ACTU – Ce que neuf journalistes afro retiennent de l’année 2018

BILAN – L’an dernier, nous avions demandé à huit consœurs et confrères de nous faire part de trois faits marquants de l’année 2017. En 2018, on remet ça avec neuf autres journalistes : Yslande Bossé, Armelle De Oliveira, Samba Doucouré, Sandrine Etoa-Andegue, Jadine Labbé Pacheco, Sinatou Saka, Aphelandra Siassia, Mélody Thomas et Philippe Triay.

Yslande Bossé, journaliste au Journal de Saint-Denis et auteure du blog consacré aux littératures D.É.L.I.É.E 

Yslande Bossé

L’acte héroïque de Mamoudou Gassama (mai 2018)

« J’ai été marquée par l’ampleur qu’a pris ce fait divers. Le nom de Mamoudou Gassama a fait le tour du monde et c’est tant mieux. Il a sauvé la vie d’un enfant. Il est dommage qu’il ait fallu un acte comme celui-là, pour qu’on puisse éclairer et médiatiser l’héroïsme et le courage des gens comme Mamoudou Gassama. C’est-à-dire des migrants. Ils prennent la mer au péril de leur vie pour finir entassés dans les rues des villes du Grand Paris ou des petits villages français. Il y a une telle disproportion entre la manière dont des sans-papiers qui ressemblent à Mamoudou Gassama sont traités en France, et la façon dont les politiques ont accueilli l’acte de bravoure de ce jeune malien… La récupération d’un point de vue médiatique et politique a été assez sidérante. » 

Donald Trump et les ‘shithole countries.’ (janvier 2018)

« En début d’année, Donald Trump a qualifié plusieurs pays -Le Salvador, Haïti et des pays d’Afrique- de ‘shithole countries’ lors d’une réunion à la Maison-Blanche sur la question de l’immigration. On a traduit l’expression en français par ‘trous à merde’, ‘pays de merde’. Quand on sait ce que les politiques américains ont fait endurer aux Haïtiens notamment, et continue de leur faire endurer, on ne peut qu’être marqué par ce genre de parole. Sur D.É.L.I.É.E, on a essayé de lui répondre d’une jolie manière. »

La victoire de la France à la Coupe du monde de football (juillet 2018)

« La victoire des Bleus m’a ramené à mon enfance, à 1998, à cette époque ‘Black, Blanc, Beur’. J’avais 11 ans et j’ai l’impression d’avoir ressenti à peu près les mêmes émotions. J’ai adoré marcher dans les rues de Paris, sentir l’ambiance, rire avec les gens, crier avec les gens, fêter la victoire. C’est une belle page de l’année, on ne peut pas le nier. »

Armelle De Oliveira, journaliste pigiste basée à Londres (BBC, NBC News)

Armelle De Oliveira

Le film Black Panther (février 2018)

« Black Panther a enfin montré l’Afrique et sa population sous un angle novateur -que ce soit dans l’afro-futurisme ou dans la sortie tant attendue du portrait misérabiliste qu’on dépeint trop souvent du continent. Il a permis à de nombreux africains et afro-descendants à embrasser leur culture sans honte. Une véritable discussion a été amorcée autour de la représentation, d’abord de l’Afrique et des afro-descendants au cinéma, mais aussi autour du colorisme, du problème d’identité de la diaspora, du statut de super-héros de la femme noire, de la restitution des œuvres volées par les colons.Vivement la suite ! »

La polémique sur les origines des Bleus (juillet 2018)

« Quelle belle histoire d’amour entre la France, que dis-je, le monde entier et Kylian Mbappé ! Les Bleus nous ont fait vibrer à coup de playlists endiablés et de matchs gagnés. Mais les histoires d’amour finissent toujours mal. “Ils sont Français avant tout, ce n’est pas une victoire pour l’Afrique”. L’horreur de placer les joueurs au milieu d’une polémique pareille quelques heures après le plus beau moment de leur carrière, si ce n’est de leur vie. »

Dewayne Johnson fait plier Monsanto (août 2018)

