#FraichesWomen2019 Jeannine Fischer Siéwé :  » La #blackexcellence peut être une injonction, une norme : qui la fixe ? »

PORTRAIT – On l’avait rencontré sur ses terres, à Lille, à la Gare Saint-Sauveur, un vendredi soir. Elle courrait partout, mettant à l’aise ses invité.e.s, orchestrant l’événement, du workshop de danse au studio photo. Jeannine Fischer Siéwé, avec WaWa L’Asso était associée à 100% Afriques, l’exposition-événement de la Villette programmée en 2017 et qui s’était posée à Lille. Le lendemain, legging et T-shirt, elle entraînait derrière elle une centaine d’élèves à suivre ses pas afrobeats. L’intégrer à l’initiative Fraîches Women pour cette édition nous permettait de parler de la danse. « Avoir le rythme dans la peau », l’association que l’on fait de cet art avec l’Afrique et les personnes afrodescendantes, et par extension, leur lascivité est récurrente. Jeannine est un visage de ce que veut dire être une femme afrodescendante en France : pas forcément parisienne, valorisant des cultures africaines autres que celles dans lesquelles elle a grandi, pleine de questionnements quant à ses pratiques.

Les 8 #fraicheswomen de l’édition 2019 ont chacune donné leur avis sur la thématique de cette seconde édition du projet photo, à savoir la « black excellence », -preuve que les Noir.es ne devraient pas être essentialisé.es -et c’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles nous avons créé L’Afro le 31 octobre 2015 ;).

Les débuts

« Je m’appelle Jeannine Fischer Siéwé, j’ai 38 ans et je suis franco-camerounaise. Je nais à Paris, passe mon enfance au Cameroun, puis mon adolescence dans un petit village dans la Picardie. Mon bac en poche, j’ai migré vers le ch’nord et je n’ai plus quitté ma ville, Lille. Après une école de communication, j’ai bossé en agence de communication, responsable des achats, de la vente et de la communication pour une boutique à Lille. Il y a 5 ans, j’ai tout plaqué. J’ai fondé Wawa et j’en suis la directrice artistique. »

« Wawa est une structure culturelle lilloise inédite, qui organise et produit des événements culturels et artistiques autour des cultures afro- Caraïbes-Brésil. »

La genèse du projet Wawa L’asso

« J’ai toujours eu envie d’entreprendre. Depuis toute petite, j’organisais les spectacles de fin d’année de l’école maternelle de ma mère, je montais des groupes de danse, j’organisais des expos. À 17 ans, j’ai organisé ma 1ère expo d’artisanat dans ma fac à Lille. Je suis passionnée par plusieurs domaines : l’art, la photo, la mode, la danse, l’événementiel, la création etc. J’ai décidé de créer WaWa qui est une réunion de toutes mes passions. Ce projet mûrissait déjà dans mon esprit depuis des années et au début, je ne savais pas bien comment articuler tout cela, comment définir un projet cohérent, par où commencer etc. »

« Ma motivation principale était que j’aspirais à travailler pour moi et gagner de l’argent au travers d’un projet inspirant et surtout qui donnerait du sens à ma vie, qui me ressemblerait et qui pourrait profiter à ma communauté, la fédérer et la valoriser. Un jour, ça a été évident pour moi, je me suis lancée et depuis, ma vie a radicalement changé. »

« Aujourd’hui, nous organisons des événements qui rassemblent près de 2000 personnes, on a près de 130 élèves dans notre école de danse, on a créé une compagnie de danse, on produit nos propres événements, on a créé un webmagazine et on s’apprête à sortir notre marque de bijoux, vêtements et accessoires : Wandafull by WaWa ! »

« C’est une aventure dure, mais tellement riche ! Une aventure faite de sacrifices, de désillusions, c’est vrai. Mais j’ai gagné tellement plus à sauter le pas et j’ai appris tellement sur moi et sur les autres. Et on a encore plein de rêves, de projets à réaliser. »

La réaction de ses proches

« Entre la genèse de l’idée de WaWa et le passage à l’action, il y a eu un peu de temps et comme je disais toujours que je voulais créer quelque chose, mon entourage n’a pas vraiment été étonné. De plus, j’entreprends depuis toute petite. J’ai la chance d’avoir une famille bienveillante et qui me soutient dans mes projets. Ma mère, par exemple, a toujours veillé à ce que je fasse ce que je veux. Que je m’en donne les moyens et que je fonce. Elle m’a toujours soutenue. Elle se déplace pour presque tous les grands événements que nous organisons à Lille. Elle embarque d’autres membres de la famille, ses amies etc. »

