliez plus tôt d’identité, thème central de votre série « Resilients » où des femmes afrodescendantes posent dans les tenues traditionnelles de leur mère ou grand-mère. Dans une interview pour Deuxième page en novembre 2015, vous disiez de ce travail qu’il vous a « permis de renouer avec la mémoire » de votre grand-mère paternelle qui parlait peu le français tandis que vous ne maîtrisiez « pas suffisamment l’Agni », la langue qu’elle parlait. Vu de la France, ou même de l’Occident, cela peut surprendre.  Vous a-t-on par exemple reproché de ne pas parler cette langue ?

Oui, bien sûr ! Quand j’étais adolescente, on me disait « oh ! ce n’est pas une vraie Africaine, elle ne parle pas la langue de sa mère ! »,  « c’est la fille de la blanche », car ma mère n’est pas ivoirienne d’origine mais métisse espagnole équato-guinéenne et on ne le voit pas sur mon visage ou ma peau. Quand on ne rentre pas dans le cliché auquel on nous a assigné, on se retrouve souvent mis de côté. A travers mon travail, j’arrive parfois à nourrir certains questionnements personnels mais qui touchent tout le monde, je pense : Qui suis-je ? D’où je viens ? Où je vais ? Qu’est-ce que je deviens ? Qu’est-ce que je veux devenir ?

L’Afrique d’aujourd’hui est encore plus à propos en ce qui concerne ces questions. Le continent mute très vite et reçoit tellement d’influences en même temps qu’il est parfois difficile de définir qui on est. Mais ce qui est vraiment formidable, c’est que grâce à internet ouvert au monde entier, un jeune qui vit à Bamako ou Kigali peut injecter un peu de sa culture en Islande ou en Allemagne. C’est passionnant de voir qu’autant nous recevons les informations et les cultures américaines ou européennes, autant nous arrivons à faire connaître notre pop culture qui existe.

Ces invisibles Joana Choumali
De la série « Ces invisibles » © Joana Choumali

Arrivez-vous à obtenir des réponses aux questions que vous vous posez à travers votre travail ?

Disons que c’est un voyage encore en cours (rires), encore fragile mais qui m’a apporté, et m’apporte encore beaucoup.

On peut aussi dire que votre travail est cathartique si on évoque votre série « ça va aller… », réalisée deux semaines après l’attentat de Grand-Bassam en mars 2016 ?

Oui complètement ! J’ai travaillé en catharsis total, c’était une sorte de méditation. Répéter le même geste en reproduisant ces tout petits points de broderie sur chaque image, de la modifier physiquement, pouvoir la toucher, c’était une forme de thérapie. Cela m’a permis de calmer une certaine anxiété, une tristesse que je n’arrivais pas à exprimer avec des mots.

Ce qui m’a le plus choqué dans cet événement, c’est le fait que l’information soit passée si vite aux oubliettes. Au départ, je voulais me lancer dans un projet documentaire mais je me suis dit qu’on allait également le jeter à la trappe rapidement. Alors que d’arriver à faire ressentir à l’autre ce qu’on a soi-même ressenti, il n’y a plus de frontière ni de couleur de peau, c’est juste un ressenti humain que l’autre reçoit.

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De la série « ça va aller … »  © Joana Choumali

Quel lien entretenez-vous avec la diaspora ivoirienne et plus largement africaine présente en France  ?

Je viens de temps en temps ici et j’ai des amis ivoiriens ici. J’ai en général de bons retours, y compris en Côte d’Ivoire.

Ce que je reçois très souvent et de façon directe, c’est sur mon profil Instagram où il y a une forte communauté d’Ivoirien.nes et d’Africain.es de la diaspora qui suivent ce que je fais et mes posts quasi-quotidiens de la ville et commentent en me disant « oh je suis fier.e d’être Ivoirien.ne ! », « qu’est-ce que j’ai envie de rentrer au pays ! », « ça me rappelle mon enfance ».

Y a-t-il une série qui, selon vous, a plus touché la diaspora ?

Je crois que « Resilients » a beaucoup touché les femmes de la diaspora.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Je poursuis la série « ça va aller… ».

La plupart de vos projets sont basés en Côte d’Ivoire ?

Oui, sauf « Adorn » qui est basé au Sénégal – série autour des standards de beauté et du maquillage des femmes sénégalaise ndlr. Mais si Insh’Allah, un projet futur que j’aimerais entamer me permettra de voyager dans d’autres pays africains.

Un mot de la fin ?

Soyez vous-même.

Pour suivre l’actu de Joana Choumali, rendez-vous sur son compte Instagram, sur Facebook et sur son site internet.