« La figure historique ayant fait plier le géant de l’agrochimie est un homme Noir de la classe populaire américaine. Quel symbole quand on sait que bien souvent en écologie, les racisés ne sont pas entendus ou sur le devant de la scène. Quel symbole quand on sait qu’être Noir et issu de la classe populaire vous fait déjà partir avec une longueur de retard aux Etats-Unis. J’espère voir dans tous les livres d’histoire son visage rongé par son cancer en phase terminale causé par le glyphosate. »

Samba Doucouré, journaliste pigiste (Mouv’), président d’Africultures

Samba Doucouré

Mamoudou Gassama 

« Un événement démesuré qui en dit long. L’enfant pendu dans les airs c’est irréel, la prouesse l’est aussi. Ce qui a suivi également. La récupération par Macron, les multiples passages sur des plateaux télé, les prix… Tout cela s’est enchaîné à une vitesse folle. Quand on voit de l’autre côté le traitement réservé aux autres migrant.es, on ne peut qu’être révolté.e. On ne passe pas de zéro à héros. Pourtant, parmi les hommes et femmes qui meurent sur des chemins similaires à celui de Mamoudou, il y a beaucoup de héros. »

La victoire de la France à la Coupe du monde de football

« Ramenez la Coupe à la maison, allez les bleus allez, 20 ans après c’est le moment! On en avait besoin, vraiment. Un moment de communion qui transcende les opinions, les origines et les statuts. C’est peut-être naïf comme commentaire mais un peu de joie même éphémère ça ne se refuse pas. Très vite, les débats hypocrites sur la francité vs l’africanité des joueurs m’ont gonflé. Mais je suis heureux que ces footballeurs et les jeunes de leur génération aient eu droit à cet instant de grâce. Je suis aussi content pour Vegedream qui va croquer sur son tube pendant 30 ans ! »

Black Panther

« Plus que le film en lui-même, j’ai adoré la passion qu’il a déchaîné. J’ai aimé lire et observer ces réactions, débats et analyses. Chacun y allait de sa lecture politique du film. C’est une œuvre panafricaniste dans la mesure où elle propose une utopie d’union africaine.  Et elle est intéressante parce qu’elle pose les questionnements essentiels : si nous arrivions à faire l’union, où placerions-nous la diaspora, les traditions, le progrès, la solidarité et les femmes? »

Sandrine Etoa-Andegue, grande reportrice à Franceinfo

Sandrine Etoa-Andegue

Espoir des candidats à l’exil pour l’Europe au Niger (janvier 2018)

« En janvier 2018, je me rends au Niger pour une série de reportages entre Niamey et Agadez. Lors de mon séjour dans cette dernière ville, située aux portes du désert, deuxième du pays par sa taille, j’ai rencontré de nombreux migrants en route vers la Libye. Parmi eux, il y a Koffi, un orphelin ivoirien de 18 ans. En attendant son voyage, le temps de réunir l’argent nécessaire et constituer son kit de protection pour traverser le désert, il végète dans un ‘ghetto’, une maison tenue par des passeurs en périphérie de la ville à l’abri des regards où ils hébergent les migrants en transit. Les récits de ceux qui l’ont précédé vendus sur des marchés aux esclaves, la possibilité d’être abandonné à son sort en plein désert, l’épreuve de la traversée de la Méditerranée, le rejet et l’hostilité une fois en Europe, rien ne peut l’arrêter. Il veut gagner l’Allemagne et devenir footballeur, réussir et vivre. ‘Dieu m’a donné le courage, lui et mes ancêtres veilleront sur moi’ dit-il. » 

Le plus grand bidonville de France est à Mayotte en France (mars 2018)

« En mars 2018, Mayotte 101ème département français est paralysé par une grève générale qui se matérialise par de nombreux blocages sur l’île, une population sous tension et une économie au ralenti. Les mahorais.es sont révolté.es et fatigué.es, des nombreuses agressions aux abords des établissements scolaires, de l’insécurité quotidienne, du chômage endémique des jeunes. Derrière cette crise sociale, une crise économique : 84% de la population vit sous le seuil de pauvreté. A Kaweni, le plus grand bidonville de France situé à l’est de l’île, 15 000 personnes vivent entassées les unes sur les autres, des mahorais.es, des comorien.nes -boucs émissaires tenus pour responsables de tous les maux du territoire-, des malgaches. Des familles vivent dans le dénuement le plus complet comme cette mère de cinq enfants que j’aimerais entendre parler de ses conditions de misère criantes mais auxquelles elle ne fait plus attention. Beaucoup sont comme elle fatalistes et résigné.es, ‘c’est comme si l’État et la France nous avaient oubliés ici à Mayotte’, dit Fainou une autre mère célibataire. » 

