Pour Paule Ekibat, avocate, Fraîche Woman 2019 : « la réussite est une question d’ambition personnelle »

PORTRAIT – Paule Ekibat, il aura fallu la chercher. Longtemps. On avait en tête d’échanger avec une femme noire avocate sur son expérience dans le monde judiciaire, milieu que nous n’avions pas encore exploré et dont il nous tardait d’apprendre des choses. On a passé des heures à écumer internet, à éplucher moultes profils professionnels. Jusqu’à arriver à celui de Paule. « Spécialiste du droit des affaires et droit du travail », « exerce à titre indépendant », « intervient également dans d’autres domaines du droit civil tels qu’en matière de divorce, de succession etc », voilà globalement ce qu’on avait pu lire d’elle. L’envie d’en savoir plus nous a motivé à la contacter et lui proposer un rendez-vous qu’elle a tout de suite accepté. Autant vous dire que nous n’avions pas idée de la femme et du parcours que nous allions découvrir. Et on ne le regrette pas.

Les 8 #fraicheswomen de l’édition 2019 ont chacune leur avis sur la thématique de cette seconde édition du projet photo, à savoir la « black excellence », -preuve que les Noir.es ne devraient pas être essentialisé.es -et c’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles nous avons créé L’Afro le 31 octobre 2015 ;). Certain.es parmi vous se retrouveront dans leurs propos, d’autres les rejetteront en bloc. Quoiqu’il en soit, nous voyons là, comme pour la première édition, l’opportunité d’en discuter avec elles, avec vous.

Quête professionnelle

« Je suis d’origine congolaise née à Brazzaville, bi-nationale – un choix de ma mère quand j’étais mineure- arrivée en France à l’âge de 12 ans. J’ai suivi toute ma scolarité ici. En classe de 3ème, je voulais devenir médecin mais la conseillère d’orientation m’a dit « pourquoi pas infirmière ?  La médecine n’est pas faite pour vous, au vu de vos résultats scolaires. Orientez-vous plutôt vers un BEP. » J’ai finalement suivi ses conseils et fait un BEP secrétariat que j’ai eu avec 17 de moyenne. J’ai voulu revenir à une filière générale et j’ai donc fait une 1ère d’adaptation comme ça se faisait à l’époque avant de pouvoir passer en terminale. J’ai passé un bac STG mercatique puis je me suis inscrite en BTS assistante de direction car je ne savais pas quoi faire de ma vie. Dès la première année, je me suis rendue compte que ça ne me plaisait pas. Je suis allée en fac de droit -mon père voulait que je sois avocate alors je me suis dit que j’allais me lancer dans cette aventure et voir ce que ça allait donner. J’ai continué jusqu’à un bac +5 puis j’ai fait une prépa pendant un an pour préparer l’examen d’entrée au barreau. C’est aussi un diplôme qu’on appelle le CRFPA que j’ai eu avec 13 de moyenne. Par la suite, j’ai suivi la formation à l’école des avocats pendant deux ans et effectué des stages notamment à la cour d’appel de Paris et dans divers cabinets spécialisés dans le droit des affaires et le droit du travail, toujours à Paris. »

Les réactions de son entourage quant à son choix de carrière

« Quand je me suis lancée dans les études de droit, j’ai été soutenue par mes parents mais les autres membres de ma famille, surtout mes tantes, pensaient que je n’y arriverai jamais car à l’époque, plus jeune, j’adorais faire la fête ! Mais quand j’ai eu mon CAPA (certificat d’aptitude à la profession d’avocat, NDLR), tout le monde était surpris et content au final. Maintenant, tout le monde m’appelle pour me demander des conseils juridiques ! Je suis même devenue l’exemple de la famille pour inspirer mes petit.es-cousin.es. « 

