Les Misérables, Nick Conrad, Miss noires… ce qui a marqué cinq journalistes afro en 2019

BILAN – Jamais deux sans trois ! Comme les deux années précédentes, nous avons demandé à des rédacteur.ices, reporter.ices d’images et autres professionnels des médias de partager chacun.e trois événements qu’ils ne sont pas prêt.es d’oublier avant de passer à l’aube de l’an 2020. On laisse désormais la parole à Rouguyata Sall, François Oulac, Eva Sauphie, Estelle Ndjandjo et Eric Amiens.

Rouguyata Sall, journaliste pigiste (Mediapart, Liaisons sociales)

Rouguyata Sall

Les femmes de chambres de l’hôtel Ibis Batignolles en grève (17 juillet 2019)

« Depuis le 17 juillet, les femmes de chambre de l’hôtel Ibis Batignolles à Paris sont en grève. Parmi ces femmes, certaines ont des problèmes de santé, d’autres des difficultés à faire garder leurs enfants pendant la grève. Toutes sont précaires. Elles n’ont pourtant rien lâché pour améliorer leurs conditions de travail, dénonçant leurs cadences et les dérives de la sous-traitance du nettoyage dans les grands groupes hôteliers. Ces femmes n’ont toujours pas obtenu gain de cause, vous pouvez les soutenir ici. »

La convergence des luttes lors de la marche Adama III (20 juillet 2019)

« Après trois ans d’actions du comité Vérité et Justice pour Adama, une convergence inédite s’est produite à Beaumont lors du funeste anniversaire de la mort d’Adama Traoré : celle des habitants des quartiers populaires, des antifas, des gilets jaunes, des militants écologistes, de la LDH, d’Amnesty, d’élus de gauche et des syndicats. Ce fut l’occasion de rappeler que les violences policières ne datent pas du mouvement des Gilets Jaunes et qu’elles trouvent leur généalogie dans les quartiers populaires. »

La découverte de Homo luzonensis, cinquième espèce humaine (10 avril 2019)

« En avril dernier, des chercheurs ont découvert une cinquième espèce humaine aux Philippines. On l’appelle Homo luzonensis et il aurait vécu en même temps que nos ancêtres Homo sapiens il y a plus de 50 000 ans. Il est plus petit, n’a pas les mêmes pieds et les mêmes dents que nous, mais génétiquement, c’est le cousin préhistorique de toutes et tous les Homo sapiens que nous sommes. Reste à savoir comment il est arrivé sur l’île de Luçon pour en savoir un peu plus sur les migrations de l’époque ! »

Eva Sauphie journaliste culture lifestyle et société (Jeune Afrique, Le Point Afrique, Les Inrocks)

Eva Sauphie

La libération de la parole des femmes au Fespaco (février 2019)

« Plus d’un an après l’affaire Weinstein aux Etats-Unis et le mouvement #metoo qui a suivi sur la Toile à l’échelle mondiale, la loi du silence se brise enfin sur le continent africain. C’est dans la douleur et l’émotion générale que la parole de quatre actrices harcelées et abusées sexuellement s’est libérée lors d’une table ronde organisée en marge du festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou. Un moment historique qui a conduit la profession à réagir en radiant de la compétition le réalisateur burkinabè Tahirou Tasséré Ouédraogo, qui avait sévèrement agressé son assistante, Azata Soro, aujourd’hui défigurée. »

Les soulèvements populaires en Afrique (décembre 2018 / mars 2019)

« Impossible de ne pas mentionner les révoltes populaires survenues au Soudan puis en Algérie cette année. Ces peuples unis ont brisé le mur de la peur de manière pacifique avec résilience et dignité. Une leçon de courage et d’humanité. Comme beaucoup, je garde en tête l’image symbolique de cette étudiante soudanaise toute vêtue de blanc, Alaa Salah, juchée sur une voiture, le doigt levé, haranguant la foule de manifestants en chantant des hymnes révolutionnaires… »

Le film Les Misérables de Ladj Ly (sorti en salle en novembre 2019)

« Un film poignant qui traite avec justesse et sans manichéisme de la réalité des quartiers populaires situés de l’autre côté du périph’ parisien et de ses habitants : des policiers de la BAC aux gamins des cités. Ladj Ly, qui a grandi dans les tours des Bosquets de Montfermeil, réalise 20 ans après La Haine un premier long-métrage de fiction qui puise dans les codes du documentaire. Il ouvre la voie à une nouvelle génération de réalisateurs qui souhaitent se réapproprier leurs récits. Primé à Cannes, Les Misérables pourrait bien rafler l’Oscar du meilleur film étranger en 2020. »