« Ma sœur, mon père,-un peu moins à présent qu’il vit au Maroc-, mes tatas proches etc. m’ont toujours encouragé dans mes projets. »

A propos de la ‘black excellence’

« La Black excellence, je connais bien : l’élite noire française. J’essaye de participer tous les ans au Gala Efficience à Paris qui réunit et met en avant ces talents de la Black excellence. Et surtout, qui met en lumière toute la question de la nécessité de la représentation positive. Pour tout dire, j’appréhende ce concept de 2 manières : d’un côté, en tant qu’entrepreneure, figure de ma communauté à Lille, j’aime à cultiver cet esprit de Black excellence. Oui, on a besoin de modèles de réussite, oui, on a besoin de figures inspirantes, on a besoin de ramener de l’excellence au sein de nos communautés et on a besoin de montrer et de démontrer aussi cette excellence pour casser les poncifs qui pèsent encore trop sur nos communautés noires en France. »

« Mais d’un autre côté, je m’interroge aussi sur l’injonction que suppose ce modèle de « la réussite ». Cette notion de Black Excellence, qui sous-entend aussi que pour appartenir à cette élite noire, et être reconnu.e dans ce cercle, on doive obéir à certaines normes . Du coup, ce concept peut exclure aussi. Que faut -il faire pour appartenir à cette catégorie sociale ? Et à quel prix ? Avons-nous moins de valeur si nous ne sommes pas reconnus de la Black excellence ? »

Des conseils à quiconque voudrait suivre sa voie, en particulier les femmes

« Mon domaine, la conception et la production d’événements autour des cultures Afro- Caraïbes- Brésil est un marché de niche, encore plus dans ma région des HDF – Hauts-de-France, ndlr-. »

« De plus, mon métier croise plusieurs secteurs : le volet chorégraphique et créatif, le volet pédagogique, la production et la diffusion d’événements, le volet commerce et vente, entre autres. »

« Cela suppose pas qu’il faut avoir pas mal de compétences et de casquettes différentes à gérer. »

« Bonne nouvelle, il reste beaucoup de choses à faire et à inventer. Autre bonne nouvelle : les réseaux sociaux et la communication digitale, nous font gagner un temps et du coup, il y a des bénéfices financiers non négligeables. Dernière bonne nouvelle, nous n’avons jamais eu autant d’opportunités à saisir ! »

« Cependant, il faut s’armer de patience, car c’est un secteur où l’activité est longue à décoller et à être rentable. Il faut être créatif.ve et avant-gardiste. Être constamment en veille sur le marché pour bien l’appréhender. Avoir un bon sens commercial pour booster son réseau et bien s’entourer, avoir un vrai leadership pour fédérer une équipe et une communauté. Outre le fait indispensable d’avoir la foi en son projet, je dirais qu’il est important de trouver ce qui va nous différencier de la concurrence et d’en faire sa force. »

« Avoir toujours une stratégie sur le long terme et un mental fort. C’est une course de fond. Il faut être focus sur ses objectifs. »

« Très important : ne pas avoir peur de faire des erreurs, car pour apprendre il faut se tromper mais l’essentiel est de se relever. »

« De manière générale, pour quiconque veut se lancer dans l’entreprenariat, je dirais très simplement ce que j’ai appris sur le terrain :

  • savoir bien s’entourer : amis, inspirations personnes bienveillantes, expert.e.s etc.
  • être curieux.se, bouger, voyager pour puiser l’inspiration, renouveler les énergies, rencontrer, échanger.
  • Pratiquer un sport qui force la discipline, l’endurance physique, le dépassement de soi, le gout du challenge.
  • Ne pas avoir peur de demander de l’aide et se reposer.
  • Investir sur soi. A titre personnel, j’investis près de 500 € par an dans du coaching et des formations.
  • Ne pas avoir peur d’être différent.e. Même si au début, la différence et le changement font peur aux autres. Plus on gagne en succès avec sa différence, plus on interroge l’autre, plus on attire les jalousies car on renvoie aux autres, leur incapacité à oser embrasser leur différence et à changer. Et j’ai appris douloureusement qu’on pardonne encore moins à une femme… noire qui OSE ! »

