#FraichesWomen2019 Jeannine Fischer Siéwé :  » La #blackexcellence peut être une injonction, une norme : qui la fixe ? »

PORTRAIT – On l’avait rencontré sur ses terres, à Lille, à la Gare Saint-Sauveur, un vendredi soir. Elle courrait partout, mettant à l’aise ses invité.e.s, orchestrant l’événement, du workshop de danse au studio photo. Jeannine Fischer Siéwé, avec WaWa L’Asso était associée à 100% Afriques, l’exposition-événement de la Villette programmée en 2017 et qui s’était posée à Lille. Le lendemain, legging et T-shirt, elle entraînait derrière elle une centaine d’élèves à suivre ses pas afrobeats. L’intégrer à l’initiative Fraîches Women pour cette édition nous permettait de parler de la danse. « Avoir le rythme dans la peau », l’association que l’on fait de cet art avec l’Afrique et les personnes afrodescendantes, et par extension, leur lascivité est récurrente. Jeannine est un visage de ce que veut dire être une femme afrodescendante en France : pas forcément parisienne, valorisant des cultures africaines autres que celles dans lesquelles elle a grandi, pleine de questionnements quant à ses pratiques.

Les 8 #fraicheswomen de l’édition 2019 ont chacune donné leur avis sur la thématique de cette seconde édition du projet photo, à savoir la « black excellence », -preuve que les Noir.es ne devraient pas être essentialisé.es -et c’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles nous avons créé L’Afro le 31 octobre 2015 ;).

Les débuts

« Je m’appelle Jeannine Fischer Siéwé, j’ai 38 ans et je suis franco-camerounaise. Je nais à Paris, passe mon enfance au Cameroun, puis mon adolescence dans un petit village dans la Picardie. Mon bac en poche, j’ai migré vers le ch’nord et je n’ai plus quitté ma ville, Lille. Après une école de communication, j’ai bossé en agence de communication, responsable des achats, de la vente et de la communication pour une boutique à Lille. Il y a 5 ans, j’ai tout plaqué. J’ai fondé Wawa et j’en suis la directrice artistique. »

« Wawa est une structure culturelle lilloise inédite, qui organise et produit des événements culturels et artistiques autour des cultures afro- Caraïbes-Brésil. »

La genèse du projet Wawa L’asso

« J’ai toujours eu envie d’entreprendre. Depuis toute petite, j’organisais les spectacles de fin d’année de l’école maternelle de ma mère, je montais des groupes de danse, j’organisais des expos. À 17 ans, j’ai organisé ma 1ère expo d’artisanat dans ma fac à Lille. Je suis passionnée par plusieurs domaines : l’art, la photo, la mode, la danse, l’événementiel, la création etc. J’ai décidé de créer WaWa qui est une réunion de toutes mes passions. Ce projet mûrissait déjà dans mon esprit depuis des années et au début, je ne savais pas bien comment articuler tout cela, comment définir un projet cohérent, par où commencer etc. »

« Ma motivation principale était que j’aspirais à travailler pour moi et gagner de l’argent au travers d’un projet inspirant et surtout qui donnerait du sens à ma vie, qui me ressemblerait et qui pourrait profiter à ma communauté, la fédérer et la valoriser. Un jour, ça a été évident pour moi, je me suis lancée et depuis, ma vie a radicalement changé. »

« Aujourd’hui, nous organisons des événements qui rassemblent près de 2000 personnes, on a près de 130 élèves dans notre école de danse, on a créé une compagnie de danse, on produit nos propres événements, on a créé un webmagazine et on s’apprête à sortir notre marque de bijoux, vêtements et accessoires : Wandafull by WaWa ! »

« C’est une aventure dure, mais tellement riche ! Une aventure faite de sacrifices, de désillusions, c’est vrai. Mais j’ai gagné tellement plus à sauter le pas et j’ai appris tellement sur moi et sur les autres. Et on a encore plein de rêves, de projets à réaliser. »

La réaction de ses proches

« Entre la genèse de l’idée de WaWa et le passage à l’action, il y a eu un peu de temps et comme je disais toujours que je voulais créer quelque chose, mon entourage n’a pas vraiment été étonné. De plus, j’entreprends depuis toute petite. J’ai la chance d’avoir une famille bienveillante et qui me soutient dans mes projets. Ma mère, par exemple, a toujours veillé à ce que je fasse ce que je veux. Que je m’en donne les moyens et que je fonce. Elle m’a toujours soutenue. Elle se déplace pour presque tous les grands événements que nous organisons à Lille. Elle embarque d’autres membres de la famille, ses amies etc. »