L’élection de Jaïr Bolsonaro au Brésil et le règne des fake news (octobre 2018)

« Il y a eu Trump, Salvini et maintenant Bolsonaro. Le 28 octobre dernier, le Brésil s’est choisi un président d’extrême-droite. Ouvertement raciste, homophobe, nostalgique de la dictature militaire. Toute sa campagne, il la mène sur les réseaux sociaux dans un pays où 120 millions de personnes utilisent WhatsApp. Pas de débat télévisé, sa première déclaration une fois élu, c’est sur internet qu’il l’a fait. Son camp est accusé d’avoir mis sur pied une vaste opération de désinformation contre son adversaire Fernando Haddad via l’envoi de centaines de millions de messages colportant des fausses nouvelles. La vérité n’a pas d’importance. Dans la vie réelle, il y a ceux pour qui cette élection annonce des lendemains difficiles. Notamment les militants des droits de l’homme, de la communauté afro ou LGBT. Ou encore ce policier qui craint que les violences des forces de l’ordre n’augmentent notamment à l’égard de ceux qui les subissent déjà le plus : ‘le jeune homme, noir, pauvre, habitant dans les quartiers périphériques’. »

Jadine Labbé Pacheco, journaliste à France Ô (émission Les Témoins d’Outre-mer)

Jadine Labbé Pacheco

Argentine : le Sénat rejette la légalisation de l’avortement (août 2018)

« Le 9 août, après plus de seize heures de débats, 38 sénateurs rejettent un projet de loi qui légalise l’IVG au cours des 14 premières semaines de grossesse. Le texte avait été adopté par les députés en juin à 129 voix pour et 125 contre. Ce n’est qu’en 2020 que le Parlement pourra revenir sur ce texte. Des milliers de manifestantes féministes munies de foulards verts, vert couleur de l’espoir, sont en larmes. Moi aussi. »

 La France remporte la Coupe du monde…et des femmes sont agressées par des supporters (juillet 2018)

« Je ne suis pas une grande fan de football mais je ne rate pas un seul match de l’équipe de France pendant la Coupe du Monde. A chaque victoire, je crie, saute et chante ma joie avec mes proches. 15 juillet, jour de finale, jour de victoire. Paris est en fête, c’est beau, c’est génial. Mais certains supporters gâchent ces moments de joie. Plusieurs femmes racontent les agressions sexuelles dont elles ont été victimes pendant cette Coupe du monde, par des hommes, alcoolisés ou non. Ces agressions me dégoûtent, elles sont impardonnables. » 

Denis Mukwege et Nadia Murad, Prix Nobel de la paix (décembre 2018)

« Le 10 décembre 2018, l’ancienne otage yézidie de l’organisation Etat islamique Nadia Murad et le gynécologue congolais Denis Mukwege reçoivent le Prix Nobel de la paix à Oslo, en Norvège.’L’homme qui répare les femmes’ lutte contre les mutilations génitales dont les femmes sont victimes en RDC. Le combat de ces deux lauréats contre les violences sexuelles faites aux femmes prouvent qu’il y a de l’espoir. » 

Sinatou Saka, journaliste et chef de projet à RFI et France 24 (France Médias Monde) 

Sinatou Saka

La restitution de 26 œuvres d’art au Bénin (novembre 2018)

« Cette décision est tout simplement historique. Certes, il s’agit de 26 œuvres sur les 90000 objets d’art d’Afrique subsaharienne présents dans les collections publiques françaises mais c’est un pas important. Parce que cette restitution ouvre la porte à d’autres retours et aussi parce que ça dit quelque chose des actions humiliantes de la France pendant la période coloniale. En tant que béninoise, je me suis bien entendu senti très concernée par cette décision qui va permettre à des jeunes béninois et béninoises de voir pour la première fois de leur vie le trône du roi Ghezo, datant du XIXe siècle, exposé au Musée du quai Branly-Jacques Chirac. La culture n’est pas secondaire, c’est ce qui fait une nation. »