Un tournant ou un grand défi dans sa vie

« Quand j’ai vu qu’on pouvait réunir plus de 2000 personnes à notre dernier événement (Fashion Outlet Party, notre événement annuel sur la mode éthique, solidaire et afro qui a eu lieu en novembre 2018. Le plus grand défilé entièrement chorégraphié dans les H.D.F: 12 créateurs, 120 modèles, du show, de la danse, de la mode, des performances) là j’ai pris une claque et j’ai réalisé tout le travail accompli. »

« Mon défi ? Je dirai mes défis ! Je veux toujours plus, je veux toujours faire mieux. Mon prochain défi sur le court terme est la création d’emplois dans WAWa. On vise 2-3 emplois pour 2019-2020. »

« Sur le long terme, mon défi est la création de notre centre culturel dédié aux cultures de matrice africaine, conçu, créé et géré par des afro-descendant.e.s. Voilà mon grand défi : marquer l’histoire ! »

 Un moment où on lui a fait sentir que le fait d’être une femme noire pouvait être un obstacle ou te ralentir dans son parcours ? Ou le contraire ? Ou autre chose ?

« Pour moi, être une femme noire est une bénédiction. Je le vois comme une force dès le départ et cette différence a toujours été ma force et je m’appuie sur ma double culture franco- camerounaise qui est pour moi une chance. »

« Je ne vois pas a priori de facteurs qui pourraient me freiner. Je dis bien a priori car je suis très au fait des discriminations et j’ai fait, je fais et je ferais probablement encore longtemps la douloureuse et injuste expérience de l’intersection de discriminations de genre, et de race et des clichés qui sont liés à ces deux pans de mon identité ‘femme’ et ‘noire’. »

« Mais, mes projets sont mes combats contre ces discriminations, je refuse de baisser les bras et des les laisser gagner, j’apporte ma pierre à l’édifice pour les générations qui arrivent ! »

Ce qui l’a aidé à arriver là elle en est aujourd’hui

« Plusieurs choses : la foi, la foi en moi et la foi en mon projet. Il faut y croire dur quand parfois, on doit marcher à contre sens, et affronter des courants qui nous mettent K.O. Il faut rêver constamment et puis réaliser ces rêves. Il faut cultiver cette flamme, au fond de son cœur , cet espoir intime de changer les choses. »

« Autre chose, je me suis entourée de vrais bras droits, de vraies amies, je n’en ai que 2 ! Je filtre beaucoup mon entourage, la famille, les amis, je chasse les personnes toxiques. Parfois ça demande de sacrifier des supposées amitiés ou des relations. Avec le temps, ça m’est moins compliqué de le faire. »

« Aussi, les rencontres, les déceptions, la rage, les épreuves vécues, la rage encore de se dépasser, l’ambition d’inspirer, de laisser une trace. »

Ses modèles et inspirations

« J’en ai tellement… les femmes de manière générale dans leur diversité, leur pluralité m’inspirent et pour ce qui est des femmes noires, ce qui me plaît précisément dans ce projet de festival, c’est de montrer qu’il n’y a pas une femme noire mais une grande diversité de femmes noires. Avec leurs paradigmes, leurs contradictions, leurs paradoxes, leurs victoires leurs batailles, leurs avis etc. Sinon j’aime aussi Oprah Winfrey, mon modèle absolu : empowerment, entreprenariat, force de caractère, noblesse d’âme, vision stratégique, richesse. »

« J’aime ma maman,ma base… et puis Simone Veil, elle a délivré tellement de femmes…entre autres mais il y en a tellement d’autres que je pourrai citer … »

Un mot, un slogan, un leitmotiv qui résume son état d’esprit

« Quand viennent les temps durs, les temps où on pense que c’est insurmontable, j’aime à me répéter cette phrase : Si tu veux avoir le miel, tu devras affronter les abeilles. »

« Automatiquement, une autre phrase me vient à l’esprit : Plus grand sera ton effort, plus importantes seront tes victoires. »

« Le fait que le travail paie toujours tôt ou tard. »

Ce sur quoi elle travaille en ce moment ?

« En bref : La restructuration de WaWa, les travaux de rénovation de notre salle de danse, notre gala de danse de fin d’année et ce projet de création de postes. « 

Ses projets futurs ?

