Interview – Mati Diop, réalisatrice d’ « Atlantique » : « les femmes de mon film sont des survivantes »

ENTRETIEN- Mati Diop fait fort. Avec Atlantique, son premier long-métrage, elle rafle le Grand Prix du Jury du festival de Cannes en mai dernier. Elle a accepté de revenir sur ce grand moment et de nous en dire plus sur sa démarche et la façon dont elle a choisi de traiter sous forme de fiction et loin du miserabilisme un sujet très présent dans les médias : la tragédie des départs en mer.

Vous n’y verrez pas de bateaux naufragés, ni de corps sans vie mais des esprits qui hantent les êtres qui les ont aimés. Loin de l’actualité devenue tristement banale à coup de décomptes quasi-quotidiens, Mati Diop narre l’histoire des disparus qui reprennent vie à travers les femmes restées au Sénégal sans les oublier. Il s’agit avant tout d’une histoire d’amour, de lutte et d’émancipation à travers celle d’Ada dont la famille a arrangé un mariage alors qu’elle est éprise de Souleiman. Le tout mettant en scène un cast charismatique. La réalisatrice Mati Diop s’est confiée sur ses inspirations, sa vision du cinéma et son rapport au Sénégal.

Atlantique sort en salles ce mercredi 2 octobre.

Mati Diop ©lesfilmsdubal

Que représente le Grand prix du Jury du festival de Cannes que vous avez reçu cette année ?

C’est énorme et avec le recul, j’arrive à mieux le digérer.

D’une part, il y a le côté impressionnant avec le dispositif, le cadre, la compétition, le côté institutionnel, qui sont un peu écrasant. Mais si on revient à l’essentiel, au final, c’est un groupe de personnes qui a été touché par ce film.

Un film est choisi pour un ensemble de bonnes et de mauvaises raisons.

Je pense que c’est en partie lié au fait que je sois une femme, que je ne sois pas blanche, métisse, franco-sénégalaise, noire, peu importe ce qu’on utilise comme terme. Ça ne devrait pas être une raison, mais on sait que c’en est une.

Un festival comme Cannes est forcément politique, c’est difficile d’échapper à ça, on comprend que dans la balance il y a à la fois des enjeux cinématographiques, politiques et de représentation.

Ce qui est le plus significatif pour moi, c’est que le film a finalement touché un groupe de cinéastes confirmés, qui viennent d’horizons différents, du réalisateur Alfonso Cuarón à l’acteur Thierry Frémont pour ce qu’il est. Ils l’ont choisi parce qu’ils y ont vu un cinéma à défendre.

J’ai l’impression d’être reconnue par mes pairs et que c’est de mon cinéma dont il est question. Il représente aussi le Sénégal, un certain cinéma africain et un certain cinéma d’auteur.

Je suis contente que le film incarne tout ça et qu’il montre peut-être à certaines femmes, à certaines femmes de couleur et peut-être à une génération de cinéastes sénégalais.es que c’est possible.

C’est aussi le résultat d’un travail collectif fait notamment par des femmes noires pour dire aux institutions qu’on ne peut plus faire sans nous.

Vous parlez du départ en mer, un drame traité régulièrement dans les médias souvent de façon misérabiliste. Comment avez-vous réussi à en parler autrement que sous cet angle ?

Dans le film, la situation socio-économique est donné d’emblée ; on comprend pourquoi ces hommes partent en mer. Une fois que le départ a eu lieu, le film commence vraiment. J’ai voulu dépeindre les femmes, en particulier Ada et son amie Dior, comme des survivantes, des jeunes filles qui survivent à la disparition, à la perte de l’être aimé, et qui survivant à tout ça, se transcendent, se dépassent. L’idée était non pas de filmer la traversée mais plutôt l’odyssée d’Ada. L’Histoire est souvent écrite du point de vue des hommes, des soit-disant gagnants de l’Histoire, des blancs, alors j’ai voulu écrire un film qui se place du point de vue d’une femme.