François Oulac, journaliste podcast Le Tchip

François Oulac

La condamnation de Nick Conrad (mars 2019)

« La condamnation en justice du rappeur Nick Conrad pour “provocation au crime”, avec son clip “Pendez les Blancs”, est l’actu qui m’a le plus marqué en 2019. La couverture médias était hystérique, la décision de justice quasi inédite… Il n’y a pas un aspect de ce fait divers qui ne soit pas passionnant. J’ai eu l’occasion de rencontrer et interviewer Nick. Sa condamnation en dit long sur la mentalité française. » 

La fin de Game of Thrones (mai 2019)

« Chacun son avis sur la qualité du finale de GoT, mais pour moi c’est l’un des événements pop culturels les plus importants de 2019. Ne pas en avoir parlé dans Le Tchip reste mon plus grand regret. Cette série était un formidable déclencheur de débats sur les questions de représentation et d’identités à la télévision et dans la fantasy. Et puis, je suis soulagé soulagé de voir se terminer l’hystérie collective que déclenchait chaque épisode… »

Miss Guadeloupe devient Miss France (décembre 2019)

« En tant que Guadeloupéen je suis obligé d’en placer une pour Clémence Bottino ! Ma cousine fait partie du comité Miss Guadeloupe, et regarder le concours de miss France, c’était un rituel familial quand j’étais plus jeune. Très heureux donc de voir Miss Guadeloupe remporter la couronne, surtout cette année où les planètes se sont alignées en termes de représentation de la beauté noire avec miss Univers, miss USA, etc. » 

Estelle Ndjandjo, journaliste basée à Dakar (Reuters)

Estelle Ndjandjo © Lucie Weeger

Le lancement de la marque Fenty Beauty par Rihanna (mai 2019)

« C’est un vrai tournant ; Riri est la première femme noire à lancer sa propre marque de luxe éponyme -Fenty est son nom de famille ! Son Savage Fenty Show a ringardisé le Victoria Show, organisé par deux hommes cis hétéro, tellement que ce dernier a été annulé cette année ! Le fait qu’elle intègre tant de diversité (des personnes handicapées, plus size etc) m’a permis de questionner mon propre regard, mes attirances. Cet esprit inclusif véhiculée par la marque va donner le tempo des années 2020. »

L’exposition « Le modèle noir : de Géricault à Matisse » au Musée d’Orsay (26 mars 2019 – 21 juillet 2019 )

« J’y suis allée plusieurs fois, avec des ami.es, en famille… J’y ai rencontré une femme venue de Guadeloupe qui y était avec ses enfants et m’a confié que c’était la première fois qu’elle mettait les pieds au Musée d’Orsay! Plus de diversité attire forcément un public plus large… Ayant fait des visites du Paris Noir, j’ai encouragé le public à la voir en complément. Le bémol : le plus souvent, les œuvres montraient les noir.es en position d’infériorité. On pourrait prendre des images de notre époque, faire une exposition parallèle et on constaterait la même chose. Ce qu’il est important de retenir, c’est qu’il s’agit de constructions sociales. »

Le documentaire Surviving R. Kelly (janvier 2019)

« Cela m’a bouleversée. Je ne pensais pas que ce serait aussi difficile à digérer. R. Kelly incarne le plus haut niveau de masculinité noire toxique. Il savait que personne ne se préoccuperait du sort de femmes noires. Il aurait du aller en prison depuis longtemps mais il a été protégé car il est célèbre, riche et très influent dans le monde du R&B. Un an après l’affaire Weinstein, personne n’a écouté les familles qui l’accusent. Il y a aussi un côté Cosby dans cette histoire ; il s’agit d’une grande figure de la communauté noire. »

Eric Amiens, journaliste (RFI)

Eric Amiens

L’avènement des Miss noires


« C’est la première fois qu’autant de femmes noires sont couronnées dans des concours de beauté : en janvier 2019, Khadidja Benhamou a été élue Miss Algérie. Le titre de Miss Monde 2019 est revenu à la Jamaïcaine Toni-Ann Singh. La Miss Guadeloupe, Clémence Botino, est élue Miss France 2020. Les réactions sur les réseaux sociaux n’ont pas été toujours très tendres avec ces femmes. Mais une chose est sûre : ces élections bousculent les codes de la beauté. Les traits négroïdes sont reconnus et valorisés. La beauté est plurielle. Des têtes bien faites n’empêchent pas des têtes bien pleines. Clémence Botino a obtenu la meilleure note au test de culture générale, de Miss France avec une note de 17,5 sur 20. « La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert » dit André Malraux.« 