« Ma sœur, mon père,-un peu moins à présent qu’il vit au Maroc-, mes tatas proches etc. m’ont toujours encouragé dans mes projets. »

A propos de la ‘black excellence’

« La Black excellence, je connais bien : l’élite noire française. J’essaye de participer tous les ans au Gala Efficience à Paris qui réunit et met en avant ces talents de la Black excellence. Et surtout, qui met en lumière toute la question de la nécessité de la représentation positive. Pour tout dire, j’appréhende ce concept de 2 manières : d’un côté, en tant qu’entrepreneure, figure de ma communauté à Lille, j’aime à cultiver cet esprit de Black excellence. Oui, on a besoin de modèles de réussite, oui, on a besoin de figures inspirantes, on a besoin de ramener de l’excellence au sein de nos communautés et on a besoin de montrer et de démontrer aussi cette excellence pour casser les poncifs qui pèsent encore trop sur nos communautés noires en France. »

« Mais d’un autre côté, je m’interroge aussi sur l’injonction que suppose ce modèle de « la réussite ». Cette notion de Black Excellence, qui sous-entend aussi que pour appartenir à cette élite noire, et être reconnu.e dans ce cercle, on doive obéir à certaines normes . Du coup, ce concept peut exclure aussi. Que faut -il faire pour appartenir à cette catégorie sociale ? Et à quel prix ? Avons-nous moins de valeur si nous ne sommes pas reconnus de la Black excellence ? »

Des conseils à quiconque voudrait suivre sa voie, en particulier les femmes

« Mon domaine, la conception et la production d’événements autour des cultures Afro- Caraïbes- Brésil est un marché de niche, encore plus dans ma région des HDF – Hauts-de-France, ndlr-. »

« De plus, mon métier croise plusieurs secteurs : le volet chorégraphique et créatif, le volet pédagogique, la production et la diffusion d’événements, le volet commerce et vente, entre autres. »

« Cela suppose pas qu’il faut avoir pas mal de compétences et de casquettes différentes à gérer. »

« Bonne nouvelle, il reste beaucoup de choses à faire et à inventer. Autre bonne nouvelle : les réseaux sociaux et la communication digitale, nous font gagner un temps et du coup, il y a des bénéfices financiers non négligeables. Dernière bonne nouvelle, nous n’avons jamais eu autant d’opportunités à saisir ! »

« Cependant, il faut s’armer de patience, car c’est un secteur où l’activité est longue à décoller et à être rentable. Il faut être créatif.ve et avant-gardiste. Être constamment en veille sur le marché pour bien l’appréhender. Avoir un bon sens commercial pour booster son réseau et bien s’entourer, avoir un vrai leadership pour fédérer une équipe et une communauté. Outre le fait indispensable d’avoir la foi en son projet, je dirais qu’il est important de trouver ce qui va nous différencier de la concurrence et d’en faire sa force. »

« Avoir toujours une stratégie sur le long terme et un mental fort. C’est une course de fond. Il faut être focus sur ses objectifs. »

« Très important : ne pas avoir peur de faire des erreurs, car pour apprendre il faut se tromper mais l’essentiel est de se relever. »

« De manière générale, pour quiconque veut se lancer dans l’entreprenariat, je dirais très simplement ce que j’ai appris sur le terrain :

  • savoir bien s’entourer : amis, inspirations personnes bienveillantes, expert.e.s etc.
  • être curieux.se, bouger, voyager pour puiser l’inspiration, renouveler les énergies, rencontrer, échanger.
  • Pratiquer un sport qui force la discipline, l’endurance physique, le dépassement de soi, le gout du challenge.
  • Ne pas avoir peur de demander de l’aide et se reposer.
  • Investir sur soi. A titre personnel, j’investis près de 500 € par an dans du coaching et des formations.
  • Ne pas avoir peur d’être différent.e. Même si au début, la différence et le changement font peur aux autres. Plus on gagne en succès avec sa différence, plus on interroge l’autre, plus on attire les jalousies car on renvoie aux autres, leur incapacité à oser embrasser leur différence et à changer. Et j’ai appris douloureusement qu’on pardonne encore moins à une femme… noire qui OSE ! »