« En bref : mon voyage au Brésil. Mon voyage au Cameroun. Mon voyage en Jamaïque, tous les carnavals que je rêve de faire dans le monde … »

« Ma marque Wandaful by WaWa, le shooting des produits cet été. »

« Plus loin : la création de mon centre culturel, des projets plus personnels, construire au pays … »

(Jeannine Fischer Siéwé animera aussi un workshop afrobeat lors de la seconde édition du Fraîches Women Festival samedi 11 mai à La Marbrerie à Montreuil et elle sera à son image : une bouffée d’oxygène qui vous mettra dans un mood positif !)

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Jessica Gérondal Mwiza, Fraîche Woman 2019, militante : « La réussite noire est à célébrer

On la voyait depuis un moment sur les réseaux sociaux, notamment pour son engagement sur la question de la mémoire du génocide contre les Tutsis. Jessica Gérondal Mwiza, éducatrice basée en Bretagne, franco-rwandaise -qui a obtenu la nationalité rwandaise fin 2017 et a hérité de son second nom de famille de sa mère- est sans concession, elle qui a sillonne les milieux militants depuis plus de dix ans. Elle a accepté de revenir sur cette expérience ainsi que sur son histoire personnelle qui se mêle à l’Histoire.

Les 8 #fraicheswomen de l’édition 2019 ont chacune donné leur avis sur la thématique de cette seconde édition du projet photo, à savoir la « black excellence », -preuve que les Noir.es ne devraient pas être essentialisé.es -et c’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles nous avons créé L’Afro le 31 octobre 2015 ;).

Certain.es parmi vous se retrouveront dans leurs propos, d’autres les rejetteront en bloc. Quoiqu’il en soit, nous voyons là, comme pour la première édition, l’opportunité d’en discuter avec elles, avec vous.

Ses premiers pas en tant que militante

« Alors ça, c’est une question complexe. J’ai grandi dans le Var, le département du presque néant politique et culturel. A l’époque, j’ai adhéré aux Jeunes Socialistes (JS). J’avais 15 ou 16 ans. J’étais révoltée par le racisme très virulent du sud-est de la France. Les JS étaient sensibles à la question du Rwanda donc je me suis accrochée à ça. J’étais jeune, peu confiante et je pense m’être épuisée à tenter de faire en sorte que mon agenda fit celui d’une organisation ultra majoritairement blanche.
Je pense que la lettre de démission du parti communiste écrite par Aimé Césaire résume bien ce qui nous attend au sein des partis et mouvements politiques français. Je la trouve particulièrement actuelle. » 

Son engagement actuel

« Je me sens désormais afroféministe car lorsque j’ai connu le concept grâce au travail de la fabuleuse Amandine Gay, ça m’a semblé évident. C’est quelque chose qui me torture depuis que je suis petite, lorsque je vivais dans le sud de la France. Je n’arrivais jamais vraiment à mettre les mots sur ce que je vivais. M’objetisait-on à cause de mon genre ? De ma race sociale ? Qu’est ce qui était le plus dur à vivre ? Toujours un mélange peu subtil des deux oppressions. Défendre les femmes noires, oubliées des luttes antiracistes et féministes dites ‘universelles’ est une urgence. « 

« Le panafricanisme me vient de mon histoire familiale. J’ai perdu mes grands-parents lors du génocide contre les Tutsis au Rwanda. J’ai perdu ma mère aussi, qui ne s’est jamais remise de la mort de ses parents. Il s’agit d’une histoire méconnue, d’un génocide qui fut le fruit d’une longue histoire de colonialisme, de racisme, de manipulations médiatiques et anthropologiques et de haine. Une histoire à laquelle la France est fortement mêlée, par une collaboration active avec le gouvernement génocidaire de 1994. Depuis que je lis, que je me renseigne sur mon histoire, mais aussi sur les histoires tragiques de notre monde, je suis toujours extrêmement touchée par les histoires traumatiques qui ont un impact ou en ont eu un sur le monde noir. A l’image du crime contre l’humanité que constitue l’esclavage. Un autre exemple : chaque année, lorsque nous nous souvenons des crimes commis par la France à Thiaroye, j’ai une boule à la gorge de colère et de tristesse. C’est la même chose concernant les massacres des Bamilékés du Cameroun. C’est la même chose aussi, en ce qui concerne les violences policières à l’encontre des noir.es qu’ils soient aux États-Unis, en France ou au Brésil : la même colère m’anime, celle d’une injustice mondiale qu’il est si pratique pour certain.es d’enterrer et d’oublier avec nos morts. Nos vies ne seront importantes que lorsque nous reprendrons du pouvoir. »

