Dites, Ludo d’ @osonscauser, vous jouiez vraiment au « négro », ado ?

Ludo

Je me permets de vous appeler comme cela car c’est ainsi que vous vous présentez sur votre chaîne Youtube Osons Causer, où vous parlez régulièrement politique. Vous avez une audience large, conquise par vos analyses et le format de vos propos, vos vidéos sont hébergées par Médiapart, les médias vous invitent régulièrement à vous exprimer. Vous savez comme moi que les mots sont importants, surtout dès lors qu’ils tombent dans la sphère publique, qu’ils sont notamment prononcés sur des médias d’état.

Je dois avouer que votre passage dans Jeunesse 2016, l’une des séries de France Culture, ainsi que la retranscription écrite de vos propos, m’a interpellée.

Oui, ça date -août 2016- ; sans doute, le climat politique entourant les élections présidentielles de 2017, entre offre politique plus que décevante, injonctions à aller voter et /ou à faire barrage au FN, sondages et débats à n’en plus finir a fait ressurgir ce podcast où vous parlez de vous. Partagée par plusieurs personnes sur les réseaux sociaux, dont par la blogueuse La Toile d’Alma, qui n’a pas manqué de réagir, ou encore par l’autre co-fondatrice du blog, cette partie de l’interview m’a étonnée par sa teneur et par le fait qu’elle soit passée inaperçue.

J’ai pris le temps de vous écouter évoquer votre enfance à Strasbourg, parler de vos parents.

Et j’ai tiqué. Dès le début.

Pourquoi utilisez-vous des mots et des tournures de phrases hautement racistes et blessantes ?

Vers la 4e minute de l’émission, par exemple, on arrive à ce moment du récit de votre vie, à l’époque du collège, de la pré-adolescence. Et vous dites :  « On jouait au négro ».

Jouer au négro. 2016. Ce n’est pas l’adolescent que vous étiez qui parle, c’est la personne qui a 29 ou 30 ans qui se revoit, avec tendresse, assorti d’un petit rire, évoluer au milieu notamment des personnes qui la fascinent alors : les « Blacks ». Jouer au négro du coup, c’était quoi, pour vous qui étiez « gros et gentil » ? Vouloir ressembler à votre ami noir, connaître le hip-hop de cette époque.

« Keubla », le verlan du mot noir en anglais -ça faisait jeune dans les années 90 peut-être- ou le terme négro, qui divise et blesse chaque fois qu’il est employé, est-il un usage que vous revendiquez encore en 2017 ?

Vous ne remettez à aucun moment en cause ces termes, dans ce qu’on entend des sept minutes d’émission : pourquoi ?

Comprenez-vous que parler de « jouer au négro » comme on endosserait un déguisement, un costume, puisse blesser, choquer, humilier, faire rire pour ne pas pleurer ?

Au début de l’interview, vous dites avoir grandi à côté de quartiers à Strasbourg et expliquez que c’est pour ça que vous ouvrez vos vidéos en disant « wesh wesh les amis ». Ce serait un marqueur culturel commun que vous utilisez pour vous adresser à celleux avec qui vous avez grandi. N’est-ce pas réducteur ? À vous écouter, il faut donc utiliser une locution spéciale, pour faire un clin d’œil à vos amis venant des quartiers.

Pensez-vous vraiment qu’en faisant cela, vous vous adressez à elleux ?

Vous réagissez à l’actualité politique et l’expliquez ; la question des « quartiers »  a clairement été l’une des grandes absentes du débat, mais également de vos vidéos. Pourquoi ?

C’est vraiment à vous que je m’adresse.

Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre comment vous expliquez ce que vous dites dans cette émission, parce que cela me choque, m’attriste, ainsi que mon entourage au sens large. Nous avons le même âge, vécu à proximité des quartiers populaires, et pourtant j’ai le sentiment de vivre dans un autre monde que le vôtre.

J’espère que vous comprendrez l’objet de ma missive et que vous répondrez aux questions qui y sont soulevées : utiliser des termes inappropriés, racistes, quand on se pose en proximité totale avec les personnes qu’on désigne en est une.

Osons en causer, mais vraiment.

Dolores pour L’Afro

(Source photo : France Culture)

Publicités

DEBAT -« Le traitement des afro-descendant.e.s dans l’espace médiatique est-il acceptable », une question rhétorique ?

Lundi 20 février, nous organisions une rencontre autour du traitement médiatique des Afrodescendant.e.s. Il s’agissait de parler dans le contexte actuel -mobilisation pour le changement de nom du Bal Nègre, violences policières à l’encontre de Théo Luhaka, de la manière dont on parle d’elleux dans les médias, et dont illes existent. Bref, quels mots sont employés et comment ils giflent parfois la dignité des concerné.e.s en émeuvant à peine. On avait ouvert l’année 2016 avec Leïla Sy. On devait organiser ce premier événement de l’année 2017 depuis un moment et on a décidé de parler du traitement médiatique des Afrodescendant.e.s avec des lecteur.ice.s.