Une victoire

« J’ai parfois des dossiers de discrimination, des personnes qui m’ont dit avoir fait l’objet de licenciements du à leur origine ou à leur âge. C’est en général très compliqué à prouver. La meilleure façon est d’avoir des témoignages de collègues mais iels ont peur de mettre leur place au sein de l’entreprise en péril. Il y a parfois des échanges par courriel dans lesquelles on peut voir des allusions. Par exemple, j’ai eu une dame d’origine vietnamienne avec un responsable d’origine vietnamienne aussi qui avait le même nom de famille qu’elle et la directrice de la société a dit qu’il fallait mettre fin à sa période d’essai car elle était convaincue qu’iels étaient de la même famille. Cette femme avait gardé des mails dans lequel la directrice avait notamment écrit « Vous pourrez voir cela avec votre responsable direct que vous connaissez très bien » Que sous-entendait-elle par « que vous connaissez très bien ? » Grâce à cet élément et d’autres, on a pu aller en justice et gagner le procès. »

La place des femmes avocates

« Les femmes représentent au moins 55% de la profession. Les femmes noires avocates j’en ai quand même vu pas mal, qui s’en sortent bien, ont des bureaux sur les Champs-Elysées même.

En ce qui me concerne, ça fait trois ans que je suis avocate, j’ai mon propre cabinet depuis 2018 ; je n’ai pas à me plaindre ! (rires)

Ma clientèle est variée, on me sollicite pour des affaires de droit de la co-propriété, droit de la consommation, droit des étrangers … »

Son état d’esprit

« Il faut être combative dans ce métier ! Le stress vient de partout, des autres avocats, des client.es, des magistrat.es … Il faut être très forte mentalement et je vous avouerais que parfois, quand je suis face à un dossier très complexe ou que j’ai des difficultés avec un client et que je ne vois pas d’issue, je me demande pourquoi j’ai choisi ce métier (rires) ! En plus, quand on est sa propre patronne, on ne compte pas ses heures : je travaille le week-end, à 4h du matin … Oui, j’ai des moments parfois difficiles mais je n’ai pas de raison d’abandonner, j’ai une situation plus aisée que d’autres personnes, j’ai aussi des charges, une famille, un enfant, mes parents.

Cela dit, l’avantage c’est que je peux aménager mon temps de travail et comme je suis aussi maman d’une fille de six ans, je peux travailler de chez moi et passer un peu de temps avec elle. »

Son avis sur la « black excellence »

« Je pense que la réussite n’est pas une question de couleur mais d’ambition personnelle et il faut se donner les moyens d’y arriver et ne pas se freiner. A l’époque où je me suis lancée dans le droit, j’ai des ami.es qui m’avait dit que je devais laisser tomber et de plutôt devenir vendeuse. Iels pensaient qu’en tant que noire, je ne serai jamais recrutée, que je ne serai jamais une grande avocate à Paris et que je perdais mon temps.

De nos jours, on voit des noir.es qui arrivent à s’en sortir ; il y a des noirs ministres en France, j’ai même des clientes noires qui gagnent très bien leur vie, qui ont des postes à responsabilité. »

Une expertise mise au service d’associations

« Je suis bénévole en droit bancaire pour l’AFUB (Association Française des Usagers Bancaires NDLR) qui défend les particuliers ayant des difficultés à payer leurs crédits.

Dans ma formation, je me suis spécialisée dans le droit des affaires et le droit du travail mais de par mes origines, je me suis naturellement intéressée dans le droit des étrangers. Je suis donc aussi bénévole à Droit d’urgence qui vient en aide aux personnes dites « étrangères » ou en situation irrégulière. Je les accompagne parfois dans des préfectures pour faire des demandes de régularisation.

En France, les étrangers ne sont pas respectés par les agents de la préfecture qui prennent les personnes un peu comme des choses. Je le déplore. Je suis allée jusqu’à me disputer assez fortement une fois avec un d’entre eux.

