Jessica Gérondal Mwiza, Fraîche Woman 2019, militante : « La réussite noire est à célébrer

On la voyait depuis un moment sur les réseaux sociaux, notamment pour son engagement sur la question de la mémoire du génocide contre les Tutsis. Jessica Gérondal Mwiza, éducatrice basée en Bretagne, franco-rwandaise -qui a obtenu la nationalité rwandaise fin 2017 et a hérité de son second nom de famille de sa mère- est sans concession, elle qui a sillonne les milieux militants depuis plus de dix ans. Elle a accepté de revenir sur cette expérience ainsi que sur son histoire personnelle qui se mêle à l’Histoire.

Les 8 #fraicheswomen de l’édition 2019 ont chacune donné leur avis sur la thématique de cette seconde édition du projet photo, à savoir la « black excellence », -preuve que les Noir.es ne devraient pas être essentialisé.es -et c’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles nous avons créé L’Afro le 31 octobre 2015 ;).

Certain.es parmi vous se retrouveront dans leurs propos, d’autres les rejetteront en bloc. Quoiqu’il en soit, nous voyons là, comme pour la première édition, l’opportunité d’en discuter avec elles, avec vous.

Ses premiers pas en tant que militante

« Alors ça, c’est une question complexe. J’ai grandi dans le Var, le département du presque néant politique et culturel. A l’époque, j’ai adhéré aux Jeunes Socialistes (JS). J’avais 15 ou 16 ans. J’étais révoltée par le racisme très virulent du sud-est de la France. Les JS étaient sensibles à la question du Rwanda donc je me suis accrochée à ça. J’étais jeune, peu confiante et je pense m’être épuisée à tenter de faire en sorte que mon agenda fit celui d’une organisation ultra majoritairement blanche.
Je pense que la lettre de démission du parti communiste écrite par Aimé Césaire résume bien ce qui nous attend au sein des partis et mouvements politiques français. Je la trouve particulièrement actuelle. » 

Son engagement actuel

« Je me sens désormais afroféministe car lorsque j’ai connu le concept grâce au travail de la fabuleuse Amandine Gay, ça m’a semblé évident. C’est quelque chose qui me torture depuis que je suis petite, lorsque je vivais dans le sud de la France. Je n’arrivais jamais vraiment à mettre les mots sur ce que je vivais. M’objetisait-on à cause de mon genre ? De ma race sociale ? Qu’est ce qui était le plus dur à vivre ? Toujours un mélange peu subtil des deux oppressions. Défendre les femmes noires, oubliées des luttes antiracistes et féministes dites ‘universelles’ est une urgence. « 

« Le panafricanisme me vient de mon histoire familiale. J’ai perdu mes grands-parents lors du génocide contre les Tutsis au Rwanda. J’ai perdu ma mère aussi, qui ne s’est jamais remise de la mort de ses parents. Il s’agit d’une histoire méconnue, d’un génocide qui fut le fruit d’une longue histoire de colonialisme, de racisme, de manipulations médiatiques et anthropologiques et de haine. Une histoire à laquelle la France est fortement mêlée, par une collaboration active avec le gouvernement génocidaire de 1994. Depuis que je lis, que je me renseigne sur mon histoire, mais aussi sur les histoires tragiques de notre monde, je suis toujours extrêmement touchée par les histoires traumatiques qui ont un impact ou en ont eu un sur le monde noir. A l’image du crime contre l’humanité que constitue l’esclavage. Un autre exemple : chaque année, lorsque nous nous souvenons des crimes commis par la France à Thiaroye, j’ai une boule à la gorge de colère et de tristesse. C’est la même chose concernant les massacres des Bamilékés du Cameroun. C’est la même chose aussi, en ce qui concerne les violences policières à l’encontre des noir.es qu’ils soient aux États-Unis, en France ou au Brésil : la même colère m’anime, celle d’une injustice mondiale qu’il est si pratique pour certain.es d’enterrer et d’oublier avec nos morts. Nos vies ne seront importantes que lorsque nous reprendrons du pouvoir. »

« Je suis désormais membre d’Ibuka depuis deux ans. Je participe souvent à des conférences en milieu scolaire au nom de l’association. Au-delà de la transmission de la mémoire et de la lutte contre le négationnisme du génocide au Rwanda, Ibuka oeuvre également pour la justice, pour les personnes rescapées et pour l’organisation des commémorations en France. »