« Je suis désormais membre d’Ibuka depuis deux ans. Je participe souvent à des conférences en milieu scolaire au nom de l’association. Au-delà de la transmission de la mémoire et de la lutte contre le négationnisme du génocide au Rwanda, Ibuka oeuvre également pour la justice, pour les personnes rescapées et pour l’organisation des commémorations en France. »

La réaction des proches

« Mon engagement à Ibuka, sur la mémoire du génocide contre les Tutsi, n’a pas vraiment fait polémique. Mes proches le saluent unanimement.
Mon engagement antiraciste a été, en revanche, en partie mal perçu. Personne n’aime être visé comme étant une partie du problème. Or, j’ai des amis blancs qui l’ont pris comme une attaque personnelle, ou qui n’ont pas été en mesure de comprendre. Tant pis ! J’ai choisi de ne rien laisser passer, dans aucun cercle car je ne suis pas une militante du dimanche et par ailleurs, j’en veux beaucoup aux ‘antiracistes’ qui s’accommodent d’ami.es ou fréquentations racistes, islamophobes, anti-immigration, homophobes etc. »

La ‘black excellence’

« Je connaissais cette expression, mais elle avait tendance à me stresser plus qu’autre chose ! Nous devrions être excellent.e.s ? Ça ne met pas la pression du tout ! Mais en réalité je le prends autrement. La réussite noire est à célébrer, aussi bruyamment que possible et d’autant plus fermement que nos icônes ont trop souvent été trahies dans leur héritage, ou silenciées. J’en ai pris conscience au niveau de l’écriture de l’histoire et du militantisme antiraciste. Combien de fois peut-on entendre ‘c’est dommage qu’il n’y ait pas de grandes figures militantes noires dans l’histoire de France’ de la part de personnes blanches. C’est impressionnant et très parlant : ce qu’ils ne connaissent pas n’existe pas ! »

Ses conseils aux femmes qui souhaiteraient s’engager également

« Ne passez pas par l’étape ‘je milite dans une organisation ultra majoritairement blanche pour faire grandir nos idées’, du moins si vous voulez y aller, faites-vous une armure en béton en amont. Donnez-vous le temps et si aucune structure ne vous convient, cela veut dire qu’il faut la créer. »

Un tournant ou grand défi dans sa vie

« Très certainement lorsque j’ai décidé de renouer avec mon identité rwandaise ! De m’approprier mon histoire et ma culture et d’en faire une force. Il s’agit à la fois d’un tournant et d’un défi perpétuel. Mon histoire familiale a toujours été importante pour moi mais il a été pendant longtemps trop douloureux pour moi d’en parler. »

Un moment où elle a senti qu’être une femme noire pouvait être un obstacle

« Surtout dans le milieu politique blanc en fait et globalement, au sein des cercles qui ne sont pas créés par nous pour nous. Il y a aussi l’hypersexualisation qui nous touche, nous bloque dans ce genre d’organisations. Nous sommes vues comme des objets et notre intelligence est trop souvent mise au second plan. La meilleure décision de ma vie a vraiment été d’arrêter d’insister avec les cercles sourds à l’antiracisme et prompts au fraternalisme. »

Ce qui l’a aidé dans son parcours

« Beaucoup de persévérance, mais aussi des modèles. J’ai toujours admiré ces femmes qui malgré un acharnement et une violence systémique portent leurs combats et projets au plus haut. »

Ses modèles et inspirations

« J’ai de très bons modèles dans ma famille aussi et plus largement dans la jeunesse rwandaise. Une jeunesse travailleuse, dynamique et fière d’être Africaine.
Mon modèle politique est Louise Mushikiwabo, ancienne ministre des Affaires étrangères du Rwanda, actuelle secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF).
Sinon depuis mon adolescence et jusqu’à présent, mon modèle est la journaliste et militante Rokhaya Diallo. »

Un mot, slogan, leitmotiv qui résume son état d’esprit

« Peut être un mot en kinyarwanda : ‘Agaciro’ qui signifie dignité. »

