PORTRAIT – La nuit d’…Andy 4000, la -pas si- discrète DJ qui découpe les soirées trap parisiennes

SOIREE – Andy 4000 est l’une des DJ qui monte sur la scène parisienne hip-hop / trap. Les organisateurs du festival Hip-Hop is Red, qui a lieu du 25 au 27 février ne s’y sont pas trompés ; ils l’ont engagée comme présentatrice de l’événement et programmée comme DJ. Rencontre.
Andy4000 nous donne rendez-vous au Poly, nouveau bar parisien musical du 10e arrondissement, « tenu par des potes », qu’elle croise, mais qui est encore fermé. On atterrit finalement dans le café d’en face. Difficile de préparer et d’engager cette interview : il n’y a presque rien sur cette jeune femme, DJ, qui fait de plus en plus parler d’elle sur Internet et dans le milieu de la nuit parisienne. Cela tient à sa discrétion et sa relative nouvelle arrivée dans le deejaying.
Ce qui suit va tenter de rattraper cela.

 « Je peux dire mon nom car j’suis pas une reusta ! Je m’appelle Andrée, j’ai 24 ans. On m’a connu sous le nom d’Andrée 4000 pendant une bonne année, car je faisais partie du collectif Girls Do It Better avec Yamiko Chan et Kendra Yukiji. Mon nom de scène c’est Andy4000 depuis peu.


J’ai créé un duo ShadowGsquad, « les meufs de l’ombre », créé avec une amie à moi, Emma. Moi je suis centrée sur le hip-hop 90s, la trap et de l’afrobeat. Elle diffuse plutôt du future sounds, de la techno house, de l’électro. Je suis 100% parisienne, mais j’ai des origines guinéennes. J’y retourne de temps à autre. Je suis peu la scène africaine, à part Wizkid qui est en train de tout plier.

La musique a toujours fait partie de ma vie. J’ai fait dix ans de danse hip-hop, jazz, contemporaine – et ça se voit pendant ses sets ;), ndlrb-,  j’ai toujours écouté beaucoup de sons. Dans mon entourage, y a pas mal de producteurs, de musicien.ne.s comme DJ Lo’, Yann Ichon, les gars de Grande Ville studios, que je respecte. J’ai toujours été celle qui mettait la musique dans les soirées, qui prenait le contrôle de l’ambiance musicale pendant quelques heures. À force, tout le monde a fini par me demander pourquoi je ne faisais pas DJ. J’ai confiance en ce que je peux proposer, mes goûts musicaux. Tout cela n’est pas arrivé par hasard.


J’ai commencé à mixer il y a un an et demi, grâce à Karima et Guillaume, des ami.e.s qui tiennent le bar l’Isolé – devenu le Kabukichô, ndlrb– à Pigalle, dans le 9e arrondissement de Paris. On m’a mise derrière les platines, on m’a montré vite fait comment m’en servir et on m’a dit : « Débrouille-toi ! ». J’ai dû apprendre à développer ma technique, à travailler seule jusqu’à ce que je trouve que mes sélections et mes transitions rendent bien.
« J’étais un public exigeant ; je propose des sets exigeants ! »
Je suis plus présente sur la scène parisienne des bars, car j’ai de bons contacts avec certains D.A. mais comme je débute, je ne fais pas de gros clubs, même si j’ai déjà mixé au feu Social Club, qui est devenu le Salò, ou encore au Nouveau Casino. Grâce à la team Hip-Hop is red, je vais pouvoir mixer au New Morning, qui est une grosse scène, et présenter l’événement, deux premières. Ils me font confiance et c’est rare à Paris. J’ai sauté sur l’occasion, et si jamais je me rate, par avance : pardon le public (rires) !

Ma ride idéale, ça peut commencer au Poly ou au Jeune et ça finit à 2h du matin. En semaine, on peut me retrouver au Pompon, au Macumba ou à la Favela Chic. Ce sont mes spots du moment.