Il y a aussi des techniques de dissuasion mises en place par certaines préfectures, des refus guichet illégaux. Elles disent à ces personnes qu’il leur faut prendre rendez-vous sur internet. Mais souvent, ça ne marche pas. J’ai un client qui a mis près de neuf mois pour avoir un rendez-vous sur internet ! Et s’il manque un document, il faut reprendre un rendez-vous et tout recommencer … »

Ses liens avec le Congo

« Toujours attachée au Congo Brazza où je retourne dès que je peux, j’envisage également d’y créer une association car j’ai vu des vidéos qui m’ont vraiment choquées : des personnes arrêtées arbitrairement, placées en garde à vue, torturées jusqu’à la mort. Il n’y a pas d’avocat commis d’office- en tout cas je n’en ai jamais vu- et ces personnes ne peuvent donc pas faire valoir leurs droits. Je me suis demandée ce que je pouvais faire alors j’ai décidé avec d’autres confrères résidant dans le pays, de mettre en place une plateforme pour permettre à ces personnes de nous contacter pour qu’on puisse les représenter gratuitement. Si cela fonctionne au Congo, j’aimerais m’organiser avec des confrères basés au Mali, au Bénin et dans d’autres pays d’Afrique où nous pourrions étendre ce projet. »

Ses conseils pour celles qui souhaiteraient suivre sa voie

« Parfois, je vois des femmes abandonner leurs études car elles sont enceinte. Je leur dirais de ne pas tirer un trait sur leur rêve. Quand j’étudiais, j’avais un job à côté et j’ai accouché de ma fille le 30 juin 2012, soit deux jours après la fin des examens. Je pense que quand on veut, on peut. Ça peut en revanche être bien plus compliqué pour les femmes qui n’ont pas de famille. En ce qui me concerne, j’ai eu la chance d’avoir ma mère pour me soutenir. »

Les personnes qui l’inspirent

« Michelle Obama est mon grand modèle. Il y a aussi Beyoncé pour son côté battante, c’est une bosseuse et j’aime me référer à ce genre de femmes. »

EDITO : #FraichesWomen2019 Noire, femme, créative : l’éternelle injonction à l’excellence?

2018 s’est terminée sur des notes plutôt positives pour L’Afro. L’un des points d’orgue de cette année écoulée a été d’organiser la première édition du festival Fraîches Women le 6 mai 2018. Une nouvelle expérience pour nous, dont nous avons appris beaucoup -des réussites, comme des choses à améliorer- et pour laquelle on a eu besoin de temps pour se remettre. On remercie d’ailleurs toutes celles et ceux qui ont pris le temps de nous faire leur retour, de nous donner des conseils précieux qui nous ont permis de préparer l’édition 2.

Elle se tient samedi 11 mai, toujours à La Marbrerie à Montreuil.

A travers la première série de portraits qui a donné le nom à notre festival, il s’agissait de dire que les voix de la moitié de la planète méritent d’être vues et surtout entendues, dans son ensemble. Un peu comme lorsqu’au cours de la marche #NousToutes le 24 novembre dernier, une manifestation pacifique et silencieuse pour adresser les violences sexistes et sexuelles faites aux femmes, des voix se sont élevées pour dire #NousAussi et pointer que ces violences « sont [aussi]une expérience inséparable du racisme, du validisme, de la précarité ». Les retours que vous nous avez faits, les réactions aux articles ici et sur nos réseaux sociaux nous ont donné envie de reprendre, pour une seconde fois, cette série de portraits de femmes « diverses dans leurs diversités ». D’enfoncer le clou. Pour cette deuxième édition, on a décidé de questionner la « black excellence ».

« L’excellence noire », un concept tout droit venu des États-Unis consiste à prôner la réussite, à mettre en avant des modèles aux parcours jugés exemplaires et la promotion d’une élite noire, rendant fière toute une communauté. Le rappeur, producteur et
désormais avant tout businessman Diddy s’en est fait le fer de lance depuis un an. Rihanna, Naomi Campbell, Spike Lee, Jay-Z -avec qui il avait annoncé en mars 2018 vouloir lancer une application pour promouvoir les entreprises dont les propriétaires sont noir.es-, autant de figures noires ayant atteint des sommets dans leurs domaines respectifs, pour bon nombre parti.es de loin et parfois présenté.es comme « self-made », inspirant potentiellement des millions d’autres, illustrent son compte Instagram. Le storytelling sur papier et dans les esprits fait rêver …