Ce sur quoi elle travaille en ce moment

« Beaucoup de choses en même temps en fait. Je finis ma formation dans le travail social. J’écris des articles, qui sont des commandes majoritairement et je participe à quelques conférences. »

Ses projets futurs

« Continuer ce que je fais, écrire plus, sous diverses formes. Reprendre la musique aussi car en tant que militant.e.s, nous passons beaucoup de temps dans la réaction alors qu’il est si important de créer. « 

SERIE – « Sonia la benguiste » ou le journal de bord d’une étudiante ivoirienne à Paris

RECIT – Sonia Guiza, blogueuse cinéma abidjanaise, connue pour sa plume pimentée -vous pouvez la lire ici https://lagozi.com/-  a décidé à l’âge de 24 ans de se perfectionner dans son domaine en étudiant le cinéma dans une école parisienne. En quittant son pays, la Côte d’Ivoire, pour s’installer pendant deux ans en France, elle devient une nouvelle benguiste. Les cours, les problématiques administratives, le métro, le climat, les proches, le mal du pays … Chaque mois, elle partagera avec nous ses expériences, son ressenti et se fixera un objectif sur lequel elle fera un bilan le mois suivant.

Dans ce premier épisode, Sonia nous fait part de ses découvertes, bonnes et mauvaises -le sourire des gens dans les transports (ou pas), être la seule noire de sa classe, la paperasse- et évoque son premier objectif depuis son arrivée dans la capitale parisienne depuis octobre 2018.

Portrait – Djeneba Aduayom ou l’art de la photographie empathique

L’ex-danseuse et désormais photographe franco-togolaise basée à Los Angeles Djeneba Aduayom expose pour la première fois cette année à la Foire d’art contemporain africain AKAA au Carreau du Temple. Elle y présente des pièces de sa série « Capsulated » du 9 au 11 novembre . Portrait d’une artiste introvertie en quête de l’humain.
Avec la photographe Djeneba Aduayom, il faut du mouvement ! Pas étonnant quand on sait qu’avant de dégainer un Canon 5D, elle a suivi une carrière de danseuse, auprès de Prince, Tina Turner, Robbie Williams … jusqu’à ce qu’une opération de la hanche et du genou suite à une grave blessure l’oblige à envisager une reconversion professionnelle. Elle a cependant encore besoin que ça bouge. C’est à ce moment-là qu’elle se met à la photo. Et plus elle shoote, plus elle y prend goût. « Je cherchais quelque chose qui me passionne autant que la danse. Comme j’avais fait de l’architecture d’intérieur, je pensais que ce serait ma carrière numéro 2 mais quand j’ai découvert la photographie, ça m’a mis dans une espèce d’émotion … j’ai donc pris toutes mes économies et j’ai acheté un appareil photo et de belles lentilles. » L’aventure photographique débute il y a 9 ans.
Le mot d’ordre de Djeneba, photographe autodidacte ? La discipline.
A l’âge de six ans, alors que sa famille vit au Togo, elle exprime un voeu clair, net et précis : elle sera danseuse internationale ! Ses parents l’inscrivent à des cours de danse classique. Elle poursuit son apprentissage lorsque sa famille s’installe à Paris quelques années plus tard et toujours plus exigeante, elle réclame une formation d’un niveau supérieur. La voilà inscrite au Lycée Racine option danse. A l’âge de 16 ans, elle s’envole seule vers les Etats-Unis effectuer un stage à New-York. Elle travaille par la suite avec des compagnies de danse dont celle d’Alvin Ailey pour un ballet avant de rentrer dans le monde commercial auprès de grandes stars, des clips vidéos aux tournées internationales. « Des moments exceptionnels ! »
Pour l’amour du mouvement oui, mais pas à n’importe quel prix. Pas de place pour le désordre, il se doit d’être sensé car dans chaque cliché, il y a une intention. D’où la recherche parfois du « mouvement calme » où les modèles ne sont pas nécessairement en train de bouger mais où il y a ce qu’elle appelle « une respiration dans la personne ». « Je suis intéressée par le fait d’extraire des couches d’humanité, des couches d’émotions de l’intérieur d’une personne plutôt que de les faire poser ou de leur faire faire des mouvements qui n’ont ni queue ni tête. » Bienvenue dans la « poésie visuelle » de Djeneba Aduayom.