On m’a traité de wannabe DJ, parce que je ne scratche pas, que je ne mixe pas sur platines. Je n’ai pas de vinyles à la maison. Je prends mon temps : ça fait un an et demi que je mixe, quatre mois que je le fais sérieusement et qu’on me voit programmée dans pas mal de soirées !  La technicité viendra avec le matériel : ça fait un mois que j’ai un contrôleur à la maison. En tout cas, je suis souvent spectatrice et pour moi un DJ doit être pointilleux, proposer une sélection où il défriche et fait découvrir de nouveaux sons au public.
Un DJ, à la base c’est un jukebox, un meuble. Si je deviens productrice, j’essaierai de placer mes sons, c’est sûr, mais pour le moment, je me vois comme une sélecta. Alors, oui, il faut faire plaisir au public, mais faire un set commercial, avec les mêmes sons qu’il peut écouter dans sa chambre, ça ne m’intéresse pas plus que ça.
J’aime digger. Faire 100 000 vues sur Youtube, ça ne veut pas dire grand-chose ; ce qui fait la différence, à mes yeux, c’est le talent. Avec les sons que je passe, je vise un public pointu, mais le public généraliste peut aussi s’y retrouver.


Être une femme noire dans ce milieu est un plus. On est à Paris, des djs et des djettes, c’est comme des champignons, y en a partout ! Des djs noir.e.s qui mixent du hip-hop, finalement pas tant que ça. J’ai mixé au Comptoir Général, et quelqu’un est venu me voir et m’a dit qu’il était étonné car vu ma sélection, il pensait que j’étais un mec ! Malgré les préjugés, je suis contente de montrer que je suis une femme qui joue des sons qui bastonnent.
Je n’ai jamais eu de mauvaise expérience, sauf une fois avec les Girls Do It Better. On était au Mans et musicalement, le public n’était pas dedans alors que je passais de l’afrobeat, désormais plus facile d’accès et, démocratisé grâce à MHD et à l’afro-trap. D’ailleurs pour moi, le premiers qui ont réussi à faire péter l’afrobeat en France, ce sont les Magic System. Quand c’est sorti en France, moi j’écoutais ça depuis trois-quatre ans dans ma chambre.


Je ne suis pas trop réseaux sociaux. Je n’ai pas de plateforme, pas de matière pour me vendre : je  n’ai même pas de Soundcloud ! Je marche à la confiance : tu m’as vue, ce que je fais t’intéresse, booke-moi si tu veux.  En tout cas je poste peu de choses sur moi… t’as vu mon Insta ! Je ne veux pas briller et montrer trop ma tête. Je suis une hippie ; comme l’indique le nom de mon crew, je suis tranquille.

Pour suivre toutes les soirées et projets d’Andy 4000, vous pouvez passer une tête dans les lieux qu’elle préfère en ce moment ou aller simplement sur sa page Facebook.

#unjourunacteurafrofrançais #33 : Mabô Kouyaté

TROMBINOSCOPE – PARCE QU’ON N’EN PEUT PLUS D’ENTENDRE QUE LES COMÉDIEN.NE.S NOIR.E.S EN FRANCE SONT INVISIBLES, QU’ON N’EN CONNAÎT PEU, QUE SI, QUE LÀ… ON A DÉCIDÉ D’EN PRÉSENTER UN, BRIÈVEMENT, TOUS LES JOURS. AUJOURD’HUI : Mabô Kouyaté.

Invisibles, les comédien.ne.s afrofrançais.e.s ? Pendant que nous nous demandons si nous sommes capables d’en citer plus de cinq, ces artistes s’affairent sur les plateaux de cinéma, les planches.

Loin de nier la ligne de couleur qui règne au théâtre, au cinéma, à la télévision et malgré des améliorations, nous voulons les mettre en valeur, à la suite d’autres, justement parce qu’il peut être difficile de savoir où et quand illes jouent.

Vous trouverez ici chaque semaine le nom et la photo d’un.e comédien.ne noir.e, sa date de naissance, son premier film, les films marquants dans lesquels ille a joué, son dernier rôle. Aujourd’hui : Mabô Kouyaté.

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Mabô Kouyaté (Source photo : Cinetea)

Mabo Kouyaté, dont le nom peut être orthographié Mabô Kouyaté, est né en 1989. Il a débuté jeune au cinéma puisqu’on le voyait en 2003 dans Moi César, 10 ans 1/2, 1m39.

On a pu le voir à la télévision la même année dans Ecoute, Nicolas puis dans le film éponyme dédié à Toussaint Louverture en 2012.

Tout en étant à l’affiche de courts-métrages, Mabô Kouyaté s’est illustré au théâtre notamment dans Bakou et les adultes en 2003-2004, en 2009 dans Soundiata Keïta, monté par son père aujourd’hui disparu, le griot et grand artiste Sotigui Kouyaté et plus récemment, entre 2011 et 2013, dans Les Liaisons dangereuses mis en scène par John Malkovich. Il incarnait le chevalier Danceny.