Un tournant ou un grand défi dans sa vie

« Quand j’ai vu qu’on pouvait réunir plus de 2000 personnes à notre dernier événement (Fashion Outlet Party, notre événement annuel sur la mode éthique, solidaire et afro qui a eu lieu en novembre 2018. Le plus grand défilé entièrement chorégraphié dans les H.D.F: 12 créateurs, 120 modèles, du show, de la danse, de la mode, des performances) là j’ai pris une claque et j’ai réalisé tout le travail accompli. »

« Mon défi ? Je dirai mes défis ! Je veux toujours plus, je veux toujours faire mieux. Mon prochain défi sur le court terme est la création d’emplois dans WAWa. On vise 2-3 emplois pour 2019-2020. »

« Sur le long terme, mon défi est la création de notre centre culturel dédié aux cultures de matrice africaine, conçu, créé et géré par des afro-descendant.e.s. Voilà mon grand défi : marquer l’histoire ! »

 Un moment où on lui a fait sentir que le fait d’être une femme noire pouvait être un obstacle ou te ralentir dans son parcours ? Ou le contraire ? Ou autre chose ?

« Pour moi, être une femme noire est une bénédiction. Je le vois comme une force dès le départ et cette différence a toujours été ma force et je m’appuie sur ma double culture franco- camerounaise qui est pour moi une chance. »

« Je ne vois pas a priori de facteurs qui pourraient me freiner. Je dis bien a priori car je suis très au fait des discriminations et j’ai fait, je fais et je ferais probablement encore longtemps la douloureuse et injuste expérience de l’intersection de discriminations de genre, et de race et des clichés qui sont liés à ces deux pans de mon identité ‘femme’ et ‘noire’. »

« Mais, mes projets sont mes combats contre ces discriminations, je refuse de baisser les bras et des les laisser gagner, j’apporte ma pierre à l’édifice pour les générations qui arrivent ! »

Ce qui l’a aidé à arriver là elle en est aujourd’hui

« Plusieurs choses : la foi, la foi en moi et la foi en mon projet. Il faut y croire dur quand parfois, on doit marcher à contre sens, et affronter des courants qui nous mettent K.O. Il faut rêver constamment et puis réaliser ces rêves. Il faut cultiver cette flamme, au fond de son cœur , cet espoir intime de changer les choses. »

« Autre chose, je me suis entourée de vrais bras droits, de vraies amies, je n’en ai que 2 ! Je filtre beaucoup mon entourage, la famille, les amis, je chasse les personnes toxiques. Parfois ça demande de sacrifier des supposées amitiés ou des relations. Avec le temps, ça m’est moins compliqué de le faire. »

« Aussi, les rencontres, les déceptions, la rage, les épreuves vécues, la rage encore de se dépasser, l’ambition d’inspirer, de laisser une trace. »

Ses modèles et inspirations

« J’en ai tellement… les femmes de manière générale dans leur diversité, leur pluralité m’inspirent et pour ce qui est des femmes noires, ce qui me plaît précisément dans ce projet de festival, c’est de montrer qu’il n’y a pas une femme noire mais une grande diversité de femmes noires. Avec leurs paradigmes, leurs contradictions, leurs paradoxes, leurs victoires leurs batailles, leurs avis etc. Sinon j’aime aussi Oprah Winfrey, mon modèle absolu : empowerment, entreprenariat, force de caractère, noblesse d’âme, vision stratégique, richesse. »

« J’aime ma maman,ma base… et puis Simone Veil, elle a délivré tellement de femmes…entre autres mais il y en a tellement d’autres que je pourrai citer … »

Un mot, un slogan, un leitmotiv qui résume son état d’esprit

« Quand viennent les temps durs, les temps où on pense que c’est insurmontable, j’aime à me répéter cette phrase : Si tu veux avoir le miel, tu devras affronter les abeilles. »

« Automatiquement, une autre phrase me vient à l’esprit : Plus grand sera ton effort, plus importantes seront tes victoires. »

« Le fait que le travail paie toujours tôt ou tard. »

Ce sur quoi elle travaille en ce moment ?

« En bref : La restructuration de WaWa, les travaux de rénovation de notre salle de danse, notre gala de danse de fin d’année et ce projet de création de postes. « 

Ses projets futurs ?