La France, championne du monde de football (juillet 2018)

« On n’y a pas cru. Mais ils ont ramené une deuxième étoile à la maison. Et cette coupe nous a tou.te.s rassemblé.es. Enfin pas vraiment, puisqu’on a quand même eu un vrai débat sur les origines africaines des joueurs de l’équipe de France de football. C’est intéressant de voir qu’en France, la couleur de peau divise en deux camps : ceux qui pensent que ces joueurs sont d’abord français, et ils ont bien raison -plusieurs n’ont pas grandi sur le continent- et ceux qui pensent que quoi qu’on dise, ils ont été imprégnés d’une éducation africaine de part leurs parents. Ce que je retiens, c’est qu’il est encore très complexe de  de se faire entendre en France quand on se dit Français.e mais aussi Africain.e, simplement, sans avoir à se justifier, s’expliquer, sans hiérarchiser.« 

Le Scandale Cambridge Analytica (mars 2018)

« Au mois de mars, Cambridge Analytica est accusée d’avoir utilisé des données de 30 millions à 70 millions d’utilisateurs de Facebook, recueillies sans leur consentement. C’est énorme et si l’opinion publique, notamment en Afrique où Facebook connaît une croissance incroyable,  s’en est inquiété rapidement, je ne pense pas qu’elle en ait vraiment pris la mesure. La preuve : à part lui dérouler le tapis rouge, aucun Etat africain ne fait le poids ou n’a daigné convoquer le géant américain. Ce n’est pas le premier gros scandale de ce type mais en tout cas, il a été heureusement bien traité par les médias. Car le problème, ce n’est pas seulement l’utilisation de nos données mais c’est un risque assez clair de faillite de toutes nos démocraties. « 

Aphelandra Siassia, journaliste pigiste (Nothing but the wax)

Aphelandra Siassia

Denis Mukwege et Nadia Murad, nommé.e prix nobel de la Paix (octobre 2018)

« Un événement m’a tout particulièrement bouleversé cette année : l’annonce en octobre dernier du prix Nobel de la Paix, décerné à deux activistes, le Congolais Denis Mukwege et la Yézidie Nadia Murad. L’un répare les corps des femmes meurtries, violées par les forces armées congolaises sévissant depuis des décennies dans le pays, l’autre a été l’esclave des jihadistes, kidnappée, torturée et violée par ses ravisseurs. Depuis son évasion, Nadia Murad se bat avec ferveur contre les violences infligées à son peuple par l’organisation Etat Islamique. Toute la beauté et la portée d’une telle récompense se cristallise peut-être dans le choix de la date de restitution, le 10 décembre dernier, date anniversaire de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. »

Nous Toutes (novembre 2018)

« Le 24 novembre dernier déferlait une vague violette sur toute la France. Le mouvement Nous Toutes comptabilisait près de 50 000 personnes en France, unies pour dénoncer les violences sexistes et sexuelles à l’encontre des femmes. Une manifestation historique organisée un an après les révélations chocs de l’affaire Weinstein et le lancement du mouvement #MeToo, ne faisant que confirmer la nécessité de prendre à bras le corps la question du patriarcat. »

Les Gilets Jaunes (novembre et décembre 2018)

« Compliqué de passer à côté de cette insurrection populaire, prenant de jour en jour davantage de poids depuis le début du mois de novembre. La France s’embrase sous le regard médusé de nos politicien.nes, une France fragmentée, divisée, fatiguée, aujourd’hui prête à tout, même à aller à l’encontre des principes de la République. Comment pacifier le mouvement tout en se faisant entendre ? Les interrogations au même titre que les revendications se multiplient, juste tribut de quarante ans d’inaction étatique. Où se placer dans tout ça ? Nous sommes beaucoup à nous poser la question. À l’action brutale, non maîtrisée, parfois brouillonne, préférons la réflexion et la prise de décision collective pour tenter de mettre à plat de vraies solutions. »