Effectivement, cette situation a été extrêmement traitée médiatiquement, et très mal traitée, de façon misérabiliste, abstraite, économique, à travers des statistiques.

En tant que cinéaste, mon rôle est de rendre intelligible et sensible ce que les journalistes analysent ou retranscrivent à travers des chiffres. Et ce à travers l’expérience humaine et des tensions existentielles. C’est aussi le rôle du cinéma d’apporter un regard personnel et subjectif. Je trouve que le cinéma africain dans son ensemble a connu un âge d’or. Il y a évidemment des cinéastes qui proposent des choses intéressantes régulièrement aujourd’hui mais il y a un grand travail à faire encore pour redonner au continent le droit à la fiction, le sortir de l’approche misérabiliste, colonial. La question de la décolonisation du regard revient beaucoup en ce moment dans la communauté afro entre autres. Les noir.es n’échappent pas à cette façon de regarder l’Afrique ; il y a des noir.es qui véhiculent une image du continent qui est totalement sous l’emprise du regard colonial. Que ce soit l’oeil d’un blanc, d’une métisse ou d’un noir, l’exigence de questionner de quoi est fait son regard dépasse la question de la couleur de la peau. Le film est aussi le regard d’une Africaine sur l’Afrique, bien que je ne suis pas seulement africaine mais franco-sénégalaise.

Ada, personnage principal d’Atlantique ©lesfilmsdubal

Les femmes dans le film sont en lutte. Vous êtes-vous inspirée de l’histoire, de l’actualité ?

Ce n’est que récemment que j’ai fait le lien entre le combat des héroïnes de mon film qui sont possédées par l’esprit des garçons qu’elles ont aimé pour revendiquer leurs droits, à savoir leurs salaires non payés et Assa Traoré. A travers la vulnérabilité de son frère, étant un homme noir d’une banlieue française puis sa mort provoqué par la violence des policiers a fait basculer sa vie et a fait d’elle une militante, à donner un sens différent à la vie qu’elle menait jusqu’à présent. La justice pour Adama est devenue sa raison d’être, son quotidien. Ce drame autour d’Adama Traoré m’a révolté. Je ne connais pas Assa Traoré mais j’ai beaucoup pensé à elle ces dernières années.

Une correspondance que je trouve intéressante, c’est le dernier album de Fatima Al Qadiri, qui signe la bande originale de film. Brute est une réaction à la violence policière à Ferguson aux Etats-Unis.

Il y a aussi Fatou Diome qui a écrit Le ventre de l’Atlantique avant Celles qui attendent que j’ai découvert en parallèle de la conception de mon film. Je trouve également beau que sans se connaître, elle à travers la littérature et moi à travers le cinéma, on se soit d’abord intéressé de la question des départs en mer avant d’avoir parlé des femmes qui sont restées.

Avez-vous de l’espoir pour la jeunesse sénégalaise ?

Je ne peux qu’espérer que le film pousse par exemple une jeune fille qui a envie de faire des films, qui se décide à en faire un qui aura plus d’impact sur les Sénégalais.es que le mien en a eu.

Le fait que cet été à Dakar le film est sorti et que des Sénégalais.es ont dit y reconnaître leurs réalités, avoir le sentiment d’exister au monde, me rend déjà très heureuse. Que des Américain.es aussi, de façon très différentes, puissent se reconnaître dans un personnage noir, c’est aussi beaucoup. Mais l’espoir est difficile à trouver aujourd’hui. Le cinéma est essentiel, il contribue à bouger les lignes, déplace le regard, insuffle du désir, inspire mais c’est à la fois beaucoup et pas grand-chose. Il ne faut pas oublier que c’est un domaine de privilégié.es même si à travers le Grand Prix, on voit l’intérêt de Netflix et que le Sénégal sera peut-être représenté aux Oscars 2020 ce qui rend le film accessible et visible à un public plus large. C’est important mais ça ne fait pas tout.

