INTERVIEW – Racisme, afroféminisme… : Naya Ali (@laringarde) fait des vidéos

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ENTRETIEN – Y a pas que les vlogs sur le contouring, le gaming, les astuces beauté et les sketches sur YouTube, il y a aussi les vidéos de La Ringarde. Derrière ce nom se cache la journaliste Naya Ali, afroféministe revendiquée, qui parle discriminations, sexisme dans ses vidéos qu’elle réalise et monte elle-même. L’Afro l’a rencontrée.

Ça manquait en français et La Ringarde l’a fait ! La journaliste, Naya Ali de son vrai nom, ancienne de Noir et Fier et du site Madmoizelle, décrypte en vidéo les mots du racisme et du sexisme, qui touchent les personnes non-blanches en France, sans détours, avec un peu d’humour et beaucoup de pédagogie. A mettre sous tous les yeux, même si le résultat n’est pas parfait ! On a voulu en savoir plus sur cette youtubeuse qui s’affirme afroféministe, sur son parcours, ses motivations. Cinquante minutes d’entretien plus tard, nous voilà.

L’Afro :  Vous êtes un des visages de Youtube. D’où venez-vous ?

Naya Ali : Je suis née et j’ai grandi en banlieue, dans le 95, dans une petite ville où il y a beaucoup d’arbres. À 26 ans, j’y vis encore car je l’aime beaucoup !

Vous êtes passée par différents médias. Avez-vous une formation de journaliste ?

Après un Bac + 3 infocom et un master culture et médias, dans lequel on décortiquait particulièrement la télévision, j’ai écrit mon mémoire sur la représentation des femmes noires dans les magazines de mode les plus vendus et les plus connus en France, il y a trois ans. J’ai fait beaucoup de recherches, qualitatives et quantitatives ; par exemple, j’ai étudié des numéros de Vogue sortis depuis les années 70.
Surprise : il y avait plus de femmes noires qu’aujourd’hui, foncées, belles, et pas dans des postures dégradantes comme cela a pu être le cas dans les années 90 ; on se rend compte que les mannequins noires étaient très présentes, même si je n’ai pas eu la chance de rencontrer celles qui ont posé à cette époque.

C’est ce qui vous a donné envie de parler d’afroféminisme, des discriminations ? 

Si je me suis revendiquée féministe après avoir mieux compris que ce n’était pas l’image de la militante hystérique et anti-hommes qu’on nous vendait, 90% du féminisme dont on parle est blanc. En tant que jeune fille noire, je ne m’y reconnaissais pas. Comme j’ai toujours beaucoup lu, j’ai commencé à lire les théories du black feminism, l’afroféminisme en France, et je me suis sentie enfin moins seule. En français, j’ai dévoré Sois blanche et tais toi ! de Rokhaya Diallo, que je conseille pour celleux qui veulent être initié.e.s à l’afroféminisme en France.
Sinon, il y a des blogs très bien écrits sur le sujet, ou des comptes Twitter super comme celui d’Amandine Gay. Je suis très proche de ma famille, originaire des Comores, dont j’ai reçu une éducation africaine, musulmane, beaucoup de valeurs, des principes des coutumes hyper cool mais qui peuvent être très difficiles à porter quand on est une fille qui vit en France. J’étais la « rebelle ».
J’ai commencé à faire comprendre à mes parents, qu’autre chose m’intéressait, comme faire des études longues ; j’ai toujours été admirative de tout ce que ma mère savait faire, mais ce n’était pas moi. Ça a été dur de sortir de ce dans quoi j’avais le sentiment qu’on m’enfermait, la caricature de la « parfaite épouse africaine ».

Quelles sont vos expériences journalistiques ?