Mélody Thomas, journaliste à Marie Claire, co-auteure de la newsletter What’s Good

Mélody Thomas

Facebook est loin d’être mort (avril 2018 – aujourd’hui)

« Ces dernières années, j’utilise Facebook de manière aléatoire. Je poste très peu sur ce réseau, hormis des articles que j’ai écrits ou des choses que j’ai trouvé drôle. Par aveuglement, et étant donné le fait que dans mon milieu professionnel les gens sont plutôt sur Instagram, j’ai cru que tout le monde utilisait ce réseau à ma façon. Autrement dit, quasiment pas. Pourtant, aujourd’hui Facebook, au travers de groupes et événements privés, s’est révélé être un véritable enjeu politique. On a pu le voir avec le scandale Cambridge Analytica et on le comprend là encore avec le mouvement des Gilets Jaunes. Je pense que dans les prochains mois, voire les prochaines années, nous allons véritablement voir ce que signifient réellement le déplacement des discussions politiques sur des plateformes digitales et leur impact sur le monde réel. »

Le mariage de Meghan Markle (mai 2018)

« Ce qui m’a marqué dans cette histoire, ce n’est pas le mariage en lui-même, mais les conversations qu’il a provoqué. Il y a eu les articles qui l’ont déclaré première personne noire à intégrer la famille royale d’Angleterre (ce qui est faux). Puis les discussions sur la représentation : ce que l’image d’une “princesse noire” allait changer pour un tas de petites filles dans le monde. Et enfin, d’autres encore pour dire que ces conversations n’étaient qu’un décorum et qu’elles ne changeraient pas la sombre histoire coloniale de l’empire britannique. Ce que j’ai aimé, c’est voir ces questions soulevées, discutées sur la place publique -même si virtuelle. » 

Le clip ‘Apeshit’ de Beyoncé et Jay-Z (juin 2018)

« Je n’en parle pas seulement parce qu’elle est sortie le 16 juin, jour de mes 30 ans haha ! Je me souviens être dans un taxi plusieurs jours après la sortie du clip avec un ami qui me disait ‘quand même, Beyoncé au Louvre, c’est un peu n’importe quoi. Les gens s’emballent trop. Et puis ce n’est pas le lieu’. Le genre de phrase qu’on a tou.tes lu et entendu à la sortie du clip. Je finis par poser la question : ‘le lieu pour quoi ? Combien de personnes racisées tu vois dans les musées qui ne soient pas des vigiles ? Tu ne crois pas qu’avec ce clip, il y aura un tas d’ados qui vont se dire : ‘c’est aussi mon histoire. J’y suis à ma place ?’ J’entends le chauffeur Uber à l’avant dire ‘c’est vrai ça’. »

Philippe Triay, journaliste à France Ô et auteur 

Philippe Triay

Le prix Nobel de la paix au Dr Denis Mukwege

« Pour moi, cet homme a la stature d’un Nelson Mandela. Le Dr Denis Mukwege, ce gynécologue-obstétricien congolais qui soigne les femmes, les jeunes filles et les enfants, souvent même des bébés, victimes de viols et de brutalités sexuelles ignobles dans le Sud-Kivu en République démocratique du Congo, est l’un des héros de notre temps. Ce médecin rempli d’humanité et d’un courage inouï face aux atrocités humaines est également ce que l’Afrique peut offrir de meilleur et un exemple pour la jeunesse du continent. Il faut absolument écouter son formidable discours à la remise du prix à Oslo. » 

Les migrations d’Afrique subsaharienne qui se poursuivent

« Guerres, pauvreté, manque d’opportunités économiques, famines, bouleversements climatiques…Des centaines de milliers d’Africain.e.s tentent chaque année au péril de leur vie de quitter leur continent pour tenter de rejoindre un Occident qui ne les veut pas et les humilie. Et là, je veux pousser un coup de gueule non contre ce dernier -qui évidemment a une grande part de responsabilité- mais contre les élites africaines qui, par leur corruption, leur vénalité et leur gabegie ont conduit à cette situation. Il n’est plus possible de dire que c’est la faute des autres. Mais j’ai confiance en la société civile africaine et ses citoyens de plus en plus mobilisés pour prendre leur destin en main. »