La réaction des proches

« Mon engagement à Ibuka, sur la mémoire du génocide contre les Tutsi, n’a pas vraiment fait polémique. Mes proches le saluent unanimement.
Mon engagement antiraciste a été, en revanche, en partie mal perçu. Personne n’aime être visé comme étant une partie du problème. Or, j’ai des amis blancs qui l’ont pris comme une attaque personnelle, ou qui n’ont pas été en mesure de comprendre. Tant pis ! J’ai choisi de ne rien laisser passer, dans aucun cercle car je ne suis pas une militante du dimanche et par ailleurs, j’en veux beaucoup aux ‘antiracistes’ qui s’accommodent d’ami.es ou fréquentations racistes, islamophobes, anti-immigration, homophobes etc. »

La ‘black excellence’

« Je connaissais cette expression, mais elle avait tendance à me stresser plus qu’autre chose ! Nous devrions être excellent.e.s ? Ça ne met pas la pression du tout ! Mais en réalité je le prends autrement. La réussite noire est à célébrer, aussi bruyamment que possible et d’autant plus fermement que nos icônes ont trop souvent été trahies dans leur héritage, ou silenciées. J’en ai pris conscience au niveau de l’écriture de l’histoire et du militantisme antiraciste. Combien de fois peut-on entendre ‘c’est dommage qu’il n’y ait pas de grandes figures militantes noires dans l’histoire de France’ de la part de personnes blanches. C’est impressionnant et très parlant : ce qu’ils ne connaissent pas n’existe pas ! »

Ses conseils aux femmes qui souhaiteraient s’engager également

« Ne passez pas par l’étape ‘je milite dans une organisation ultra majoritairement blanche pour faire grandir nos idées’, du moins si vous voulez y aller, faites-vous une armure en béton en amont. Donnez-vous le temps et si aucune structure ne vous convient, cela veut dire qu’il faut la créer. »

Un tournant ou grand défi dans sa vie

« Très certainement lorsque j’ai décidé de renouer avec mon identité rwandaise ! De m’approprier mon histoire et ma culture et d’en faire une force. Il s’agit à la fois d’un tournant et d’un défi perpétuel. Mon histoire familiale a toujours été importante pour moi mais il a été pendant longtemps trop douloureux pour moi d’en parler. »

Un moment où elle a senti qu’être une femme noire pouvait être un obstacle

« Surtout dans le milieu politique blanc en fait et globalement, au sein des cercles qui ne sont pas créés par nous pour nous. Il y a aussi l’hypersexualisation qui nous touche, nous bloque dans ce genre d’organisations. Nous sommes vues comme des objets et notre intelligence est trop souvent mise au second plan. La meilleure décision de ma vie a vraiment été d’arrêter d’insister avec les cercles sourds à l’antiracisme et prompts au fraternalisme. »

Ce qui l’a aidé dans son parcours

« Beaucoup de persévérance, mais aussi des modèles. J’ai toujours admiré ces femmes qui malgré un acharnement et une violence systémique portent leurs combats et projets au plus haut. »

Ses modèles et inspirations

« J’ai de très bons modèles dans ma famille aussi et plus largement dans la jeunesse rwandaise. Une jeunesse travailleuse, dynamique et fière d’être Africaine.
Mon modèle politique est Louise Mushikiwabo, ancienne ministre des Affaires étrangères du Rwanda, actuelle secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF).
Sinon depuis mon adolescence et jusqu’à présent, mon modèle est la journaliste et militante Rokhaya Diallo. »

Un mot, slogan, leitmotiv qui résume son état d’esprit

« Peut être un mot en kinyarwanda : ‘Agaciro’ qui signifie dignité. »

Ce sur quoi elle travaille en ce moment

« Beaucoup de choses en même temps en fait. Je finis ma formation dans le travail social. J’écris des articles, qui sont des commandes majoritairement et je participe à quelques conférences. »

Ses projets futurs

« Continuer ce que je fais, écrire plus, sous diverses formes. Reprendre la musique aussi car en tant que militant.e.s, nous passons beaucoup de temps dans la réaction alors qu’il est si important de créer. « 

EDITO : #FraichesWomen2019 Noire, femme, créative : l’éternelle injonction à l’excellence?