INTERVIEW – David Uzochukwu, le photographe autodidacte qui prouve que le talent n’a pas d’âge

ENTRETIEN – Délicatesse, intensité, nature, couleurs… Voilà la marque de fabrique des œuvres photographiques à couper le souffle de David Uzochukwu. Le photographe a écumé les tutos sur internet pour apprendre à maîtriser son art.  Celui qui fêtera ses 19 ans le mois prochain est surtout connu du grand public pour ses clichés réalisés pour la campagne Nike Women dévoilée en janvier dernier mettant en scène l’artiste FKA Twigs -qui en était l’une des directrices artistiques et a spécialement fait appel à ses services. Il présente quelques-unes de ses photos -dont une exclu- à la foire d’art contemporain Also Known As Africa (AKAA) du 10 au 12 novembre. L’occasion de revenir sur son parcours.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis David Uzochukwu, j’ai 18 ans, je viens d’Autriche, j’ai grandi au Luxembourg et à Bruxelles et je viens de m’installer à Vienne pour mes études. Je fais de la photo depuis que j’ai 12 ou 13 ans et j’ai commencé à travailler comme photographe il y a trois ans. J’ai signé chez une agence parisienne, Iconoclast image.

Vous avez commencé la photo en faisant des autoportraits car vous n’étiez pas à l’aise d’aller vers les autres pour leur demander de poser. On voit maintenant pas mal de femmes et d’hommes sur vos photos. La photographie vous a-t-elle rendu moins timide ?

Je pense que oui. C’était aussi en grande partie dû au fait que je déteste faire quelque chose que je juge mauvais, commettre des erreurs et je savais que si je commençais par travailler avec d’autres personnes, j’avais de fortes chances de faire de très mauvais portraits. Donc je voulais avoir cet espace d’expérimentation, cette liberté et ce temps dont j’avais besoin et c’est là que j’ai commencé à faire des autoportraits. Puis avec le temps, quand j’ai pris plus confiance et amélioré mon savoir-faire en matière de photographie, j’ai commencé à inclure d’autres personnes dans mon travail. Je suis convaincu que ça m’a aidé à avoir plus confiance en moi au niveau personnel également et à aller plus facilement vers les autres. Je pense qu’il fallait que je me trouve d’abord.

David Uzochukwu Immortal
« Immortal » © David Uzochukwu / Galerie Number 8

Vous êtes timide mais vous posez souvent nu. Ce n’est pas trop difficile ?

C’est plus facile mais ce n’est jamais facile de prendre une photo dans un premier temps puis de la montrer. Mais en même temps, j’ai un grand sens de l’esthétique, je sais précisément ce que je veux que mes photos reflètent. Comme je ne peux pas souvent prendre de photos dans un environnement conçu par l’homme car je déteste que d’autres personnes façonnent mon image en quelque sorte, la plupart du temps, je me prends en photo sans vêtements. Quand j’avais 13 ans, je n’avais pas accès à de beaux vêtements et comme je n’avais pas de beaux vêtements, j’ai décidé de tout simplement prendre des photos sans vêtements.

Vous êtes pragmatique !

Oui, très! (rires) Je déteste les compromis en ce qui concerne mon travail personnel. Je pense qu’il est important de faire entendre sa voix et que le résultat soit satisfaisant pour soi.

Dans la plupart de vos photos, la nature est très présente. Pourquoi ce choix ? Où trouvez-vous votre inspiration ?

J’adore la nature dans la vie de tous les jours. Quand je vois un beau ciel ou un lever de soleil, je suis très ému. J’aime comment la nature nous fait nous sentir et comment notre paysage émotionnel peut ressembler au paysage qui nous entoure d’une certaine manière. J’aime également l’aspect préservé, il y a tellement d’espaces où aller. D’un point de vue purement visuel, il y a des motifs intéressants et de belles couleurs et rien n’a l’air forcé, c’est simplement naturel, organique et c’est juste là. Je trouve cela fascinant.

Pour ce qui est de l’inspiration, c’est assez difficile à expliquer. Plus je pense à un sujet, plus l’idée se précise. C’est plutôt le subconscient qui est à l’œuvre. Finalement, je ne sais pas. Je peux me balader dans la nature, penser à des sujets un peu controversés, me mettre dans un certain état d’esprit en écoutant de la musique, c’est très important pour moi. Après tout cela, les idées émergent du subconscient.

David Uzochukwu Wildfire
« Wildfire » © David Uzochukwu / Galerie Number 8

Votre mère est Autrichienne et votre père est Nigérian. Quel lien entretenez-vous avec ces pays ?