Quel.les cinéastes vous inspirent ?

Abderrahmane Sissako et notamment ses films En attendant le bonheur et Bamako ont été très importants pour moi.J’aime aussi beaucoup Tey d’Alain Gomis et les films de Jean-Pierre Bekolo. Ce sont des oeuvres avec un vrai langage cinématographique que j’ai pu regarder comme j’ai pu regarder du cinéma asiatique.

Quel lien entretenez-vous avec le Sénégal aujourd’hui ?

Quand j’étais enfant, j’allais passer l’été au Sénégal pour voir ma famille, suffisamment régulièrement pour me sentir chez moi. Mais entre mes 12 ans et mes 25 ans, je n’y suis plus du tout retournée. A partir de 25 ans, j’ai tout remis en question. Je vivais en France, j’évoluais dans un milieu assez blancs, j’avais très peu d’ami.es noir.es. Je ne me rendais pas compte et à cette époque-là, il n’y avait pas tous ces forums de discussion afroféministes, j’étais donc toute seule avec ces questions. Je ne subissais pas le racisme mais il y avait une certaine aliénation, une forme de trouble identitaire. J’avais perdue un peu contact avec mes origines africaines. Et surtout à force de vivre dans un monde où le blanc, la blondeur, sont valorisés et la couleur noire est dépréciée, on intègre ces échelles de valeur. On fait la lecture plus tard, après avoir lu un livre, fait une rencontre, regardé un film…

Vous avez eu un déclic ?

Oui, Frantz Fanon, ma rencontre avec Claire Denis, les films de mon oncle, (Djibril Diop Mambéty, ndlr) James Baldwin… A partir du moment où j’ai fait le film, le Sénégal a pris une plus grande place dans ma vie.

La bande-annonce du film ici

CINÉMA – Le film « Divines » mérite-t-il bien tous les hommages qu’il reçoit ?

POINT DE VUE – ATTENTION SPOILERS – Lauréate de la Caméra d’Or au festival de Cannes 2016, la réalisatrice Houda Benyamina, également co-fondatrice de l’association 1000 visages qui permet à des jeunes d’avoir accès au monde du cinéma – a laissé éclater sa joie en direct le 21 mai dernier. Cette femme au bagout certain, à la détermination bien affichée et qui se présente volontiers comme une « guerrière » nous a intrigué … et son film aussi.

Divines, c’est l’histoire de Dounia qui grandit dans une famille pauvre et attirée par la fast life, qui croise la route de Rebecca, reine des dealeuses dans sa cité, en compagnie de son inséparable amie Maïmouna – dont on a kiffé la justesse et qui nous a trop fait rire-. Les critiques se sont emballés unanimement pour le film. On l’a vue et il nous a laissé un drôle de goût.

Pure fantaisie ou film engagé ?

Dès le début, on a du mal à se situer. Est-ce qu’il s’agit d’une fiction pure et dure où, dans ce cas toutes les fantaisies sont de fait admises, ou d’un film coup de poing pour dénoncer les problématiques sociales et politiques qui se posent en banlieue ? On peut aussi trancher la poire en deux et dire qu’Houda Benyamina navigue entre les deux. Accepter le tonton travesti, la mère complètement perdue, alcoolo  et nymphomane et que tout ce petit monde vive, puisque c’est le cas, dans un camp de roms. On comprend bien qu’il fallait des obstacles sur le chemin de l’héroïne pour qu’elle ait une rage de liberté la poussant à se battre dans la vie mais la barque ici est carrément chargée ! Et la magie du conte de fées ne fonctionne pas, en tout cas pas sur nous. C’est tout simplement trop.