2018 s’est terminée sur des notes plutôt positives pour L’Afro. L’un des points d’orgue de cette année écoulée a été d’organiser la première édition du festival Fraîches Women le 6 mai 2018. Une nouvelle expérience pour nous, dont nous avons appris beaucoup -des réussites, comme des choses à améliorer- et pour laquelle on a eu besoin de temps pour se remettre. On remercie d’ailleurs toutes celles et ceux qui ont pris le temps de nous faire leur retour, de nous donner des conseils précieux qui nous ont permis de préparer l’édition 2.

Elle se tient samedi 11 mai, toujours à La Marbrerie à Montreuil.

A travers la première série de portraits qui a donné le nom à notre festival, il s’agissait de dire que les voix de la moitié de la planète méritent d’être vues et surtout entendues, dans son ensemble. Un peu comme lorsqu’au cours de la marche #NousToutes le 24 novembre dernier, une manifestation pacifique et silencieuse pour adresser les violences sexistes et sexuelles faites aux femmes, des voix se sont élevées pour dire #NousAussi et pointer que ces violences « sont [aussi]une expérience inséparable du racisme, du validisme, de la précarité ». Les retours que vous nous avez faits, les réactions aux articles ici et sur nos réseaux sociaux nous ont donné envie de reprendre, pour une seconde fois, cette série de portraits de femmes « diverses dans leurs diversités ». D’enfoncer le clou. Pour cette deuxième édition, on a décidé de questionner la « black excellence ».

« L’excellence noire », un concept tout droit venu des États-Unis consiste à prôner la réussite, à mettre en avant des modèles aux parcours jugés exemplaires et la promotion d’une élite noire, rendant fière toute une communauté. Le rappeur, producteur et
désormais avant tout businessman Diddy s’en est fait le fer de lance depuis un an. Rihanna, Naomi Campbell, Spike Lee, Jay-Z -avec qui il avait annoncé en mars 2018 vouloir lancer une application pour promouvoir les entreprises dont les propriétaires sont noir.es-, autant de figures noires ayant atteint des sommets dans leurs domaines respectifs, pour bon nombre parti.es de loin et parfois présenté.es comme « self-made », inspirant potentiellement des millions d’autres, illustrent son compte Instagram. Le storytelling sur papier et dans les esprits fait rêver …

Mais ce club de la « black excellence » semble quelque peu fermé ; qui juge qui peut y entrer ? Quels sont les critères pour y accéder ? Y a-t-il de la place pour des erreurs de parcours ? Et si on n’en est pas, est-on finalement médiocres ? A-t-on même le droit à la médiocrité ? Quid de la méritocratie ? Ces questions méritent d’être posées. Qui plus est quand on parle de femmes noires. La charge mentale, le syndrôme de la femme potomitan se devant de toujours supporter plus, sans jamais se plaindre, de toujours tout bien gérer, de rester au top niveau  et encore mieux, avec le sourire. Difficile de laisser de la place pour la vulnérabilité qui demeure encore dans certains esprits un signe de faiblesse.

Les 8 Fraîches Women 2019 De gauche à droite : Laura Georges, Gisèle Mergey, Annie Melza Tiburce, Paule Ekibat, Jeannine Fischer Siewe, Jessica Gerondal Mwiza, Anne Sanogo, Laurie Pézeron.

Si au coeur du projet photo et événementiel Fraîches Women, réside l’idée d’entrelacer des récits de vie, de réussites, le but, nous tenons à le rappeler, n’est en aucun cas de présenter des parcours exceptionnels et inspirants pour les mettre en opposition à d’autres qui le seraient moins. Ce n’est pas non plus de remplacer le patriarcat par un pendant féminin. Le pouvoir reste le pouvoir.

Les 8 #FraîchesWomen que nous avons réuni pour cette seconde édition sont africaines, caribéennes, ou sont nées et ont grandi en France. Avocate, militante, entrepreneure, ex-footballeuse. Certaines étaient familières avec le concept de l’excellence noire, d’autres n’en avaient jamais entendu parler. Nous leur avons demandé de nous faire part de leur point de vue à ce sujet et avons retracé leurs parcours. En les lisant, vous découvrirez 8 femmes aux carrières bien distinctes, qui ont fait beaucoup de chemin et ne manquent ni de ressources ni de projets.