Mais ce club de la « black excellence » semble quelque peu fermé ; qui juge qui peut y entrer ? Quels sont les critères pour y accéder ? Y a-t-il de la place pour des erreurs de parcours ? Et si on n’en est pas, est-on finalement médiocres ? A-t-on même le droit à la médiocrité ? Quid de la méritocratie ? Ces questions méritent d’être posées. Qui plus est quand on parle de femmes noires. La charge mentale, le syndrôme de la femme potomitan se devant de toujours supporter plus, sans jamais se plaindre, de toujours tout bien gérer, de rester au top niveau  et encore mieux, avec le sourire. Difficile de laisser de la place pour la vulnérabilité qui demeure encore dans certains esprits un signe de faiblesse.

Les 8 Fraîches Women 2019 De gauche à droite : Laura Georges, Gisèle Mergey, Annie Melza Tiburce, Paule Ekibat, Jeannine Fischer Siewe, Jessica Gerondal Mwiza, Anne Sanogo, Laurie Pézeron.

Si au coeur du projet photo et événementiel Fraîches Women, réside l’idée d’entrelacer des récits de vie, de réussites, le but, nous tenons à le rappeler, n’est en aucun cas de présenter des parcours exceptionnels et inspirants pour les mettre en opposition à d’autres qui le seraient moins. Ce n’est pas non plus de remplacer le patriarcat par un pendant féminin. Le pouvoir reste le pouvoir.

Les 8 #FraîchesWomen que nous avons réuni pour cette seconde édition sont africaines, caribéennes, ou sont nées et ont grandi en France. Avocate, militante, entrepreneure, ex-footballeuse. Certaines étaient familières avec le concept de l’excellence noire, d’autres n’en avaient jamais entendu parler. Nous leur avons demandé de nous faire part de leur point de vue à ce sujet et avons retracé leurs parcours. En les lisant, vous découvrirez 8 femmes aux carrières bien distinctes, qui ont fait beaucoup de chemin et ne manquent ni de ressources ni de projets.

Un merci tout particulier à Ozal Emier, la photographe qui a mis sa touche si particulière et a produit cette belle salve de portraits.

Un grand merci également au bar Monsieur Zinc à Odéon qui nous a permis d’investir son beau sous-sol une fois de plus le temps d’un shooting et nous a mis bien !

Nous vous donnons rendez-vous les prochains lundi, mercredi et vendredi pour vous laisser faire connaissance avec Anne, Annie, Gisèle, Jeannine, Jessica, Laura, Laurie et Paule que l’on tient à remercier pour avoir accepté de jouer le jeu de la pose et des questions/réponses.

Bonne lecture et vivement que l’on puisse poursuivre cette conversation sur les internets et IRL !

Adiaratou et Dolores, L’Afro team

A propos de la photographe Ozal Emier

« Ozal Emier est née en 1986 à Paris, par un froid matin de février. Après une première vie de journaliste, elle bascule dans le cinéma et la réalisation. En 2015, elle co-écrit et co-réalise son premier court-métrage, Métropole – récit de l’exil d’un Antillais en métropole -, puis réalise en 2018 La Nuit d’Ismael, errance nocturne d’un immigré marocain et de deux Parisiens. En parallèle, elle travaille comme assistante à la mise en scène sur des tournages. Son intérêt pour l’image et le cadre l’ont amenée à aussi pratiquer la photographie, nourrie par des photographes tels que Saul Leiter, Harry Gruyaert ou encore Vivian Sassen. Dans son écriture, ses films et ses photos, la question de l’entre-deux, social, culturel et identitaire est prépondérante. Depuis 2016, elle poursuit un travail photographique autour de son jeune frère, «La vie d’Emmett ».Une partie de ce projet a été exposée en janvier 2017 au Théâtre El Duende à Ivry-sur-Seine dans le cadre du festival Traits d’Union. » A découvrir sur Vimeo et Instagram