Il est actuellement à l’affiche de Tour de France, le film de Rachid Djaidani, aux côtés de Gérard Depardieu et du rappeur Sadek.

#unandubloglafro : Chrysogone Diangouaya, Mélissa Laveaux, Afrikanista, Dj set #teamBuzzFeed à l’affiche

SAVE THE DATE – Si vous n’êtes pas déjà abonné.e à notre newsletter, on vous donne toutes les infos pour l’événement du 29 octobre à la Bellevilloise.

En octobre dernier, L’Afro naissait. Un jour pas comme les autres. Pour certain.e.s, c’est Halloween. Pour d’autres, le 31 octobre, c’était la Marche pour la dignité et contre le racisme, initiée par le collectif de femmes MAFED.

Nous, comme beaucoup de militant.e.s, acteur.ice.s de la société civile, simples citoyen.ne.s étions dans la rue, à la rencontre de celleux qui marchent. Ça a été notre premier papier sur ce blog ; depuis nous ne nous sommes pas arrêtées.

On a décidé de fêter nos un an d’existence, en lieu et place de nos discussions bimestrielles. L’occasion de vous rencontrer une fois de plus, de parler journalisme, vies d’afrodescendant.e.s, collectivités, communautés dans tous les sens du terme.

Voici le programme et les horaires. On sera entourées comme jamain.

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18h15-19h50

Magali Fontaine du blog Ode à l’ethnic sera présente pour parler de militantisme, de mobilisations et des Afrodescendant.e.s avec d’autres témoins privilégiés.

20h-20h20

Chrysogone Diangouaya, grand danseur du Congo à la tête de son propre centre de danse à Paris présentera dix minutes de son nouveau spectacle Tina ! Tina !.

20h30-20h55

Dem Charles, repéré dans l’émission « Music Explorer » sur France Ô, présentera quelques titres avec son groupe.

21h-22h

Jen&Jul, journalistes  chez BuzzFeed et amateur.ice.s de bon son vont s’emparer des platines pour nous faire danser.


La chanteuse Mélissa Laveaux tirera les cartes avec son tarot vintage et féministe. À NE PAS MANQUER ! Pour s’inscrire : lafrolesite@gmail.com ATTENTION : PLACES LIMITÉES

Aïssé N’Diaye d’Afrikanista, Ouafa Mamèche de la maison d’édition Faces Cachées et Aicha Diallo du magasin Diyananko seront parmi nous pour présenter les créations mode et /ou littéraires qu’elles créent et/ou soutiennent !

 

On vous attend donc le 29 pour débattre, guincher, boire, rire. Bon week-end !

PORTRAIT – La nuit de… Marina Wilson, digital brand manager pour Afrostream le jour, DJ Cheetah la nuit

crédits : Lons Anydi
SOIREE -Elle sera aux platines pour  le lancement -que nous saluons- du média musical Afrovibes. On s’est mis dans les pas de Marina Wilson aka DJ Cheetah.

 « Je m’appelle Marina, j’ai 27 ans. Je travaille pour Afrostream en tant que digital brand manager. Je dois développer l’image de la marque auprès du grand public. Mais sinon, je suis Cheetah quand je mixe. Pas comme la guenon de Tarzan, hein ! J’ai choisi ce nom parce que ça veut dire guépard en anglais et c’est l’animal le plus rapide de la savane ; j’aime le concept d’aller vite, apprendre vite et j’aime bien comment ça sonne.


Je vis à Paris mais je viens du Cameroun, où j’ai vécu jusque mes 21 ans. Puis je suis venue en France pour faire mes études.


 Je fais la musique depuis un moment. Je suis dans le beatmaking depuis 2007, j’ai participé à des battles. Je suis DJ – le mot ne me dérange pas d’ailleurs !- depuis cinq mois environ. C’est une envie que j’avais depuis longtemps que je commence un peu à concrétiser. Tant que ça n’empiète pas sur mon activité principale, je ne me vois pas arrêter.

« Être une femme noire peut être un frein mais quand tu es douée, ça ne trompe pas ! »

Ma soirée idéale commence à 20h jusqu’au matin ; je mixe, fais de la vidéo, du beatmaking, danser et surtout , surtout rigoler parce que sans ça, c’est mort !