J’ai travaillé pour Noir et Fier. Ça a été une super expérience. Je suis arrivée dans le média, par l’intermédiaire d’un ami, qui travaillait sur l’aspect technique du site et qui m’a présenté au boss. Ce dernier m’a engagée après avoir lu quelques articles du blog -aujourd’hui disparu-, que j’avais créé à l’époque, La Ringarde dont j’ai gardé le nom pour ma chaîne Youtube, où je parlais de tout, de manière un peu décalée ; je ne suivais pas la mode, je préférais lire des bouquins. J’y suis restée près d’un an, en débutant comme rédactrice. Les derniers mois, je suis devenue rédactrice en chef et j’ai commencé à faire des vidéos sur YouTube.

La communauté noire ? Penser qu’elle existe fait du bien !

Comment êtes-vous passée de Noir et Fier à Madmoizelle ?

Une des rédactrices avait écrit un article sur une de mes vidéos. Puis Fabrice Florent, le rédac chef du site, m’a demandé d’en faire une. J’ai adoré. J’ai rejoint ensuite l’équipe pour y travailler à plein temps, en CDD. J’ai arrêté il y a près de deux mois, avant la fin de mon contrat.

Pourquoi ?

Pour me concentrer sur mes vidéos. J’avais écrit un article qui a bien fonctionné sur l’afroféminisme. J’étais super contente de voir que ça intéressait les lecteur.ice.s qui posaient plein de questions. Ça se passait toujours très bien avec l’équipe.
J’ai donc continué de faire des sujets autour des femmes, artistes noir.e.s. Certains passaient très bien, d’autres très mal. Les lectrices blanches faisaient du whitesplaining, -le fait d’expliquer des problématiques de discrimination raciale, sexuelle ou autre… à celleux qui les vivent !-, et les lectrices noires le vivaient mal, hallucinaient de lire certains commentaires, ce que je peux comprendre. Du coup, elles me disaient : « Super, ces articles, mais pas sûr que ça vaille la peine de continuer. »
A un moment, j’étais dans une impasse. Soit je restais chez Madmoizelle et je me privais de faire une partie des articles qui me plaisaient -30% à peu près sur toute ma production écrite sur le site qui touchait à plein d’autres sujets-, soit je me concentrais sur ma chaîne YouTube, -faire une vidéo de cinq minutes, ça n’a l’air de rien, mais ça demande beaucoup d’énergie-, avec des abonné.e.s suffisamment nombreux.se.s pour continuer. Je suis partie.

Naya Ali

Vos vidéos parlent beaucoup de problématiques qui touchent les Noir.e.s en France. Croyez-vous à l’existence d’une communauté noire ?

C’est un terme qu’on entend souvent chez Noir et Fier ! Penser qu’elle existe, en parler fait du bien à beaucoup de monde. Pour moi, elle existe dans le sens où on vit plus ou moins les mêmes choses, on se rassemble plus ou moins autour des mêmes choses, on peut se serrer les coudes. Par contre, je ne suis pas d’accord avec l’idée que cela veuille dire que les Noir.e.s sont tout.e.s pareil.le.s, écoutent tou.te.s du r’n’b ou du rap par exemple. On m’a souvent dit : « Tu parles comme une blanche ! » ou on a pu me reprocher de faire des « trucs de blanc » comme d’écouter des morceaux rock. Mais qu’est-ce que ça veut dire ?!
Je me suis reconcentrée sur ces termes quand j’ai travaillé dans des entreprises où il n’y avait que des personnes blanches et j’avais besoin de partager des choses avec des personnes qui me ressemblent. Retrouver certain.e.s de mes ami.e.s noir.e.s à l’extérieur était du coup libérateur, comme boire de l’eau après une grosse soif ! Communauté d’expériences, de ressentis oui, pas nécessairement d’esprit.

Quels contenus proposiez-vous au départ sur votre chaîne Youtube ? 