Rencontre-débat du 20 février 2017 sur le traitement médiatique des Afrodescendant.e.s crédits Aboubacar Naby Camara
Rencontre-débat du 20 février 2017 sur le traitement médiatique des Afrodescendant.e.s crédits Aboubacar Naby Camara

Là, un syndicaliste relativise l’usage du mot “bamboula” à la télé, soutenu par un ancien magistrat, ici c’est un homme qui appelle un cabaret « bal nègre », arguant de l’histoire, alors qu’il ne s’était jamais nommé ainsi officiellement. Les afrodescendant.e.s seraient des victimes qui se plaignent tout le temps d’attaques. Or, la sortie de Luc Poignant, le 9 février, parlant de « bamboula » a été jugé inadmissible et raciste, condamné notamment par le ministre de l’Intérieur Bruno Le Roux, sauf pour l’ex-procureur Philippe Bilger qui a parlé d’un mot “presque affectueux ».

Nous voulions savoir si nous avions progressé depuis 2010 et la phrase de Guerlain sur « les nègres fainéants » point de départ d’une mobilisation militante sans précédent. La réponse n’est pas évidente…

Face à Luc Poignant, il y avait Caroline Roux. La journaliste de France 5 a réagi de suite, tout en laissant sur le même plan une injure raciste et une insulte (“enculé de flic”) et ce, 7 ans après une scène similaire entre Elise Lucet et Jean-Paul Guerlain.

Personne n’a oublié la sortie offensive et raciste du parfumeur au JT de 13h que présentait alors Elise Lucet : il doutait au calme que « les nègres aient jamais travaillé »

Elle n’avait pas su/pu lui répondre et s’en était excusée par la suite.

Nous voulions savoir si nous avions progressé depuis 2010 et cette phrase, point de départ d’une mobilisation sans précédent de la Brigade Anti-Négrophobie, née à ce moment-là, des Indivisibles portée par Rokhaya Diallo à l’époque et qui a conduit à la condamnation du parfumeur ?

Nous avions organisé trois mini-débats. Le premier échange permettait de mettre en contexte le terme « nègre » et toute son histoire complexe, d’injure raciste et condescendante à la réappropriation, notamment littéraire et poétique. Qu’y met-on derrière ? Les journalistes Sindanu Kasongo, animateur du blog Le Black et la plume et  Samba Doucouré, ont pu analyser le mot dans le rap français, un de leur champ d’écriture privilégié. 

Rencontre-débat du 20 février 2017 sur le traitement médiatique des Afrodescendant.e.s crédits Aboubacar Naby Camara
De g. à d. : les journalistes Samba Doucouré, Sindanu Kasongo et Adiaratou Diarrassouba, de L’Afro Rencontre-débat du 20 février 2017 sur le traitement médiatique des Afrodescendant.e.s
crédits Aboubacar Naby Camara

Pour le deuxième échange, on s’est fixé sur l’affaire du “bal nègre”, de l’annonce de la réouverture du lieu, dont l’histoire est mal connue, à la mobilisation qui a suivi et sur la couverture médiatique. Nous avions convié la militante Magali Fontaine, à l’origine du collectif BLM France – Les vies des Noir.e.s comptent et Ghyslain Vedeux, chargé des relations police-société civile du CRAN. Ce qui nous a particulièrement intéressé, c’est de voir qu’à part les institutions visibles, reconnaissables, notamment le CRAN, alors même que les afrodescendant.e.s ont quand même permis de faire savoir ce qui se passait au 33 de la rue Blomet, à aucun moment elles/ils ne sont clairement mentionné.e.s. 

Rencontre-débat du 20 février 2017 sur le traitement médiatique des Afrodescendant.e.s
Rencontre-débat du 20 février 2017 sur le traitement médiatique des Afrodescendant.e.s

Dans l’article du  Mondeilles sont les « initiateurs d’une pétition », dans celui du Parisien, en date du 8, qui rejette la polémique en bas de l’article dans un encadré qu’on doit aller chercher et à côté duquel on peut passer, et prend clairement le parti de Guillaume Cornut-propriétaire du lieu-, ce sont des dizaines de personnes. L’article du même jour de 20minutes montre les visages des manifestant.e.s à travers une photo tirée d’un tweet du compte Vivre à Paris, mais idem, sans prendre la peine de dénominer les organisations présentes ; et distigant une fois de plus le CRAN.

Alors même que les Afrodescendant.e.s sont dans l’action, font l’actualité, on ne le retient qu’à peine.

Surtout, on prend avec des pincettes le fait que l’afrodescendant qu’on n’ose pas nommer ne soit pas d’accord avec le fait de baptiser ce lieu Bal Nègre.

Soudain, un cri.

Dani Bumba avait fait le déplacement. Le chanteur a proposé quelques chansons, dont un titre inspiré d’un contrôle policier malheureux avec son fils. 

S’il a ce titre en stock, qui coïncide avec un moment de sa vie et avec l’actualité, Dani Bumba a un univers musical marqué par la poésie ; il a d’ailleurs récité un poème pour conclure son set.

Rencontre-débat du 20 février 2017 sur le traitement médiatique des Afrodescendant.e.s crédits Aboubacar Naby Camara
Rencontre-débat du 20 février 2017 sur le traitement médiatique des Afrodescendant.e.s crédits Aboubacar Naby Camara Rencontre-débat du 20 février 2017 sur le traitement médiatique des Afrodescendant.e.s crédits Aboubacar Naby Camara

Nous avons terminé la conversation par un échange autour du mot « bamboula. » Entre autres échanges, le public s’est accordé pour dire que le mot n’avait pas la même force que le mot « nègre », et qu’il n’était pas question de se le réapproprier.

Qu’on se le dise, illes ne sont pas bamboula.