Dans mes sets, je mixe principalement du hip hop, mais surtout des classiques de la musique africaine (coupé décalé, afrobeat) , du hip hop africain également sud-africain, ghanéen, ivoirien, gabonais et camerounais) ; c’est primordial pour moi. J’ai les deux yeux sur la scène musicale africaine, j’adore la dynamique de la musique urbaine africaine pour ce qu’elle apporte de différent. Je passe aussi du baile funk brésilien. J’ai une grosse affection pour les remixes de morceaux populaires ; j’adore partager ces nouvelles versions et surprendre le public. Pour mixer, ça se joue beaucoup au contact, j’ai principalement évolué dans des réseaux hip hop et afro, en accord avec mes goûts musicaux. J’ai notamment mixé tout le mois d’août pour le festival Black Movie Summer ou pour le collectif Paris Loves US (P.L.US) qui est plus axé urbain et hip hop.


Être une femme noire peut-être un frein dans le sens où il faut prouver deux voire trois fois plus que les autres ce qu’on vaut. Mais au final, quand tu es doué.e, ça ne trompe pas ! Bosser dans la musique est une passion couplée à un business, donc si la personne en face ne veut pas faire du business avec moi, je vais voir ailleurs. En tant que DJ je n’ai rien vécu de négatif en ce sens. Dans mes autres activités liées à la musique, les expériences désagréables sont plus axées sur le fait que je sois une femme tout court – dédicace à mes amis machos lol ! -.

 


Je  ne prends pas trop les réseaux sociaux au sérieux. C’est une bonne manière de m’amuser de raconter des blagues plus qu’autre chose. Mon mot d’ordre c’est de travailler tout en s’amusant !

Pour suivre toutes les soirées et projets de Marina qui a un projet d’afterwork , des collaborations avec des artistes dans le beatmaking et une petite ligne de t-shirts en préparation, connectez-vous sur ses réseaux sociaux.

MUSIQUE -Black Lives Matter : Kami Awori militent artistiquement avec son EP « Lunation »

ENTRETIEN – Kami Awori étaient aux Nuits Zébrées de Radio Nova à Paris vendredi 8 octobre. L’Afro a eu la chance de rencontrer les deux artistes globe-trotters et engagées dont vous n’avez pas fini d’entendre parler.

On a voulu en savoir plus sur Kami Awori, intriguées par l’attention croissante pour leur musique dans la capitale. Vendredi aux Nuits Zébrées de la Radio Nova, elles avaient participé à Battle of the bands organisé par Afropunk, qui permettait aux musicien.ne.s victorieux.ses de jouer lors de l’édition 2016 du festival.
Juline alias Karami claviériste-interprète, productrice et Cynthia aka Awori, auteure-interprète et co-arrangeuse, 26 ans toutes les deux, n’ont pas gagné cette fois. Cela n’empêche pas leur ascension sur la scène musicale. Calées au Marché Noir, le duo qui se connait au point de finir les phrases de l’une et l’autre, nous a parlé de leur dernier EP ‘Lunation’, de Cuba, de Black Lives Matter, d’engagement et de l’industrie musicale. 

Cynthia aka AWORI et Juline alias Karami
Cynthia aka Awori et Juline alias Karami

On vous connaissait sous le nom de Caramel Brown. Pourquoi ce changement ?

Juline : Notre collaboration en 2013 avec le collectif Via Libre basé à Cuba, où j’ai vécu en 2009, a été un choc. J’y étais allée pour apprendre l’espagnol, et faire de la musique de manière intensive. Dans la musique afro-cubaine, il y a d’autres types de temps, des percussions.
Changer de nom correspond à l’évolution de notre musique, une sorte de maturité dans un parcours artistique commencé il y a sept-huit ans. Dans notre premier EP, Esquisses, sorti la même année, ce qu’on faisait était plutôt orienté soul, juste piano-voix avec un peu de basse et de batterie, et des touches de hip-hop et d’autres influences. Notre escale cubaine a mis en lumière le fait qu’il manquait quelque chose à notre musique : notre héritage.

 

Cynthia : Le voyage de Juline en 2009 m’a inspiré et je suis allée à Cuba seule en 2010. On a voulu vivre cette expérience à La Havane toutes les deux. On s’y sentait vraiment chez nous. Découvrir la culture, la musique afro-cubaines, qui m’a rappelé la musique traditionnelle ougandaise a été une révélation. On a sorti un maxi en 2014 et réalisé le clip d’un titre avec eux.

C. : J’ai été exposée au r’n’b, à la soul, mais aussi à la musique que je considérais être celle de mes parents, comme Myriam Makeba, Brenda Fassié et d’autres artistes du continent africain. Ils vivent en moi mais je n’avais pas le réflexe de les écouter seule. Grandir, être basée en Occident, voyager m’a permis d’avoir du recul et de renouer avec tout cela.