Un merci tout particulier à Ozal Emier, la photographe qui a mis sa touche si particulière et a produit cette belle salve de portraits.

Un grand merci également au bar Monsieur Zinc à Odéon qui nous a permis d’investir son beau sous-sol une fois de plus le temps d’un shooting et nous a mis bien !

Nous vous donnons rendez-vous les prochains lundi, mercredi et vendredi pour vous laisser faire connaissance avec Anne, Annie, Gisèle, Jeannine, Jessica, Laura, Laurie et Paule que l’on tient à remercier pour avoir accepté de jouer le jeu de la pose et des questions/réponses.

Bonne lecture et vivement que l’on puisse poursuivre cette conversation sur les internets et IRL !

Adiaratou et Dolores, L’Afro team

A propos de la photographe Ozal Emier

« Ozal Emier est née en 1986 à Paris, par un froid matin de février. Après une première vie de journaliste, elle bascule dans le cinéma et la réalisation. En 2015, elle co-écrit et co-réalise son premier court-métrage, Métropole – récit de l’exil d’un Antillais en métropole -, puis réalise en 2018 La Nuit d’Ismael, errance nocturne d’un immigré marocain et de deux Parisiens. En parallèle, elle travaille comme assistante à la mise en scène sur des tournages. Son intérêt pour l’image et le cadre l’ont amenée à aussi pratiquer la photographie, nourrie par des photographes tels que Saul Leiter, Harry Gruyaert ou encore Vivian Sassen. Dans son écriture, ses films et ses photos, la question de l’entre-deux, social, culturel et identitaire est prépondérante. Depuis 2016, elle poursuit un travail photographique autour de son jeune frère, «La vie d’Emmett ».Une partie de ce projet a été exposée en janvier 2017 au Théâtre El Duende à Ivry-sur-Seine dans le cadre du festival Traits d’Union. » A découvrir sur Vimeo et Instagram

INTERVIEW – Le chorégraphe Amael Mavoungou met en scène son impossible deuil dans « Les larmes du ventre »

ENTRETIEN – Le chorégraphe et danseur Amael Mavoungou, 35 ans, originaire du Gabon,  a été initié au rite bwiti. En tant que tel, il lui a été interdit de pleurer la mort de son enfant. Avec Les larmes du ventre, spectacle catharsis, il questionne la place de certaines traditions aujourd’hui. L’Afro l’a rencontré lors d’une représentation au centre Ramdam à Lyon.

C’est l’histoire d’un homme qui a perdu son fils peu de temps après sa naissance, qui ne peut pas laisser couler des larmes ni savoir où le petit est enterré, dues à ses traditions et à celles de la mère du bébé. Amael Mavoungou fait sa catharsis dans sa proposition artistique que nous avons pu découvrir en mars dernier au centre culturel Ramdam à Lyon qui soutient son projet.

Comment avez-vous commencé la danse ?

J’ai commencé en 1998 au Gabon, dans une troupe traditionnelle. Le chorégraphe avait déjà une démarche contemporaine avec atelier de recherche chorégraphique, on pratiquait presque toutes les danses traditionnelles. On créait des pièces pour les présenter au centre culturel français devenu Institut français. Je voulais apporter autre chose aux danses traditionnelles, faire ça à ma sauce. Avec un ami, comme on était contraint de rester avec la même troupe et qu’on voulait faire un peu autre chose, on a créé la compagnie Mbolo’h et un spectacle qui s’appelait Espoir, parlant du monde traditionnel et du monde moderne. On l’a présenté lors d’un événement et c’est là que j’ai senti que j’avais des lacunes par rapport à d’autres. J’ai également été formé au Sénégal au Sénégal, en 2008 et en 2009. Je voulais emmagasiner des connaissances, aller à la rencontre de ce que je ne connaissais pas. Je suis ensuite arrivé en France en 2011. J’avais rencontré quelques années plus tôt Sylvain Benenet, associé à la formation de danse contemporaine d’Angers. J’y suis resté deux ans, le temps de faire mon master. C’est pendant la formation que j’ai créé le spectacle. J’ai finalement décidé de rester en France et obtenu un titre de séjour compétence et talent, pour la création d’un projet utile à la France et à mon pays, le Gabon. J’ai fait ce choix pour continuer à travailler professionnellement. Les conditions de travail au Gabon ne me plaisait pas, les autorités négligent les artistes, ne mettant pas à leur disposition des structures et des espaces nécessaires. Le seul lieu disponible est l’Institut français qui est une structure française qui permet aux habitants gabonais de découvrir la culture française.