Le vote du dépistage du chlordécone taux de chlordécone (décembre 2019)

« L’Etat a été reconnu comme « premier responsable » de la pollution au chlordécone par une commission d’enquête parlementaire. Le Chlordécone a été utilisé par des dérogations signées par les ministères de l’agriculture jusqu’en 1993 dans les bananeraies en Guadeloupe et en Martinique. Pourtant, dès 1979, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) avait déclaré ce produit toxique et cancérigène. On estime aujourd’hui que 95 % de Guadeloupéens et 92 % de Martiniquais sont contaminés par le chlordécone. Le Sénat a voté le 4 décembre 2019 la prise en charge du dépistage du taux de chlordécone dans le sang des guadeloupéens et des martiniquais. »

La réforme monétaire du franc CFA (décembre 2020)

« Le Franc CFA créé en 1945 et qui signifiait «franc des colonies françaises d’Afrique» puis renommé «franc de la Communauté financière africaine», peu après les indépendances des pays d’Afrique en 1960 va devenir l’«Eco». Une réforme monétaire qui intervient après de fortes critiques sur le franc CFA. Des Anti FCFA considèrent cette monnaie comme un outil de servitude, un symbole post-colonial » assurant « la mainmise de la France sur l’économie africaine ». L’Eco sera adoptée par huit pays d’Afrique de l’Ouest. (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo). Le remplacement du franc CFA laisse dubitatifs certains africains pour d’autres c’est une avancée vers la souveraineté monétaire. »

Babylon Bis, cantine intemporelle des noctambules initiés

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Dans l’antre du Babylon Bis

Qu’ont en commun Dany Brillant, Rihanna, Beyoncé, Snoop Dogg ou encore Laurent Voulzy ? D’avoir mangé, au moins une fois, au Babylon Bis. Non averti(e), on peut risquer de rater la porte de ce restaurant afro-caribéen, lumière tamisée sur fond de Bob Marley et de musique nigériane, déco aux imprimés zèbre et léopard, tapi dans la rue Tiquetonne (Paris 2e). « Un restau tenu par des Blacks (sic) et qui sert des plats africains et antillais si tard, c’est devenu rare », note Christiane, la gérante, bientôt 50 ans, qui contribue à sa réputation mais qui n’aime pas se raconter. Les murs parlent pour elle : tout le show showbusiness s’y trouve en photo. Claude Nougaro y vint se délecter d’un poulet braisé, « notre spécialité ». Serena Williams, comme Lenny Kravitz, y ont leur rond de serviette. Lupita Nyongo s’y est restaurée une semaine.

Christiane, la gérante du Babylon Bis
Christiane, la gérante du Babylon Bis

Une affaire de famille

Le Babylon Bis, adresse appréciée et recommandée jadis par Marvin Gaye, attire un public varié d’anonymes, « des étrangers, surtout des Américains et des Asiatiques mais peu de Noirs finalement qui trouvent que c’est trop cher ». Quant à Almamy Sylla, autre pilier du lieu, il déplore que les clients, surtout les jeunes, sont devenus difficiles. Arrivé de Guinée pour devenir footballeur, l’homme est cuisinier, serveur, physio… « Je sens si une personne va créer des problèmes. On ne veut pas risquer la fermeture à cause de ça. » Une affaire de famille « C’est mon mari, Faze, qui a monté l’affaire il y a 35 ans. Je poursuis son oeuvre », explique Christiane, qui travaille avec son cousin et ses deux frères et soeurs.

Une vie de nuit

Finalement, elle se met à table. Née en Martinique, arrivée à Paris à 13 ans, elle étudie la gestion ; à 22 ans, rencontre Faze, d’origine guinéenne. Et ne s’imaginait alors pas diriger l’établissement. « Je tenais le salon Idriss Coiffure. J’ai vendu et rejoint l’équipe à plein-temps », se souvient-elle. Fini le Balisier à deux pas, le Copacabana, le Baby Antilles et autres boîtes où Christiane partait en plein service danser deux heures et revenait travailler ! Debout de 20h à 5h, le couple a été victime de surmenage. « J’ai arrêté l’alcool, maintenant c’est sport et repos ! Mais j’aime la nuit », dit Christiane. On part, laissant derrière nous un fond de sauce chien, le papier tigré, Beyoncé et les autres. Et la sensation d’avoir été dans l’un des derniers bastions d’un Paris afro et fun. On reviendra, c’est sûr.

Paru initialement sur le magazine Afriscope