J. : C’était plus qu’un projet. Avec Via Libre, on se connait bien. À Cuba, le rapport à la musique est différent, il faut bien se connaître pour jouer ensemble, avant de rentrer en studio. La vie aussi y est très différente. Ma mère est hongroise, mon père haïtien, je suis née en Suisse. En allant à Cuba pour la première fois, je me trouvais dans un pays où je pouvais être de là-bas, à 19 ans. C’était super marquant, au sortir de l’adolescence et au moment des questionnements sur l’avenir. La musique, ça a été un moyen de rentrer en contact plus rapidement avec les gens. J’y suis retournée en novembre dernier, et des gens proches m’ont dit que malgré le changement socio-économique, il y a trop de choses ancrées pour que tout soit modifié profondément.

Vous avez beaucoup de casquettes dont celles d’auteures-compositrices-productrices. 

J. : Je suis la compositrice attitrée du groupe. Au début, comme on faisait de la musique acoustique, on collaborait avec d’autres musiciens, qui venaient du monde classique notamment. J’écrivais les partitions, on travaillait avec un directeur artistique Théo Lacroix, le co-fondateur de notre label. Les goûts évoluent. Au moment de notre premier EP, j’écoutais beaucoup de new soul -c’est toujours le cas-. Puis on a commencé à écouter plus de musique électro, j’étais beaucoup sur Soundcloud, il y a des producteurs dont je suis le travail. On a commencé à faire des remixes de nos morceaux, de titres comme Swimming Pools de Kendrick Lamar sorti sur notre EP Throwback. 

Cet EP est né de notre choix de jouer en duo et d’intégrer une machine dans nos lives ; cela a influé dans notre processus de composition. Ce qui me frappe, c’est que dans le milieu de la production, il y a très peu de femmes.

C. : Encore moins des femmes racisées.

Sont-elles peu nombreuses ou invisibilisées ? 

J. : Les deux. Elles ont plus d’obstacles. Le fait qu’on mette en doute nos capacités à appréhender les logiciels, la technique. On  ne nous pousse pas à aller là-dedans, à nous encourager à tenter, à tester des machines, au contraire des hommes. Pour ma part, ça a été une démarche individuelle, autonome, autodidacte. Prendre cette identité Kami Awori, c’est aussi assumer que je suis productrice, qu’on peut collaborer avec d’autres, mais que je peux le faire toute seule.

C. : Il y a un vrai sexisme dans l’industrie de la musique. Les femmes sont sous-estimées, dévalorisées. Du coup, les gens peuvent se demander où elles sont mais c’est juste qu’elles ne sont pas mises en lumière au même titre que les hommes. En tant que femmes noires dans l’industrie de la musique, on remarque assez vite qu’on est une minorité-visible lors d’événements, tels que des sorties d’albums, des conférences, ou des présentations de logiciels. Si on ne cherche pas à découvrir le travail des productrices femmes, si on ne trouve pas cette niche et que l’on reste en surface, on peut effectivement penser que l’industrie musicale est blanche et masculine.

« On a créé un morceau inspiré par Tamir Rice (…) C’est dingue parce qu’à chaque nouveau concert, on le dédiait à un.e autre Afro-américain.e tué.e. » (Cynthia aka Awori)

J. : On met ces questions sur la table plus facilement depuis qu’on est à Paris. Les personnes qu’on y a rencontrées font partie de la communauté afro-caribéenne ; elle n’existe pas en Suisse. Je suis d’origine haïtienne et cela m’intéresse beaucoup d’écouter la perception des Caribéen.ne.s d’ici sur le rapport entre Paris et les Antilles, la question du racisme. Ce qui me frappe, c’est qu’on agit en France comme si cela n’existait pas, ce qui ôte le droit aux personnes qui le subissent de s’en plaindre ou de porter des revendications.

C. : En Suisse, il y a un immense déni concernant les questions de racisme et de discriminations. On pense qu’on est neutre

Votre EP Lunation évoque Black Lives Matters. Pourquoi ?

J. : Je me rendais souvent à New York à ce moment. Quand il y a eu le meurtre de Tamir Rice en 2014, ils ont mis sa photo et ça m’a beaucoup touché. On avait déjà « Daydream », qui figurait sur l’album , chanson que j’avais composée quand j’ai eu 13 ans. Je devais aller en séance studio. Et j’ai transformé le morceau avec toutes les émotions que je ressentais par rapport à ce qui se passait.