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Amael Mavoungou dans « Les larmes du ventre »

Pouvez-vous présenter votre projet « Les larmes du ventre » ? Combien de temps a-t-il fallu pour le mettre en place ?

Ma démarche artistique est très ancrée dans le social. En première année de master, j’avait écrit un premier spectacle, « Le piment dans les yeux », un spectacle qui parlait sur les hommes politiques gabonais. J’avais pris une claque car il n’avait pas été bien reçu. Lors de ma première prestation, je pense que j’étais trop en colère et la scénographie était prenante ; je dansais pendant 25 min avec un sac plastique sur la tête, c’était trop violent pour le public qui a pris de la distance. Je devais ensuite proposer un autre projet. C’est là que j’ai décidé de parler de mon fils que je n’ai pas pu pleurer, comme je suis initié au rite Bwiti. Il y a une autre forme de lamentation, des larmes que j’ai fait couler dans mon ventre. Pleurer mon enfant remet en question l’idée selon laquelle les hommes ont du mal à pleurer, à montrer leurs émotions. Pour certains, un homme qui pleure est un signe de faiblesse mais je ne suis pas d’accord. Les femmes qui arrivent à pleurer sont fortes, arrivent à assumer. Ne pas arriver à assumer est justement faire preuve de faiblesse. Je ne sais pas où mon enfant a été enterré, parce d’après les traditions du peuple de mon ex-compagne avec qui j’avais eu le petit, l’homme ne doit pas savoir où l’enfant est enterré et ça me coûte encore aujourd’hui. À chaque fois que je joue ce spectacle, c’est comme si je l’enterrais, avec la pierre que je déplace sur la scène. « Les larmes du ventre », c’est remettre en question les traditions, se demander ce qu’elles apportent à l’humain, si, avec le monde qui évolue, certaines valent encore la peine d’exister. Je danse bwiti comme mon grand-père l’a fait mais pas exactement de la même manière. Le but des traditions est de pouvoir s’épanouir mais ne pas pouvoir pleurer son enfant ne le permet pas. Je trouve qu’il y a des choses qu’il faut gommer.

Au moment de la présentation de la première version- qui durait cinq minutes- je me suis mis à pleurer et je n’ai pas pu présenter dans l’immédiat. Mais ça m’a aidé, si je n’avais pas pleurer, je pense que je n’aurais pas pu le présenter du tout le soir. J’ai continué à travailler le spectacle puis j’ai eu une résidence à Pantin.

Le centre Ramdam de Lyon m’a permis de pouvoir continuer à le travailler en me soutenant financièrement et en laissant y avoir des résidences. À la fin des résidences, je savais où je voulais aller mais je sentais qu’il manquait une pièce au puzzle. Je suis allé au Gabon pour discuter avec la mère du petit deux ans après pour savoir comment elle avait vécu tout ça. Là, j’ai compris qu’il me fallait son point de vue, en tant que mère de l’enfant. Elle m’a dit qu’elle avait peur d’oublier mais qu’elle voulait passer à autre chose car elle avait eu un enfant entre-temps. À mon retour, j’ai intégré son point de vue à mon projet. J’ai aussi travaillé avec des femmes car le matériau chorégraphique part du bwiti, les hommes étant initiés d’une manière et les femmes d’une autre, chacun ayant sa propre danse.

Qu’avez-vous appris auprès des femmes initiées ? Avez-vous également parlé à des ancien.ne.s ?

Dans le cérémonial, j’ai discuté avec les femmes initiées au Nyembè mais elles n’expliquaient pas le fond.

Dans ce rite initiatique, il y a un rapport de force mais ce sont les femmes qui sont à la source de tout cela et les hommes jouent au coq.