Des critiques de séries des années 90 notamment. Je voyais aussi qu’il y avait des chaînes de nanas super cool qui parlent d’afroféminisme aux Etats-Unis, et j’ai tenté de savoir s’il y en avait en France. J’ai même lancé un appel sur Twitter pour savoir s’il y avait des vlogueuses qui faisaient autre chose que de la beauté. À ma connaissance, il n’y en avait pas et ça m’a rendu triste. Pour moi, cela ne servait à rien de faire des articles pour ne parler qu’aux noir.e.s. et Youtube est un super vecteur pour dire des choses.  J’ai 5000 abonné.e.s, ce qui est peu pour certain.e.s., mais je m’adresse à plein de personnes différentes avec mes émissions. Je compte cependant arrêter les débriefs, car c’est très éprouvant.

À terme, je veux créer une chaîne qui parle de ces questions-là, pas forcément centrées sur les Noir.e.s et qu’on se regroupe toutes. Je connais des tas de filles qui ont des tas de trucs à dire. Je n’ai rien contre les vlogs de beauté, qui ont d’ailleurs contribuer à rendre les filles noires visibles ; je m’en inspire d’ailleurs pour me coiffer, me maquiller. Mais si elles ne font que ça parce que c’est devenu un créneau par peur de faire autre chose, je dis non (rires) ! Qu’elles aient peur de se lancer pour plein de raisons, à cause des réactions, de manque de matos – j’ai commencé avec du matériel tout pourri- : c’est pas grave, allez-y les meufs !

Sa dernière vidéo 

Combien de temps ça prend pour faire une vidéo ? 

Pour les Kezak’ Oh !, ma grosse émission avec la voix qui me pose des questions, le tournage me prend un après-midi. J’écris, ma soeur m’aide à cadrer, je monte, -c’est le plus compliqué-, je cherche des extraits que j’ai le droit d’utiliser : en tout, ça me prend 10 jours.  Pour mes vlogs, j’ai besoin d’une heure de tournage et d’une journée pour le montage.

Est-ce que l’on vous a approché pour faire des collaborations ? Diffuser vos contenus ailleurs ?

Je reçois trois messages par jour de personnes qui me disent qu’elles aiment ce que je fais, ce qui me touche beaucoup à chaque fois ! Mais pas de mail pour me dire « Merci, tu m’as donné envie de faire comme toi » ou pour collaborer. Si y a besoin, je dis volontiers quel matériel j’utilise, ou encore je peux aider à monter quelque chose vite fait !

Quels sont vos projets ? 

J’aime beaucoup ce que fait Buzzfeed, qu’on critique pour ses articles faits à la va-vite, sur sa chaîne Youtube, avec des sketches très drôles parfois. À long, long terme, j’aimerai pouvoir faire aussi de la fiction, des saynètes pour rendre les acteur.ice.s noir.e.s visibles tout en convoquant un casting métissé, quand j’aurai bien développé ma chaîne. Si vous êtes réalisateur.ce, contactez-moi (rires) !

Comment votre famille considère vos vidéos ?

Ma soeur, qui m’aide, est ma première fan ! J’ai montré la vidéo sur l’appropriation culturelle à ma mère ; elle était fière du résultat, même si quand je parle de féminisme avec elle, qui est par ailleurs très heureuse dans sa vie, elle ne comprend pas bien pourquoi je fais ces vidéos.

Et pourquoi vous faites tout ça ?   

J’aurais aimé voir quelqu’un, il y a dix ans, faire ce genre de choses. Ado, à force d’entendre des remarques désagréables, sexistes, racistes, j’étais  réellement persuadée que les filles noires valaient moins que les filles blanches. J’étais dans une haine de moi-même et j’aurai kiffé voir une meuf parler librement et évoquer les motifs qui m’auraient encouragé à m’aimer.  J’aimerais que ça aide des jeunes filles, des jeunes femmes noires qui pensent que le féminisme ne s’adresse qu’aux femmes blanches. Entre femmes, on doit être solidaire. Ce n’est pas un mec qui peut nous encourager, ce n’est pas pareil. Ensemble, les filles noires, on peut beaucoup.  Ne nous regardons pas mal dans la rue. Faisons-nous des câlins !

 

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