Le scandale sanitaire du chlordécone aux Antilles (juin 2018)

« La question de l’empoisonnement des sols, des rivières et de toute la chaîne alimentaire en Guadeloupe et en Martinique par le chlordécone, un pesticide extrêmement toxique utilisé dans les bananeraies pendant plus de vingt ans, est revenue dans le débat public (il avait déjà éclaté au grand jour en 2016 ndlr). L’occasion de rappeler que plus de 92 % des Guadeloupéen.nes et des Martiniquais.es sont contaminé.es par ce perturbateur endocrinien, avec des risques très élevés de cancers et de troubles neurologiques. Selon les scientifiques, les terres seront polluées pour des siècles, au point que l’on parle d’un scandale d’Etat, resté sans réponse pour le moment… »


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MILITANTISME – Les enfants adoptés : la cause de la militante afrodescendante Tauana Olivia Gomes Silva des Peaux Cibles

Tauana Gomes Silva
crédits : Tauana Gomes Silva

ENGAGEMENT- Qu’elleux s’expriment sur la toile ou organisent des manifs, pour l’environnement, contre le “blackface” ou la “misogynoir”, les Afrodescendant.e.s militent. Pour la première interview de ce format, L’Afro a parlé avec Tauana Olivia Gomes Silva, militante du collectif afroféministe rennais Les Peaux Cibles. 

Militer : vb. Agir, combattre pour ou contre quelqu’un, quelque chose. L’Afro va à la rencontre des Afrodescendant.e.s qui veulent voir changer le bout de leur rue ou du monde et inaugure sa série d’entretiens « Afro et engagé.e ». Aujourd’hui, c’est Tauana Olivia Gomes Silva, militante associative dans Les Peaux Cibles, un collectif afroféministe de Rennes qui s’exprime. 

Qui êtes-vous ? 

Tauana Olivia Gomes Silva, 31 ans, femme « métisse » noire, brésilienne, adoptée pendant l’enfance par une famille brésilienne, bisexuelle, immigrée, arrivée en France en janvier 2006 en tant que fille au pair, ancienne sans-papiers, étudiante, précaire. Je viens de la campagne brésilienne, d’une ville très connue d’où les personnes immigrent de manière illégale pour aller chercher du travail aux États-Unis.

J’ai choisi la France, où j’ai débarqué seule, avec quelques euros en poche pour étudier le français. À cette époque, je voyais ce pays comme celui des droits de l’homme par excellence, où tout était possible. J’avais un visa, mais je suis devenue clandestine après quelques mois sur place. Ma patronne n’a pas voulu signer mes papiers pour le renouvellement du récépissé de séjour. Pendant une période, j’ai donc travaillé chez elle en échange d’un toit et de la nourriture. J’ai rencontré un Français, avec qui je me suis mariée : notre union, dans laquelle il y a beaucoup d’amour et de soutien, tient toujours. J’ai eu ma carte de séjour et je suis retourné à l’université, où j’ai fait une licence et un master d’histoire. Je suis actuellement doctorante en histoire et travaille sur une thèse portant sur La participation politique des femmes noires dans les mouvements de gauche pendant la dictature militaire au Brésil (1964-1984).

Pour quelle cause militez-vous ?

Actuellement, je suis aussi engagée dans la lutte des enfants adoptés. Parler de l’adoption n’est pas très facile que les gens idéalisent beaucoup. Cette thématique est très importante pour moi car comme cela a été  le cas pour moi, la majorité des familles qui adoptent sont blanches et les enfants sont racisé.e.s. Les questions raciales commencent donc à la maison et les familles ne sont pas préparées à les gérer.

Depuis combien de temps vous militez ?

Depuis 2005.

Êtes-vous encarté.e ? Dans une association ? Dans une ONG ?  Sympathisant.e de mouvement ?  

Je fais partie des Peaux cibles- Collectif Afroféministe de Rennes.

Comment le vivent vos proches ?

Ils sont au Brésil et vivent très bien mon militantisme car c’est très courant chez moi. Les femmes noires brésiliennes sont mobilisées depuis la fin du XIX siècle. Ils sont aussi très fiers de moi ; que je fasse mon doctorat en France est très important pour eux. C’est un signe de réussite. Par contre, avec mes proches en France -ma belle-famille,  principalement-, on ne discute pas de ma vie de militante afro féministe.