C. : Du coup, on en parlait toutes les deux. J’ai suivi les différentes histoires, j’avais écrit un poème sur Trayvon Martin, -jeune homme noir tué par George Zimmerman, qui a été acquitté-. Le remix est né comme ça, on jouait le morceau live.

pochette-lunation-ep

J. On ne l’a jamais enregistré. C’était toujours un moment particulier du concert, un peu silencieux.

C. : On a fait beaucoup de concerts ces deux dernières annés et ce qui est fou, c’est qu’à chaque fois, on le dédiait à un.e autre Afro-américain.e mort.e. Eric Garner, Mike Brown, Sandra Bland… La liste était interminable. Cela nous a accompagné dans notre militantisme artistique ; on en parlait tellement en live qu’on s’est dit qu’il était temps de proposer quelque chose que les gens peuvent écouter.

J. ; On a ensuite parlé de faire un EP et de remixer un autre morceau d’Esquisses. On a écrit un tout nouveau morceau, suite aux autres personnes décédées ; on voulait délivrer un nouveau message. On est parties travailler au Mali et cela a beaucoup influé sur notre manière de composer.

Peut-on écrire sans être militant.e ? 

C. Être militant.e, c’est un choix. Le militantisme demande beaucoup d’énergie, de temps. On fait des recherches, on lit des choses déprimantes, on est confronté à la mort. Je peux comprendre qu’on ne le fasse pas. Le monde autour de moi m’inspire. Avec cet EP, on se lance dans un projet qu’on n’a jamais fait auparavant, c’est une de nos facettes, mais ce n’est pas ce qui va définir tout ce qu’on va faire à l’avenir.

J. : Mon père habite au Mali la moitié du temps. On est parties là-bas en 2014 pour faire de la musique pour notre premier album, travailler avec des musicien.ne.s. Je ne suis pas militante de manière explicite, mais je suis sensible à la question des rapports Nord-Sud. Par exemple, avoir un projet à concrétiser au Mali, en venant de Suisse, c’est faire attention à la manière dont on arrive. J’ai été impressionnée par le professionnalisme, la motivation et le niveau de travail. Je sais qu’il y a des projets où les gens veulent un peu d’afro, prendre quelques lignes de musique d’un artiste à plaquer sur leurs morceaux.

C. : Nous, c’est pas comme ça !

J. : On s’est rencontrées de manière spontanée après un concert, on leur a donné notre premier disque, on a joué ensemble dans leur cour. C’était intéressant car M’Bouyé Koité, le leader du groupe -et neveu d’Habib Koité-, avait le même âge que nous et il en était au même stade de sa carrière que nous.

C. : Cette collaboration au Mali a considérablement changé notre manière de composer et va s’entendre dans notre premier album. J’ai travaillé avec des musiciens de l’Ouganda, d’où je suis originaire -j’y suis née et y ai vécu jusqu’à mes 10 ans avant de déménager en Suisse- et cela va s’entendre aussi. On se fait confiance. Il y a une grande liberté ; on n’était pas dans le même pays mais on a travaillé à distance.

J. : Par ailleurs, là-bas, j’ai été présentée comme la productrice et arrangeuse. Il n’y a pas eu ces histoires de non-confiance parce que je suis une femme. Ca a été un boost pour moi d’entendre ça de la part d’un autre compositeur. Ça changeait de la Suisse !

Vous êtes des globe-trotters mais vous vivez à Paris. Pourquoi ? 

J. : Notre premier concert, c’était au Mama Shelter en 2013. On est revenues plusieurs fois, à chaque fois, on trouvait qu’il se passait quelque chose avec le public. On aimait la ville, ce qui se passait ici ; l’idée de bouger a émergé.

C. On est un peu nomades, donc on ne sait pas combien de temps on va rester à Paris. Amies, colocataires, musiciennes complémentaires, on partage beaucoup de choses ensemble mais on se développe aussi chacune. À côté de la musique, j’explore aussi la photographie et le stylisme. Je tourne aussi avec l’artiste Thaïs Diarra. Je suis membre du collectif afro-féministe Mwasi.

J. : Moi de mon côté, je collabore sur la musique d’Oasis, la pièce de Safi Martin Yé et d’autres projets. Dans une grande ville, les opportunités et les stimulus sont importants, les énergies circulent. Et puis on y est ensemble, c’est une force.

L’EP Lunation de Kami Awori en écoute sur Soundcloud, sorti le 14 juin 2016. Premier album à venir.