Les pas de danse des femmes sont plus compliquées car plus subtiles plus viscérales et ça fait encore plus travailler en fait ce sont elles qui travaillent plus que les hommes alors que pour les hommes, c’est plus les muscles qui sont mis en avant. Et là, je me demande, qu’est-ce qui définit la force ? C’est avoir un phallus ? On dit que les femmes sont plus faibles mais ce n’est pas le cas, on les voit travailler beaucoup en Afrique notamment.

J’ai aussi discuté avec des hommes. Certains disent que pleurer attire le malheur. Moi, je fais la part des choses, c’est moi qui suis au centre donc au final, je vois ce qui m’épanouis ou pas. Avec mon background culturel et mon expérience, j’ai du négocier pour ne pas les frustrer et attirer leur attention, car ils sont aveuglés par les us et coutumes.

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Amael Mavoungou

Comment avez-vous construit le spectacle ?

Au tout début, j’étais parti dans une improvisation, inspirée de souvenirs, d’image qui me parlaient et que j’essayais de mettre en scène. Mais les discussions au Gabon ont fait que le spectacle est devenu autre chose. Partir de mes danses traditionnelles pour les emmener vers un langage universel : comment en faire quelque chose d’accessible pour ceux qui ne connaissent pas, c’est le but. Il s’agit d’un conte initiatique où la négociation se fait avec la voix car je parle et je chante en langue loumbou pendant le spectacle. C’est une façon d’accrocher le public à qui je laisse également un espace pour imaginer ce qu’il veut.

Où est-ce que vous vous situez entre vos traditions et votre vie ici en France ?

Je suis universel et international. J’arrive à prendre ce qui est essentiel pour mon épanouissement, notamment l’amour. C’est ce que veut transmettre le bwiti. Mais quand on exclut les femmes, ça ne m’intéresse pas. Ce qui est réducteur, l’ego, je n’y prête pas attention. On discute mais si je trouve que c’est machiste, je n’approuve pas mais je respecte l’expérience et le vécu de la personne en face de moi. Je pense qu’il faut laisser chaque génération faire son expérience pour avancer aussi. Il faut laisser les gens vivre, arrêter d’essayer de tout contrôler.

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Amael Mavoungou

Pouvez-vous traduire quelques chants que l’on peut entendre dans le spectacle ?

Au début du spectacle, ce sont des paroles de bienveillance. J’estime que je ne suis pas seul sur scène, que l’espace où je joue a une entité. Ensuite, je rentre dans le bwiti, ça parle de la nature, de l’humain dans son quotidien, ce sont des paroles aussi de douleur dites à mon enfant, que même s’il est parti, je sais qu’il est là ; son corps est parti mais son énergie est toujours là. Je lui dis que j’accepte, que j’ai lâché prise. J’ai prêté serment et je ne peux pas tout expliquer car la connaissance se transmet et je ne peux pas la transmettre à tout le monde.

Votre sœur est venue voir ton spectacle à Lyon. Qu’en a-t-elle pensé ? Vous en avez discuté ?

Oui, elle m’a dit qu’elle ne savait pas que j’avais autant souffert. Il n’y a pas de nom pour désigner un père qui perd un enfant, pareil pour une mère. Parce qu’humainement, on considère que ce sont les jeunes qui enterrent les plus âgés. Passer aux « Larmes du ventre », ça m’a permis de me concentrer sur moi et de me soigner.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Mardi 20 juin, dans le cadre du festival de Marseille,  je joue dans le spectacle « Samedi Détente » de la chorégraphe Dorothée Munyaneza autour du génocide du Rwanda qu’elle a vécu.

À part cela, en ce moment, je veux transmettre car on parle beaucoup des danses d’Afrique de l’ouest mais il y a une méconnaissance de celles d’Afrique centrale.

Je prépare aussi un nouveau spectacle sur pourquoi et comment les gens donnent leur vote à des politiques qui font que du blabla, la considération de l’humain à la chair alors que des candidats sont prêts à effectuer des décapitations, à utiliser des gri-gris humains en croyant que cela va leur donner plus de pouvoir et leur permettre de devenir les plus grands orateurs.

Pour suivre les actualités d’Amael Mavoungou, rendez-vous sur le site de l’association L’art(sans)frique