« En bref : mon voyage au Brésil. Mon voyage au Cameroun. Mon voyage en Jamaïque, tous les carnavals que je rêve de faire dans le monde … »

« Ma marque Wandaful by WaWa, le shooting des produits cet été. »

« Plus loin : la création de mon centre culturel, des projets plus personnels, construire au pays … »

(Jeannine Fischer Siéwé animera aussi un workshop afrobeat lors de la seconde édition du Fraîches Women Festival samedi 11 mai à La Marbrerie à Montreuil et elle sera à son image : une bouffée d’oxygène qui vous mettra dans un mood positif !)

CINEMA – Cinq temps forts à ne pas manquer au FIFDA 2018

SEPTIEME ART – Le Festival International des Films de la Diaspora Africaine revient à Paris pour sa huitième édition. Au programme, une douzaine de projections de fictions et de documentaires, de France, des Etats-Unis ou du Cameroun sans oublier des tables rondes. Le tout démarre dès ce vendredi 7 septembre au cinéma CGR Paris Lilas. L’Afro vous propose sa sélection de moments à ne rater sous aucun prétexte.

(Re)voir Le Rêve Français 

Réalisé par Christian Faure, Le Rêve Français avait été diffusé sur France Télévisions en mars dernier. Avec Yann Gael et Aïssa Maïga dans les rôles principaux de ce téléfilm en deux parties qui évoque les révoltes de mai 67 en Guadeloupe violemment réprimées par l’Etat Français, le BUMIDOM, les désillusions qui ont suivi, traversant les décennies jusqu’aux années 2000.

La projection sera suivie d’un débat avec notamment la productrice France Zobda et l’actrice Firmine Richard.

Où ? Cinéma Saint-André des Arts, 30 rue Saint-André des Arts, 75006 Paris

Quand ? Samedi 8 septembre à 14h

Découvrir Minga et la cuillère cassée, premier film d’animation 100% camerounais

Le festival est family friendly ; vous pourrez donc vous y rendre avec vos enfants, nièces, neveux, cousin.e.s, petit.es sœurs et frères pour regarder Minga et la cuillère cassée, premier long métrage d’animation réalisé au Cameroun par un enfant du pays, le réalisateur Claye Edou. Inspiré du conte populaire La cuillère cassée, le film raconte l’histoire de Minga, orpheline, chassée de la maison familiale par sa belle-mère pour avoir cassé une cuillère. Sur son chemin, elle fera toute sorte de rencontres, le tout sur fond de chant et de musique.

Où ? Cinéma Saint-André des Arts, 30 rue Saint-André des Arts, 75006 Paris

Quand ? Dimanche 9 septembre à 14h

Echanger autour de Noire n’est pas mon métier 

La question de la place des comédiennes noires en France est un sujet prégnant depuis de nombreuses années. L’actrice Aïssa Maïga, a d’ailleurs décidé de diriger un ouvrage à ce sujet dans lequel elle s’exprime, ainsi que 15 autres comédiennes, paru en mai dernier. Trois des autrices seront présentes pour échanger avec le public : Firmine Richard, Mata Gabin et Sabine Pakora

Rendre hommage à Lorraine Hansberry avec le documentaire Sighting eyes/Feeling heart

Réalisée par l’américaine Tracy Heather Strain, professeure de cinéma, qui a remporté des prix pour son travail avec près de 30 ans de carrière au compteur, le film retrace la vie de la dramaturge Lorraine Hansberry. Connue avant tout pour sa pièce Un raison au soleil, elle était aussi une militante pour les droits civiques, décédée en 1965 à l’âge de 34 ans. Une exclu européenne.

Où ? Cinéma Saint-André des Arts, 30 rue Saint-André des Arts, 75006 Paris

Quand ? Samedi 8 septembre à 20h30

Célébrer Jocelyne Béroard avec Jocelyne, Mi Tche Mwen de 

Le documentaire signé Maharaki sur la vie de la chanteuse et comédienne Jocelyne Béroard sera diffusée en clôture du festival … en sa présence ! Oui, la figure emblématique du groupe Kassav, instigateur du zouk, sera bien là pour la première parisienne. Comment rater ça …

Où ? Cinéma 7 Parnassiens, 98 boulevard de Montparnasse, 75014 Paris

Quand ? Dimanche 9 septembre à 20h15

Pour découvrir le reste du programme et réserver vos billets :

 le site internet du FIFDA

 la page Facebook du festival

Josza Anjembe, réalisatrice (« Le bleu blanc rouge de mes cheveux ») : « Je voulais aborder le thème de la double culture à travers le conflit entre générations. »

ENTRETIEN – 37 prix remportés, une sélection dans la catégorie Meilleur court métrage pour les César 2018… Le bleu blanc rouge de mes cheveux, première fiction de la réalisatrice Josza Anjembe, mettant en scène la comédienne Mata Gabin et la révélation Grace Seri, triomphe en festivals. L’Afro s’est entretenu avec cette ancienne journaliste happée par le cinéma.