Le moment fondateur qui vous a poussé à l’action ?

Mon retour du Brésil, où je rentre très régulièrement, en janvier 2015. En 2014 j’y ai retrouvé ma mère biologique, un frère donné aussi à l’adoption et un autre frère, décédé. Je suis toujours à la recherche de mon père biologique. Jusqu’en 2015, je ne voyais pas l’intérêt de militer ici, car je souhaitais rentrer au Brésil dans les plus brefs délais, mon séjour en France devant durer juste le temps de finir mes études dans mon esprit. Face à la grande mobilisation des femmes noires brésiliennes et mes 12 mois à leurs côtés, je suis retournée en France avec le désir de tourner mon militantisme vers le pays où je réside maintenant depuis 10 ans, une manière également de ne plus me sentir isolée en France.
Je souhaite toujours rentrer au Brésil, mais je me suis dit qu’il était temps de commencer à penser plus au pays où je me suis installée. En tant qu’immigrée, il m’a fallu pourtant neuf ans pour m’identifier avec les femmes noires « françaises ».

Quelles sont les réactions des gens lorsque vous leur révélez la cause pour laquelle vous militez ?

Avec les non racisé.e.s : C’est du communautarisme, du racisme anti-blanc, les races n’existent pas, on est tous humains, il y a des cons partout, tu es un peu parano…Heureusement, maintenant que je fais une thèse sur l’Histoire des femmes noires, j’arrive à avoir un peu plus de crédibilité. Cependant, il est toujours difficile de parler de la lutte contre la négrophobie en France.

Quel est votre mode d’action préféré ?

Les réunions, conférences, débats non-mixtes avec les différents mouvements afro-féministes en France.

Qu’est-ce qui, selon vous, empêche principalement votre cause d’avancer ?

Les discours français qui nient l’existence de la race et du racisme en France.

Une action qui a débouché sur quelque chose d’inattendu ?

La Marche des Femmes Noires Brésiliennes.

Une action particulièrement difficile à mener ?

Toute action où on doit parler de la race. Il est très difficile aussi de parler du vécu des immigrées, surtout quand on est immigré et non français. Pour beaucoup, il s’agit uniquement d’une histoire de papier, carte de séjour ou nationalité.

Le reproche qu’on vous fait souvent, lorsque vous parlez de la cause pour laquelle vous militez ?

C’est du communautarisme, du racisme anti-blanc, il n’existe pas les races, on est tous humains, il y a des cons partout, tu es un peu parano…

La chose positive qu’on vous dit souvent, lorsque vous parlez de la cause pour laquelle vous militez ?

Les blancs français, pas grand-chose !

Que représente le fait de militer pour vous ?

C’est ma vie, c’est appréhender mon histoire, préserver l’estime de soi, mon indépendance intellectuelle. C’est un moyen de comprendre les souffrances que j’ai endurées dûes à ma condition raciale et sociale, de nommer les choses.

Quelle initiative/action vous a marqué ? Pourquoi ?

La Marche du 31 octobre- Marche pour la dignité et contre le racisme. Les rassemblements des racisé.é.s font du bien. Tout ce qui est organisé par et pour nous. J’ai pu enfin être en contact avec d’autres militant.e.s racisé.é.s en France.

Une organisation/association que vous suivez de près et dont vous vous inspirez ?

En France, MWASI et Cases Rebelles.

Quel.le militant.e vous inspire ? Pourquoi ?

Toutes les militantes afro-féministes brésiliennes, Lélia Gonzales, Thereza Santos, Edna Roland, Arabela Pereira Madalena, Conceição Evaristo… Maintenant, comme cité ci-dessus, je commence à m’intéresser aux nombreuses militantes afro-féministes françaises. Pour beaucoup de ces femmes, vivre, survivre, dans ce monde raciste, sexiste, classiste, xénophobe etc c’est déjà de la résistance.

Pour suivre l’actualité des Peaux Cibles https://www.facebook.com/femmesnoiresrennes/