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« The arrival » de Djeneba Aduayom (Source photo : Galerie Number 8)

Elle s’est notamment fait remarquer pour sa série « Capsulated », publiée sur le site de Vogue Italia en avril dernier. « Le projet est né d’un mix entre mon expérience personnelle et celles des modèles. Je suis très timide même si on ne dirait pas. Faire un show sur une scène devant 60 000 personnes, ce n’est pas un problème pour moi, la scène étant comme une bulle mais danser en boîte, j’en suis incapable ! Etant en plus une artiste et un peu dyslexique, il m’arrive d’avoir l’impression d’être mal comprise. J’ai du apprendre à m’exprimer. J’ai donc souvent eu l’impression d’être dans une bulle. J’ai également rencontré des personnes rejetées de par leur couleur de peau, qu’elles soient foncées de peau, atteinte de dépigmentation ou d’albinisme. Parfois, cela provoque une tristesse chez elles. Il était également pour moi qu’elles soient dégenrées et que le public en posant leurs yeux sur les photos, entre dans cet univers, en apprécie la beauté, sans voir le genre et la couleur du modèle. »
Représentée par Galerie Number 8 qui se focalise « sur l’esthétique noire et la diversité dans la photographie et les techniques mixtes », Djeneba est la fille d’une mère franco-italienne et d’un père togolais. « Je suis à la fois blanche et à la fois noire. Mes modèles le sont aussi. J’ai la chance d’être métisse et de savoir parfaitement qui je suis ».
La photographie est avant tout pour elle une affaire de rencontres et de ressentis. Le choix de ses sujets se fait au coup de coeur ; « je ne suis pas attirée par les personnes qui sont belles et qui n’ont rien à donner mais plutôt par celles qui ont quelque chose dans leurs yeux que je ne peux pas ignorer. Etant empathique, je ressens assez facilement ce qu’une personne peut porter comme émotion sans forcément qu’elle le sache. » La bienveillance et la délicatesse sont palpables dans ses clichés. Elle se félicite d’ailleurs de réussir à capter une partie de leur émotion dont ils n’ont parfois pas conscience.
Basée à Los Angeles depuis 2009, l’artiste n’a pas fini de faire parler d’elle. Elle a été commissionnée par Time Magazine pour l’édition de décembre, chargée de réaliser une série de photos avec une sélection d’artistes choisies par Ava Duvernay qui en sera la guest editor. Elle a également prévu de s’essayer à l’autoportrait, un véritable challenge pour l’introvertie qu’elle est.

INTERVIEW – Bolewa Sabourin et Balla Fofana, auteurs de « La Rage de vivre »

ENTRETIEN – Le premier est danseur et chorégraphe, le second est journaliste. Bolewa Sabourin, aidé de la plume de Balla Fofana, a publié son autobiographie, « La Rage de vivre », parue aux éditions Faces Cachées le 5 septembre dernier. L’Afro s’est entretenu avec les deux hommes pour évoquer notamment le travail à deux sur un récit si personnel, les liens à leurs pays d’origine respectifs, la difficulté à s’identifier dans la littérature française quand on est un homme noir, de leur rapport à la langue française qui leur a été imposée et le point de vue de Bolewa sur la façon dont sont perçues des danses traditionnelles africaines par les afrodescendant.es en France.

Le danseur et chorégraphe Bolewa Sabourin est l’un des fondateurs de l’association LOBA qui a lancé le projet Re-creation, une méthode de thérapie par la danse pour aider les femmes victimes de viols en République démocratique du Congo et en France à se reconstruire, un projet né suite à une rencontre avec le Dr Denis Mukwege, « l’homme qui répare les femmes », récemment sacré Prix Nobel de la paix pour son travail au quotidien dans la région du Sud-Kivu. Il a fait paraître en septembre dernier aux éditions Faces Cachées le récit de sa vie, revenant sur ses multiples vies, un contexte familial complexe, du Congo à la France en passant par la Martinique, son engagement politique au sein du Mouvement des Jeunes Socialistes (MJS) et son parcours scolaire.

« La Rage de vivre » a été co-écrit par Balla Fofana, journaliste passé par le Bondy Blog, TF1 et actuellement en poste à Libération. Les deux hommes ont répondu à nos questions, se confiant sur leurs parcours, la perception du corps noir en France, les retours qu’ils ont eu -notamment d’hommes blancs- depuis la parution du livre et la façon dont ils se sont affranchis des clichés qui leur ont été imposés par la société.