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La réalisatrice Josza Anjembe (à gauche) et la comédienne Grace Seri sur le tournage du film Le bleu blanc rouge de mes cheveux © Les caméras au beurre salé

Pouvez-vous vous présenter ?

J’ai 37 ans, je suis journaliste de formation et réalisatrice et je viens à la base du documentaire.

Anciennement journaliste,- vous avez notamment réalisé des documentaires dont Massage à la camerounaise (2011) K.R.U.M.P, une histoire du Krump en France (2012)- comment en êtes-vous arrivée à devenir réalisatrice de fictions ?

Je n’avais pas prévu de faire de la fiction mais j’ai eu une rupture sentimentale qui m’a plongée dans une nécessité d’écrire. A force d’écrire, un pote m’a dit que ce que j’écrivais était de la fiction et à partir de là, je m’y suis intéressée de plus près.

Dans une interview en avril dernier, vous disiez « ce n’est pas moi qui ai choisi le cinéma, c’est le cinéma qui m’a choisi ». Pouvez-vous nous en dire plus ? 

Oui, parfois les gens se disent que les réalisateur.ices sont forcément issu.e.s de familles de réalisat.eur.ices ou regardent des films depuis qu’ils sont tout.e.s petit.e.s. Ce n’est absolument pas mon cas, on n’avait pas beaucoup d’argent pour aller au ciné à la maison. A l’école, les sorties consistait à aller à la bibliothèque et à la piscine. La passion pour le cinéma m’est tombée dessus en me documentant à l’âge de 30 ans sur ce qu’est la fiction. Le cinéma m’a effectivement choisi et c’est un bel accident.

Comment a réagi votre entourage quand vous avez annoncé changer de voie ?

Mon entourage ne le savait pas au début. En général, je fais ce que j’ai à faire sans demander d’autorisation à qui que ce soit. Mon entourage savait que je travaillais dans les médias. Il y avait des gens qui savaient que je travaillais sur un projet cinéma mais je n’ai pas annoncé que je faisais un film car tant que le film n’est pas fait, ça reste un scénario en devenir. J’ai simplement appelé mes ami.e.s et ma famille le jour de la projection. Ce qui revenait le plus souvent, c’est « je ne pensais pas que tu ferais un travail aussi abouti »; iels étaient étonné.e;s car souvent, on pense que le court-métrage n’est pas quelque chose d’abouti, que c’est un travail de fin d’études. Or, quand on fait des films, que ce soit un long ou un court, on y met la même volonté, la même passion.

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La réalisatrice Josza Anjembe et le comédien Augustin Ruhabura sur le tournage du film Le bleu blanc rouge de mes cheveux © Les caméras au Beurre Salé

A quel moment a été écrit et réalisé Le bleu blanc rouge de mes cheveux ? Combien de temps a pris chacun de ces processus ?

L’écriture m’a pris un mois, en août 2014, ça s’est fait sur un coup de tête. J’ai repensé à mon expérience du hors cadre vécue à la préfecture. Le mois suivant, je pitche le film à Talents en court et je rencontre mon producteur dans la foulée. Pendant un an, on a cherché des financements pour le film. J’ai continué à préciser le scénario tout du long; je n’ai donc pas cessé d’écrire. Le film, qui coûte 100 000 euros, a été tourné pendant sept jours à Rennes en septembre 2015. La post-production a duré sept mois, j’ai aussi composé une partie de la musique du film-je joue du piano. La première projection s’est finalement tenu en juin 2016.

L’histoire est celle d’une jeune femme adolescente camerounaise vivant en France et voulant acquérir la nationalité française, ce qui l’obligerait à perdre la camerounaise. Ce sujet vient-il de votre expérience personnelle ?