Du coup, la rencontre avec Djigui, agent de sécurité le jour, danseur la nuit, une caricature de poète en baskets, pseudo-mystérieux, pseudo élément perturbateur de la dure vie de l’héroïne a suffi à nous agacer tout le long du film, car il est dessiné à tellement gros traits que l’impression de déjà-vu nous a pris à chaque fois qu’il est apparu à l’écran. Son binôme Maïmouna, elle, vient d’un autre monde : elle est noire et issue d’une famille musulmane qui ne badine pas avec la religion. Les deux acolytes ont en tout cas la même place dans la société, du fait de leur origine sociale.

Un duo à double tranchant

Si elle est sympathique, sa partner in crime est tout à fait problématique ; elle sert de caution ingrate à son amie qui n’a pas froid aux yeux et fait tourner les têtes. Maïmouna, bien que la voix de la sagesse est une invisible dans le film, l’inverse de la frondeuse Dounia. Alors qu’elle est hyper importante. C’est elle qui apporte le relâchement comique, qui soulage dans les moments les plus tendus du film ou les plus légers. Pour nous la meilleure scène, c’est sa critique hilarante du danseur pouet-pouet au cours de son audition avec un chorégraphe, qu’elle observe des cintres et qu’on a trouvé aussi ridicule qu’elle dans sa fausse posture de rebelle sans cause -parce que oui, on n’a toujours pas compris d’où venait sa rage, à lui-.
Houda Benyamina dit s’être inspirée de Laurel et Hardy sur RFI pour créer leur duo… On n’est pas trop fans de la référence. Malgré tout, la réalisatrice réussit à rendre les deux copines attachantes, qu’elles snappent leurs rides dans leur quartier ou qu’elle les montrent en voyage imaginaire dans un pays lointain, alors qu’elles font le guet pour leur patronne dealeuse.

Divines, un film de banlieue … et sur la banlieue

Ce qui est assez fatigant, c’est que finalement, les ingrédients clichés habituels du « genre » avec de la violence partout sont là, et surtout l’idée principale : la seule façon de se sortir du ghetto est de devenir le parrain / la marraine de la bicrave pour illustrer que les  jeunes banlieusard.e.s rêvent de faire de l’argent, comme bon nombre de capitalistes de ce pays. La seule différence avec les films que l’on voit d’ordinaire ? Enlever les sempiternels héros pleins de testostérone et les remplacer par des personnages qui ont « du clito. »

C’est d’ailleurs la scène qui a contribué à marketer le film.  Mais franchement, est-ce que c’est une vraie scène choc ? La comédienne, Jisca Kalvanda, qu’on a par ailleurs aimé dans d’autres oeuvres, qui prononce le fameux « t’as du clito », phrase qui a fait beaucoup parler depuis Cannes, a un rôle caricatural, de faux tatouages qu’on devine dessinés au marqueur, volés de surcroît à la Nuit du chasseur et à Do The Right Thing, une psychologie binaire vue et revue-« tu frappes, puis tu caresses »-. Fait même pas peur.

Ce premier film a les défauts -confus, décousu, superficiel par endroits- de certaines de ses qualités -plein d’énergie, féminin, ancré dans une réalité sociale-. Et loin de nous l’idée de classer la réal qui, on le sait par ailleurs, met autant d’énergie à permettre à d’autres personnes qui n’ont pas accès aux facilités du monde du cinéma d’écrire et de tourner des films. Mais là, c’est trop : à trop vouloir en montrer, on perd le propos. La scène de fin tragique, en dit beaucoup plus que les 1h45 qu’on vient de vivre, sur l’absurdité des violences policières, leur implacabilité envers les jeunes, les rapports de ces dernier.e.s avec les forces de l’ordre et la façon dont iels sont perçu.e.s par la société.

 Le vrai problème, ce n’est pas tant le film au final que la réception générale qui en a été faite. Plein d’énergie, Divines est indémontable donc. Ce n’est pas étonnant que bon nombre de critiques s’émerveillent. Ils y découvrent une réalité outrée, de purs talents – car oui, les comédiennes du film d’Houda Benyamina sont divines-, une manière de raconter une histoire tambour battant, même si un brin poussive.