J’ai vécu en Autriche jusqu’à mes six ans et je m’y sens toujours chez moi. Nous avons déménagé plusieurs fois avec ma famille. C’est comme s’il y avait des petits bouts de chez soi partout et qu’en même temps, on n’était pas vraiment à la maison. Le Nigéria, je n’y ai jamais vécu -j’ai passé toute ma vie en Europe. J’ai rendu visite à de la famille à plusieurs reprises là-bas. J’ai adoré ! c’était fantastique, les gens étaient très ouverts, tolérants. Mais en même temps, j’ai le sentiment qu’il y a des points de vue fondamentalement différents. Le Nigéria est beaucoup plus conservateur comparé à pas mal de pays européens. Il y avait donc ce dilemme. Mais je me sens proche de ce pays, où se trouvent mes racines.

Qu’est-ce que cela vous fait d’exposer à un événement qui s’intitule ‘Also Known As Africa’ ?

Je suis très content ! Je trouve que c’était une belle opportunité. J’aime être entouré d’art africain et que mon travail soit placé dans ce contexte en tant que celui de quelqu’un issu d’une minorité, de la diaspora. Je suis très heureux et fier de participer à cet événement.

Vous disiez dans une interview pour le magazine Photo dans le numéro mars-avril de cette année, que vous aviez vécu le racisme partout et sous différentes formes. Utilisez-vous ces expériences dans votre travail ?

Il y a plusieurs choses à dire. Je n’ai pas consacré une série d’autoportraits sur la façon dont le racisme m’a forgé. Mais je pense aussi que, bien que la plupart de mes œuvres plus anciennes ne traitent pas forcément du racisme, cela m’a bel et bien forgé. Je pense qu’on retrouve cela dans d’autres choses que je fais car ça a fortement contribué à faire de moi la personne que je suis.

David Uzochukwu May be it is
« May be it is » © David Uzochukwu / Galerie Number 8

Avez-vous été victime de racisme en tant que photographe ?

Pas que je sache. Récemment, on a vu pas mal de Noir.e.s réaffirmer leur place dans la société et je pense que c’est presque un avantage pour moi de faire partie de cette communauté car je n’aurais pas pu exposer à l’AKAA autrement. C’est tout de même une question difficile.

J’ai peut-être été victime de discrimination mais au final, je m’en sors bien. Si je devais mettre dans une balance le négatif d’un côté et le positif de l’autre, elle pencherait du côté positif.

En novembre 2016, vous avez travaillé sur une campagne contre la dépigmentation de la peau avec l’association Esprit d’Ebene via l’agence Iconoclast. Comment cela s’est passé ? C’est l’association qui vous a contacté ?

Oui, l’association m’a contacté et j’étais très content de prendre part à ce projet. Je trouvais cela important de parler de ce sujet.

Il n’y a pas de photos du projet sur internet. Elles ne sont pas encore sorties ?

Je ne sais pas et je suis d’ailleurs surpris que vous parliez de cette campagne. Peut-être qu’ils changent certaines choses dans le projet, ce n’est pas toujours facile.

[MISE A JOUR : la campagne « Stop dépigmentation » a été dévoilée le 21 décembre. Elle est à découvrir ici.]

Comment faites-vous pour trouver un équilibre entre votre travail purement artistique et personnel et vos contrats commerciaux -comme quand vous travaillez sur la campagne Nike avec FKA Twigs ?

Les deux contextes sont très différents. Quand je travaille sur mes projets personnels, je travaille parfois seul alors que quand je me consacre à un contrat commercial, il peut y avoir entre 7 et 18 personnes. Dans le cas de Nike, il y avait plusieurs direct.eur.ice.s artistiques, FKA Twigs en était une aussi. Parfois, vous avez de la chance et les personnes avec qui vous travaillez comprennent et sont prêtes à ne pas compromettre votre vision et c’est absolument génial car vous pouvez contrôler la création. Dans d’autres cas, c’est le résultat d’un travail d’équipe et de belles choses en sortent.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? Que pourra-t-on découvrir bientôt ?

Je vais me lancer dans la réalisation d’un premier film qui devrait sortir début 2018. A part ça, je suis toujours très content de continuer à expérimenter de nouvelles choses et faire de mon mieux pour faire du bon travail.

Pour voir plus d’oeuvres de David Uzochukwu, rendez-vous sur le site Galerie Number 8 et Iconoclast image.

Vous pouvez aussi retrouver le photographe sur Instagram , Facebook et Twitter

(Crédits photo à la une: « Rising » David Uzochukwu / Galerie Number 8)