Moi, je suis née en France de parents effectivement camerounais. Le seul élément autobiographique, c’est qu’à l’époque où j’étais journaliste, je voyageais beaucoup en Afrique pour des missions. Il a donc fallu que je fasse un second passeport car je n’avais plus de page dans celui que j’avais. Là, j’arrive pour faire une photo d’identité et on me dit je suis hors cadre. C’est à partir de ça que j’ai décidé d’en faire un film. Le reste n’a rien à voir avec ma vie.

Au début, j’ai écrit le personnage principal comme étant sénégalais mais je me suis rendue compte que la double nationalité était possible au Sénégal. J’ai donc cherché les pays francophone d’Afrique subsaharienne qui n’autorisaient pas la double nationalité et le Cameroun était un des seuls dans ce cas. J’en ai donc fait un personnage camerounais.

Comment votre expérience du hors cadre vous a mené à penser plus large et arriver à la question de l’incapacité à obtenir une double nationalité et tout ce que cela implique ?

A partir du sentiment d’injustice nourri par cette expérience du hors cadre, je me suis dit que j’allais créer une fiction et je me suis posée la question de savoir quel sujet je voulais aborder à partir de cet événement. J’ai donc pensé à la double culture car ça me passionne et que c’est en moi. Je n’ai pas voulu parler des rapports entre blanc.he.s et noir.e.s, ou de parler de ce qui est bien ou mal mais plutôt de mettre l’accent sur le conflit entre générations. Dans mon entourage il y a pas mal de tantes et d’oncles qui sont déçu.e.s de la France parce que le pays les a maltraité, ne pas les considérer à leur juste valeur. Je me suis dit que c’était intéressant d’opposer un parent qui souffre de ça et craint que son enfant née en France vivent également ça.

Cela n’a pas été trop compliqué à tourner ?

Non, ce n’était pas compliqué mais plutôt nouveau car je n’avais jamais dirigé des comédien.ne.s. Il fallait que je me trouve dans la direction d’acteur.ices, que je me soucie de leur bien-être tout en menant à bien la réalisation du film. Mais je ne m’étais pas préparée à toute l’énergie que ça nécessitait ; en tant que cheffe d’orchestre, je devais dire à chacun.e ce qu’iel devait faire pour obtenir le résultat que je voulais et j’étais parfois fatiguée. Ceci étant dit, c’était jouissif ! Entourée d’une équipe de trente personnes sur un plateau, il faut avoir des personnes solides ; mes deux piliers étaient  j’avais des soldat.e.s solides à mes côtés, à l’instar de Marie Maurin, ma scripte et Noé Bach, mon chef opérateur.

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Grace Seri dans le rôle de Seyna. Source : compte Facebook de la réalisatrice

Vous avez également évoqué la difficulté de trouver une comédienne noire pouvant jouer le rôle d’une adolescente. Pourquoi était-ce si compliqué ?

La première difficulté, c’était de trouver une jeune comédienne-le personnage principal est âgé de 17 ans dans le script- qui ait déjà un sens du jeu. Il faut savoir que je suis très exigeante. Trouver une comédienne noire était d’autant plus compliqué. Ce n’est pas que les comédiennes noires n’existent pas, il y en a mais elles ne sont pas très visibles ; elles ne sont ni dans les agences ni dans chez les direct.eur.ices de casting. Alors que dans le cas d’une comédienne blonde âgé de 17 ans, on trouve plus facilement. Je ne voulais pas de personnage de cité car ce n’est pas parce qu’on est noir qu’on vient de cité ou qu’on doit se revendiquer uniquement de ce milieu. Je cherchais une comédienne qui ait une certaine diction. J’avais donc partagé une annonce sur Facebook, en avais parlé à mes ami.e.s … Mais c’est finalement par l’intermédiaire de mon producteur que j’ai rencontré Grace. Il m’a dit d’aller voir au Conservatoire National Supérieur d’Art dramatique à Paris. Dès que j’ai vu la comédienne Grace Seri, je savais que c’était elle, avant même qu’elle ne parle. Elle était déjà validée, parce qu’elle a une vraie présence. Il fallait juste confirmer l’hypothèse. J’ai accroché tout de suite, il a juste fallu travailler pour l’emmener dans la direction que je souhaitais.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Je suis sur l’écriture d’un second court métrage et d’un premier long, toujours de la fiction. Concernant le court, on espère bien avancer dessus en 2018.

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